La saison des pluies se précise. Il fait frais. Les Israéliens n’aiment pas trop. Il y a les fruits du Nouvel An (grenades, pommes, raisins…), les gâteaux de miel aux dattes fraîches et moelleuses. C’est maintenant le temps des plantes. Tout cela fait « fraîcheur de vivre » et, surtout, c’est concret.

5775 est une année de jachère, la terre prend une année sabbatique. Elle se repose, se revampe, se refait une jeunesse. Tout le monde se détend dans une ambiance champêtre.

La foi d’Israël est profondément agricole. Il y a une septième année, calculée depuis l’an 3829 [année qui suivit la destruction du Temple] et la terre d’Israël s’arrête de produire. Elle est confiée à d’autres; c’est intéressant car il faut la confier à des non-Juifs, ce qui veut dire faire confiance à autrui, donc chez nous, à des Arabes ou différents « étrangers ».

Les dettes devraient être supprimées sans blanchiment. En Israël, de retour au pays, on a revivifié le prosboul [contrat envers la cour rabbinique, Gittin 36b-37a] qui gèle les dettes jusqu’à la fin de l’année sabbatique. Cette création de Hillel l’Ancien indique le rapport intime qui existe entre le peuple juif et la terre d’Israël, les diasporas, le retour et le sens de ce retour en termes de l’appréciation du temps. D’autant que le mot talmudique est grec de l’expression « pros bouli bouleuton = de par l’assemblée des conseillers ». « Boule/Βουλη » désigne aujourd’hui le parlement grec.

Et les plantes dans tout cela ? Justement, il faut savoir quand elles poussent. Prenons l’exemple de Jonas dont le livre est lu dans l’après-midi du Kippour. « Il se fit là une hutte et s’assit dessous, à l’ombre » (Jonas 4, 5). C’est déjà une soukka/סוכה. Jonas est à l’abri du soleil, mais pas totalement. L’Eternel fait pousser un ricin « pour faire de l’ombre à sa tête ».  Il est tout joyeux, seulement un ver vient piquer le ricin qui meurt le lendemain matin. Alors, Jonas est FU-RIEUX ! Non mais ! « J’ai bien raison d’être fâché à mort. » dit-il à l’Eternel qui lui répond qu’il a bénéficié du ricin sans n’avoir rien fait et Il termine ainsi : « Je ne serais pas en peine pour Ninive, la grande ville, où il y a plus de cent vingt mille être humains qui ne distinguent pas leur droite de leur gauche, ainsi que de nombreux animaux ».

Il est essentiellement question de sauver, de bénir, de racheter les vivants, jeunes et jusques dans leur grand âge – les bébés, femmes, hommes et aussi les animaux. De fait, tout cela peut irriter. Pourquoi eux et pas moi ? Nous, bien sûr, mais alors pourquoi les autres ?

Tout est histoire de « clôture » dans le judaïsme. Il y a des murs partout, des séparations qui permettent de mieux affirmer une connexion entre l’Eternel et les êtres vivants, comment gérer l’espace sans qu’il soit question d’exclusion. Les limites deviennent obsessionnelles et attirent inexorablement à dépasser l’interdit.  

Les règles semblent par trop précises : elles ouvrent sur plus de liberté. La Halakha/הלכה est immuable, mais elle n’est pas rigide. Elle est en marche ce que signifie le mot.

C’est l’une des réalités les plus sensibles dans la société israélienne. Ce lien à la terre, les implications rabbiniques et donc théologiques créent un ‘hidush/חידוש, une situation sans précédent. Les Grecs parlent de hapax. A lire les récits de Isaac Bashevis Singer, on découvre le sens de cette « transgression positive » des Commandements: Yentl (son modèle fut Hanna R. Werbermacher dite la « vierge de Ludomir », enterrée au mont des Oliviers) n’est pas homme, n’a pas traditionnellement le droit de se comporter comme un homme… elle le fait.

A ce jour, Israël est un samovar en ébullition, un tsunami mental, humain tel qu’il continue de stupéfier. D’autant que la terre fleurit et prend vie. Au-delà des normes rabbiniques ou séculières, il s’agit d’un rassemblement des exilés venus de tous les continents qui cohabitent avec les autres, les locaux, ceux qui arrivent, ceux qui se sont figés au long des siècles. La résurgence de la langue hébraïque imprime une pensée locale et universelle sans précédent historique.

Avec Aimé Pallière* (« Le Sanctuaire Inconnu »), on peut parler d’une « catholicité d’Israël » au-delà de toutes les contradictions. « Catholicité »  au sens d’« ouverture à la totalité, à tout et tous, tout ce qui existe ».

C’est une chose d’étudier, de parler de théologie, surtout en dehors de la réalité israélienne. C’en est une autre de l’affirmer au sein de la communauté juive et non-juive de l’Etat d’Israël. Il serait impossible d’éradiquer le christianisme, mais celui-ci n’est pratiquement pas acculturé à l’identité d’Israël.

Qu’on le veuille ou non, les communautés chrétiennes locales, celles qui ont traversé les siècles par leur présence ininterrompue, souvent conflictuelle entre elles en Terre Sainte, sont encore sous le choc. Non de la présence juive, mais de la réalité d’un rassemblement totalement inattendu – bien que prévisible selon les prophéties bibliques – que chacun lit à son rythme. Il y a plus : cela dure, se prolonge, s’affirme à tous les niveaux de la vitalité humaine.

Bon, dans ce cas, à quoi servent ces souccot qui sont des huttes de branchages et non des tentes ? Les cabanes sont plus sophistiquées. Elles rappellent la protection divine dans le désert lors de la sortie d’Egypte comme des nuages de gloire (ענני הכבוד) (Lévitique/Vayikra 23, 42-43).

En gros, c’est une histoire de brindilles qui se croisent, se décroisent, donnent de l’ombre tout en laissant passer de la lumière; un lieu de convivialité, de rencontre. On mange, on boit, on prie, on discute, on dort et surtout on étudie. On lira aussi Qohelet/קהלת ou Ecclésiaste.

Ce n’est pas très confort, mais on ne peut pas se sentir seul. C’est transitoire par définition : sept jours pour dire qu’on ne fait que passer quelques instants sur cette terre.

On peut se demander pourquoi refaire des huttes alors qu’Israël est sorti d’Egypte et se trouve sur la terre des promesses. C’est qu’il faut activer la mémoire pour ouvrir sur l’avenir : le rassemblement eschatologique. Ce n’est pas seulement la fin des temps. Le End times est très à la mode comme si l’histoire prendrait fin, un peu comme nous voudrions le concevoir. Pour l’heure, il est question de dévoilement.

La soucca est « sakhakh/סכך : un tissage, un métissage. Elle brasse, mélange, les membres de la communauté car elle convie à vivre, mesurer nos jours, entrevoir l’avenir et comprendre que l’histoire est une mémoire en déploiement. Elle ne se rétrécie pas, ne peut se réduire en des « fins dernières de mille, deux, trois, quatre mille ans ou plus ». Nous vivons à la hauteur de millions d’années.

Ce n’est pas le moment d’être chiche. La soucca est transgénérationnelle car les ushpizin/אושפיזין viennent rendre visite comme praying guests : Abraham, Isaac, Jacob, Moïse, Aaron, Joseph and David, non dans l’ordre historique mais, comme le discerne le Traité Sukka, selon leur rang dans le monde à venir. Si ces « Happy Fews » sont présents, les autres le sont aussi, de manière invisible.

Souccot était la plus grande fête de montée à Jérusalem lorsque le Temple était « vivant », eh oui! on dit cela en hébreu : קים\קיים (qayam). L’Evangéliste Saint Jean (7, 37) s’en fait l’écho. Les Eglises locales traditionnelles n’en ont pas gardé la date.

S’agit-il d’un accomplissement en Jésus de Nazareth qui serait plutôt printanier, pascal et pentecostal ?

L’Eglise orthodoxe de Jérusalem vient de célébrer la conception de Jean le Baptiste et Précurseur (6/10). Et pourtant ! L’Evangéliste Luc a écrit que six mois séparent la conception de Jean de celle de Jésus. Il donne une indication : C’est aux jours d’Hérode, roi de Judée, un prêtre du nom de Zacharie, de la classe d’Abia/Ovadya » (Luc 1, 5). C’est précieux car nous savons que le prêtre Zacharie, père de Jean, a dû servir dans le Temple au début du mois d’août, au temps prescrit pour la classe d’Abia.

Il suffit d’évaluer la période probable de la naissance de Jésus : entre le temps de gestation de Jean-Baptiste, les six mois de décalage entre la conception de Jean au mois d’août, on peut situer la naissance de Jésus à la fin septembre – début octobre, pendant les fêtes d’automne.

Quel avantage à dire cela ? Aucun, sinon que la foi unit, rassemble, renouvelle sans détruire. Nous ne voyons souvent que les ruines. Or tout ce que nous vivons offre des perspectives et non un jugement définitif. Nous restons en marche.

Israël redéploie son sens prophétique. Ces jours-ci, ce ne sont pas uniquement des Chrétiens « pro-sionistes » qui viendront à Jérusalem pour la fête de Souccot. L’Association « Shavei/שבי » qui fait remonter en Israël les « tribus perdues » a ainsi proposé des prières pour la fête alors qu’arrivent des Juifs chinois, indiens (Bney Menashe), péruviens, polonais et autres.

Alors patience, un slogan pour des lendemains heureux, à la découverte les uns des autres. A ce stade, cela prendra quelques siècles.

מבשר מבשר ואומר\mevassèr mevasser ve’omèr : « Il vient – le messager – annoncer la bonne nouvelle… qui dit à Sion : « Ton Dieu règne !  » (Isaïe 52, 7). Justement on dit « בבשורות טובות\bonnes nouvelles » ici – beaucoup de joies et de bonnes choses, à tous !