Cela saute aux yeux dès l’arrivée à l’aéroport Ben Gourion. A peine les valises posées sur le chariot. Le temps d’émerger de la fatigue du voyage et nos yeux captent cette première image qu’on avale sans l’intégrer vraiment : des familles entières agglutinées avec des ballons à l’hélium dressés jusqu’au plafond. Leurs enfants dans les bras, ils serrent fort fort les ballons pour qu’ils ne s’envolent pas. Ils masquent leur impatience et scrutent les arrivants un par un, prêts à bondir sur celui qu’ils attendent. Ils se sont concertés, préparés pour donner une ambiance de fête à ce qui ne s’apparente – pour nous – qu’à une banale descente d’avion.

Dans un monde où tout se désacralise, où seuls des événements comme une naissance, un mariage ou un décès gardent encore un peu de sacré, Israël va à rebours. Et se met à redonner du sacré à la vie normale qui coule. Des applaudissements, des embrassades et des effusions de joie dignes des meilleures séries américaines.

Souvent, je reste plantée avec mon chariot pour regarder. Je suis intriguée et je les épie en imaginant leurs histoires de vie. Elle, la fille partie vivre aux Etats Unis qui décide de rentrer au pays après dix longues années. Lui, le shaliach de la Sochnout parti à Buenos Aires pour organiser la communauté juive locale. Et puis les retrouvailles, les larmes et la joie. Les amis d’enfance, du lycée ou de l’armée, contactés un par un pour que l’accueil soit éclatant.

Pas de doute, vous êtes bien arrivés en Israël.

Il va falloir vous mettre au diapason du pays, calibrer votre rythme biologique à sa mesure et définitivement vous mettre sur « ON » quand vous n’aviez presque pas conscience que jusqu’à présent vous étiez plutôt sur « OFF ».

Toute votre énergie va se mettre au service d’une hyperactivité, d’un volontarisme, d’un mouvement irrépressibles. On dit qu’il faut apprendre l’Hébreu avant de venir. C’est vrai. Mais il faut aussi apprendre à gérer son énergie, à la canaliser, l’économiser et à la libérer aussi vite que possible dans un pays où l’apathie n’a pas sa place.

Ici, vos jours s’égrènent comme les « stories » sur Instagram. Vos téléphones crient au secours au bout de quelques jours car leur niveau de stockage est atteint. Vivre le moment tout en le captant, le partager, puis le regarder à nouveau pour que rien ne meure… Tenter de donner un sentiment d’éternité à des moments furtifs. Donner autant de corps à la vie quotidienne qu’à des vacances passées sous les cocotiers. Chercher dans chaque instant l’intensité, et surtout, ne jamais (s’)arrêter…

Courir, courir toujours. Courir après la vie pour qu’elle ne s’arrête jamais.

Sentir le rythme des semaines incrusté dans son corps. Réussir, après quelques mois d’acclimatation, à donner au Yom Rishon (dimanche) un parfum de lundi et de début de semaine. Parvenir à oublier le calme du dimanche français. Faire comme tout le monde et déjà penser au Shabbat qui s’annonce dès le premier jour de le semaine qui reprend. Etre créatif, essayer de changer, d’innover et toujours remettre le couvert, avec cette même vibration que rien n’interrompt. Tant que notre pouls bat, il faut faire en sorte que rien ne ralentira cette course à la vie au milieu d’hyperactifs assoiffés de nouvelles expériences.

Ne jamais avoir de creux. Confondre normalité et ennui. Ne plus savoir donner de définition aux mots « monotone » et « routine ».

Israël, un pays d’hyperactifs dont le rythme vous épuise autant qu’il vous enivre. Un rythme qui s’impose de lui-même et qui devient le langage silencieux le mieux partagé. Un langage qui ne s’apprend pas à l’oulpan mais qu’on intègre inconsciemment. Et puis, toujours, cette fébrilité dans l’air… Cette fébrilité qui fait des enfants des êtres en mouvement perpétuel. Qui les éloigne tant des « enfants sages » à la Française. Qui les stimule et les rend si présents. Qui tranche avec l’atmosphère apaisée et infantilisante de l’école que nous avons connue. Une fébrilité qui nous séduit autant qu’elle nous met mal à l’aise. Dont on aimerait se débarrasser mais qui donne des gages de réussite ou du moins de développement personnel. Qui aide à ne pas trop réfléchir, à ne pas écouter ce qui se trame, qui fait taire la rumeur du monde. Qui ne connait que la trêve du Shabbat, elle-même rythmée par les allers et venues avec la synagogue, au milieu du bal des invitations.

Il y a Israël et le reste du monde.

Je ne parle pas du rythme des grandes villes, de celui de Paris, de Londres ou de New York. Des réunions qui s’enchaînent et des métros qui se succèdent. Non, je parle d’une hyperactivité ambiante qui perdure, même quand les magasins tirent leurs rideaux et que le shabbath commence à entrer… Une hyperactivité qui vous transperce par tous les pores. Qui anime vos pensées et rend si laborieuses les séances de méditation. Une hyperactivité générée par ce bouillon de cultures permanent, ce va-et-vient entre plusieurs langues, plusieurs mondes, plusieurs points de vue, plusieurs modes de vie. Cette sur-exposition à l’universel et au multi-culturel, cette compréhension en profondeur et en finesse du mot diversité. Cette impression d’être aux confins de l’antique et du moderne, du suranné et du futuriste, de l’oriental et de la vieille Europe. Cette sensation de toucher du doigt, au quotidien, l’altérité. De sentir l’innovation qui pointe et qui rend caduques les réalisations de la semaine dernière. De se sentir dépassé par la cadence de cette « world music ».

Vouloir quitter Israël, revient à vouloir mettre fin à ce rythme fou, à ne plus être dans « l’hyper ». A capituler et renouer avec le normal, le silence et la possibilité d’un repos réel. A apprivoiser à nouveau une sérénité qu’on avait oubliée. Qui attire au début mais qu’on aimerait pimenter au bout de quelques jours.

Israël est un pays qui rend hyperactif. Pour ceux qui veulent vivre plusieurs vies en une seule, qui aiment passer de Rabat à Vienne en un éclair, qui font sortir de leur gorge le Ayin puis qui s’expriment avec un Anglais business digne d’Oxford.

Mieux, Israël est le pays où tous les hyperactifs se sont donné rendez-vous. C’est à se demander si sionisme et hyperactivité ne sont pas imbriqués. Si l’un n’engendre pas l’autre, irrémédiablement. Si le mot « mouvement » national n’est pas à prendre au pied de la lettre.  

Le pays où ils ont concentré leur esprit de contradiction pour en faire un cocktail tellement fort, qu’il est souvent indigeste au premier abord. Qu’il faut siroter par petites gorgées. Un pays où la vie est tellement tendue qu’on comprend ce que l’expression « puiser dans ses ressources » veut dire. Un pays où presque personne n’est arrivé par hasard. Un pays qui génère de l’amour ou de la défiance mais auquel personne ne peut se dire indifférent. Un pays dont tout le monde dit qu’il aimerait le quitter mais dont personne ne part réellement. Ou bien pour y revenir avec hâte et y être accueilli avec des ballons à l’hélium.

Un pays où les enfants ont chaque jour un agenda plus rempli que celui de leurs parents. Où l’école est un Gentil Organisateur qui cherche par tous les moyens et en toutes circonstances à divertir. Où les occasions de se souvenir, de se réjouir, de fêter ne se comptent plus. Un pays où les klaxons pleuvent si votre moteur ne vrombit pas au feu vert. Un pays où vos pieds sont en Orient et votre esprit tourné vers l’Amérique ou l’Europe. Un pays où vous parlez dans une langue le jour et écrivez ou rêvez dans une autre le soir.

Un pays où vous recevez autant d’emails de la part des enseignants que de votre propre travail… Où chaque jour apporte son lot de pastèques à couper, de corbeilles à remplir ou de T-shirt de couleur à prévoir. Où les enfants se déploient et ressemblent à des petits adultes. Où la gestion des groupes WhatsApp est tellement chronophage que certains la délèguent à leur secrétaire pour qu’elle leur fasse un résumé chaque soir avant de regagner le foyer. Où la charge mentale n’a jamais été si grande sur les parents. Où vos limites sont en permanence repoussées. Où l’on n’accorde du crédit qu’à l’action et aux réalisations concrètes. Où l’école donne plus d’importance aux activités sociales et artistiques qu’aux tables de multiplication.

Et être israélien, c’est considérer cette hyperactivité comme normale. C’est être intolérant à la lenteur, à la routine, aux jours qui se ressemblent. C’est faire de sa vie une « story » au quotidien. Et c’est croire que ce qui n’est pas intense, coloré, pimenté, n’est pas.