Quand Théodore Herzl écrivit en 1896, l’Etat Juif, il n’imaginait sans doute pas que cet: « Altneuland », ce nouveau pays ancien comme il l’a qualifié deviendrait aussi un « grand petit pays ». Petit par la superficie, grand par la symbolique et l’influence qu’il exercerait sur le monde.

On lit dans les journaux, dans les blogs, dans les forums, toutes sortes de rumeurs sur l’existence du pays Palestine, la création du peuple palestinien, de la nation palestinienne. A l’opposé, c’est Israël qui est mis en question et le peuple juif supposé sans « Histoire ».

Ernest Renan a défini ainsi ce qu’est une nation : « Une nation est une âme, un principe spirituel. Deux choses qui, à vrai dire, n’en font qu’une, constituent cette âme, ce principe spirituel.

L’une est dans le passé, l’autre dans le présent. L’une est la possession en commun d’un riche legs de souvenirs ; l’autre est le consentement actuel, le désir de vivre ensemble, la volonté de continuer à faire valoir l’héritage qu’on a reçu indivis. »

Les Israéliens et les Palestiniens répondent-ils aujourd’hui à cette définition ?

La population de Palestine au 19ème siècle

Après la conquête, en 1250 de l’Égypte par les Mamelouks, ceux-ci prennent le contrôle de la région Palestine. Cette contrée a connu une certaine stabilité jusqu’à la fin du 19ème siècle.

Au 15ème siècle, elle accueillit des réfugiés arabes fuyant l’avancée des Mongols. Devenue ottomane en 1516, le Sultan autorise les réfugiés juifs chassés d’Espagne à s’y installer. Les estimations jusqu’au 19ème siècle n’excèdent pas au total 300 000 habitants.

Pour montrer que la Palestine était riche et peuplée au 19ème siècle, le site Médiapart, sans citer ses sources indique pour la Palestine ottomane 340 000 à 460 000 habitants entre 1850 et 1880.

Cela correspond peut-être à peu près au recensement Turc de 1872, considéré fiable qui avait compté 74 293 foyers. Environ 4 habitants au km2.

Alexander Keith, un pasteur écossais qui fit en 1844 une mission d’étude en Palestine est l’auteur du célèbre slogan chrétien pour la réalisation de la prophétie d’Ézéchiel du retour des Juifs sur leur terre : « une terre sans peuple pour un peuple sans terre »[1].

Comme lui de nombreux voyageurs, venus à cette époque pour des raisons touristiques, religieuses, militaires, diplomatiques ou politiques ont laissé des témoignages.

Parmi eux l’abbé Darbois, le vicomte de Vogüé, Chateaubriand, Pierre Loti et Mark Twain[2], le géographe anarchiste Élisée Reclus[3], etc. ont évoqué une région aride et désertique, les marécages, les épidémies, la misère et l’insécurité.

En dehors de Jérusalem où les Juifs étaient majoritaires et Jaffa ou ils étaient nombreux, la population était composée de bédouins nomades et de fellahs. Cette région jadis prospère était devenue un désert. Les invasions, les massacres et les épidémies l’avaient dépeuplée.

Le vilayet de Beyrouth, celui de Damas, et le sandjak de Jérusalem[4] englobaient sous l’Empire ottoman, ce qui est devenu la Palestine sous le mandat britannique, en 1920.

Ces provinces désertiques furent peuplées au fil des années par un cocktail d’ethnies et de peuplades qui occupèrent successivement le Proche-Orient. Des minorités communautaires disséminées ont formé un amalgame, un melting-pot principalement musulman arabisé qui est devenu majoritaire.

On trouvait principalement[5] :

Des fellahs égyptiens qui avaient fui la conscription militaire en Egypte et des agriculteurs égyptiens implantés en 1834 parIbrahim Pacha après la révolte paysanne

  • Des Druzes
  • Des juifs religieux
  • Des Algériens qui avaient immigré par tribus entières à la suite d’Abdelkader à partir de 1858
  • Des Tcherkesses (Circasiens), musulmans venus du Caucase après avoir été expulsés par Catherine de Russie en 1859 après la guerre du Caucase. Algériens et tcherkesses ont obtenu des terres et privilèges du sultan turc Abd-ul-Medjid II
  • Des Bosniaques qui ont peuplé des villages entiers du Sharon après l’invasion de la Bosnie par l’Autriche-Hongrie[6]
  • Des Arméniens fuyant la Turquie
  • Des Juifs immigrés d’Europe fuyant l’antisémitisme
  • Des Européens de sectes et de pays divers, vestiges pour beaucoup de pèlerinage
  • Une minorité d’Arabes chrétiens
  • Des immigrations en moins grand nombre, tels les Kurdes.

Après la création de l’État d’Israël, les immigrants Juifs sont originaires de plus de 50 pays différents, donnant encore plus d’importance à ce melting-pot que l’on trouvait au 19ème siècle.

Comme l’a écrit Edward Said : la société palestinienne était organisée selon des lignes féodales et tribales[7] (elle l’est toujours dans une grande mesure). 

Les communautés ne se mélangeaient pas, étaient souvent belliqueuses les unes envers les autres. Il y avait du brigandage mais l’antisémitisme ne faisait pas partie des problèmes, les communautés musulmanes et chrétiennes étant aussi maltraitées que les Juifs.

Il s’agissait d’une région misérable et sous-peuplée sous domination étrangère ; un pays à libérer et à reconstruire. Dans Altneuland Théodore Herzl décrivait une Palestine juive démocratique dans laquelle les non-juifs disposeraient des mêmes droits fondamentaux.

Il insistait sur leur droit de vote et leur droit à occuper des postes clés. Cela fut confirmé par la déclaration d’indépendance d’Israël.

L’accueil des Juifs n’a pas toujours été négatif. Ils n’étaient pas liés aux colonisateurs britanniques, ils apportaient le développement économique et le travail beaucoup mieux rémunéré pour les population arabes.

En témoigne la plaque posée vers 1910 sur la maison de l’Arabe Alexandre Howard portant à côté de la devise en arabe « Salaam al Ibrahim » celle en hébreu « Shalom al Israël ».

On peut encore la voir aujourd’hui rue Raziel à Jaffa. L’immigration juive était assez bien vue des dirigeants arabes et des classes populaires. En 1913, le président du Parti de la Décentralisation, Rafik Bey al-‘Azm[8], écrivit : « Nous apprécions trop bien ce que la précieuse combinaison du capital juif, de la main-d’œuvre et de l’intelligence juives peut nous apporter pour le développement de nos provinces pour ne pas commettre l’erreur de les refuser[9] ».

Le nationalisme en Palestine

Au début du 20ème siècle, on trouvait dans les kiosques les périodiques juifs « The new Palestine » en anglais et « Palestine » en Français et « Falastin » en Arabe. Ces trois journaux nationalistes militaient pour l’indépendance, mais les deux premiers étaient pour une Palestine juive et le troisième était anti-sioniste.

Le nationalisme juif palestinien s’est exprimé en masse dès le début du siècle pour construire un pays. Mais le nationalisme arabe palestinien naissant, marqué par une hostilité à toute présence étrangère, particulièrement juive et britannique était en opposition avec le nationalisme arabe qui tendait à préserver les liens avec l’empire ottoman.

Avec le Mûfti Amin el Husseini, sous le mandat britannique, le nationalisme palestinien représentant l’idéologie  féodale- cléricale[10] s’est développé avec l’appui de l’Allemagne nazie et la bienveillance de l’Angleterre.

C’est dans un livre que m’a offert Anwar Abu Eisheh, ancien ministre de la Culture de l’Autorité Palestinienne[11], que j’ai découvert le double amour qui brûle deux peuples pour une terre, chacun semblant le considérer exclusif.

Les poètes, que ce soit Yéhudah Amihaï, Nahman Bialik, Rahel ou Mahmoud Darwich, Jabra Ibrahim Jabra et Fadwa Touqan chantent l’amour de la terre. Mais si la poésie israélienne est lyrique et glorifie l’amour et la paix et la fraternité, la poésie arabe palestinienne met surtout en avant la violence, le sang, la mort et le martyre.

Les mythes fondateurs

Pour faire une Nation, un ciment qui unit le peuple est nécessaire. On l’obtient à partir de mythes fondateurs qui sont enseignés dans les écoles. La France a Nos ancêtres les gaulois, Jeanne d’Arc la bergère, les Droits de l’homme et du citoyen.

Israël a la sortie d’Egypte et la libération de l’esclavage, David et Goliath, le kibboutz, la déclaration d’indépendance. Les mythes sont généralement positifs. Ils aspirent au développement au progrès, à l’espoir.

Les palestiniens au contraire ne développent pas la nahda, la renaissance, mais la nakba, la catastrophe, le terrorisme, ils magnifient les défaites et les martyrs.

On ne trouve quasiment aucune trace, d’une histoire de Palestine jusqu’au début du 20ème siècle. L’historien Tarif  Khalidi  a écrit que « l’histoire réelle de la Palestine n’a pas encore été écrite »[12], pour le professeur Beshara Doumani  il est urgent d’écrire l’histoire des Palestiniens, et il a insisté sur la nécessité d’une histoire « alternative »[13].

Les historiens palestiniens se trompent. Ce n’est pas l’histoire qu’il faut réécrire, ce sont les mythes fondateurs qu’il faut réinventer. Car si l’unique destin du pays qui verra le jour est la violence et la mort, la domination des clans, la seule issue sera la guerre, inévitablement civile et auto-destructrice à l’exemple de tous les pays arabes de la région.

Il faut réinventer des mythes qui lient le peuple, dans un sens positif de tolérance, de progrès et de paix, si possible en accord avec Israël, pour réaliser un autre grand petit pays, petit de taille mais grand de courage, d’espérance et d’avenir.

Notes

[1] Ce slogan est apparu en 1843 dans un livre du pasteur écossais Alexander Keith : The Land of Israel According to the Covenant with Abraham, with Isaac, and with Jacob (Edinburgh : William Whyte and Co., 1843), p. 43.

[2]  Mark Twain : The Innocents Abroad, p. 361-362 (1869)

[3]  Elisée Reclus : Nouvelle Géographie Universelle, tome 9, p. 741.

[4] Le Vilayet correspondant au département et le Sandjak à la commune sont des divisions administratives ottomanes.

[5]  Razzak Abdelkader : Le conflit judéo-arabe. P. 34.

[6]  Des mercenaires bosniaques venus en nombre renforcer l’armée ottomane.

[7] Johanna Caldwell – La rivalité inter-arabe et le Gouvernement de la Palestine de 1948, Institute for Palestine studies, 2006. P. 50.

[8] Rafik Bey al-‘Azm (1865-1925) fut un historien de l’Islam. Président du parti ottoman de la décentralisation, il a négocié, en 1913, avec Samy Hochberg une entente avec les sionistes.

[9] Neville Mandel, Attempts to an Arab-Sionist Entente : 1913-1914. Middle Eastern Studies, vol 1, N°3, 1965, p.246.

[10] Ghassan Kanafani, La révolte de 1936 en Palestine : origines, détails et analyse. Beyrouth, FPLP, 1974.

[11] Anwar Abu Eisheh,  Mémoires palestiniennes – La terre dans la tête, Bouquineo, 2012.

[12] Tarif Khalidi, La Palestine des siècles arabes classiques : l’espace, le sacré et le temps. Revue d’études palestiniennes, n°23, 1987.

[13] Beshara Doumani, La redécouverte de la Palestine ottomane, Revue d’études palestiniennes, n°46, 1993.