Alors que nous nous apprêtons à célébrer le nouvel an hébraïque à partir de dimanche soir, notre joie est ternie par la disparition de Shimon Peres, ancien président de l’Etat d’Israël et le dernier de ses « pères fondateurs » (n’oublions pas bien sûr la « mère fondatrice » que fut Golda Méïr).

Il avait atteint l’âge de 93 ans dans un bel état mental et physique, comme il est dit de Moïse dans la Torah. Tant de choses ont été dites ou écrites ces trois derniers jours qu’il semble difficile d’apporter un quelconque hiddoush, du nouveau, au portrait élogieux qui a été unanimement dressé de lui.

Disons simplement que la mitoyenneté de deux des parashoth du Lévitique – Aharé-moth et Kedoshim – signifiant respectivement « après la mort » et « saints », et pouvant se comprendre comme : « après leur mort, les gens sont encensés », s’applique parfaitement aux laudes énoncées par certains des adversaires politiques, voire ennemis, de Shimon Peres. N’appartenant pas, loin s’en faut, à cette dernière catégorie, je me permettrai d’apporter mon humble contribution au concert des nations et des individus.

La première chose qui me vient à l’esprit, c’est cette qualification de « pères fondateurs » de l’Etat d’Israël dont le défunt était le dernier représentant. Il faut entendre par là qu’il appartenait à cette génération d’hommes et de femmes ayant, par leur âge, bâti cette nation de 68 ans. C’est-à-dire qu’ils avaient à peu près 20 ans ou plus en 1948. Ce qui signifie qu’ils ont, autour de David Ben Gurion, mené tous les combats et guerres d’Israël.

Tous, ou presque, ont été d’abord des militaires avant de se reconvertir en hommes politiques. Tous sont passés de la confrontation armée avec les peuples arabes et les palestiniens à la recherche d’une paix qui, comme la ligne d’horizon, semble s’éloigner au fur et à mesure qu’on croit l’approcher. Certains y ont plus ou moins cru et leur politique s’en est ressentie, mais tous ont été à la table des négociations, tous ont eu au cœur la sécurité de leur pays en même temps que le respect de l’ennemi d’hier dont ils auraient voulu faire l’ami d’aujourd’hui et de demain.

Cette génération s’éteint définitivement avec Shimon Peres. Plus aucun responsable politique ne pourra évoquer, pour s’y référer, une histoire vécue sans interruption depuis 1948 (parfois avant). C’est un grand changement qui s’amorce, les politiques d’aujourd’hui n’ayant plus de « statue du commandeur » à laquelle rendre des comptes.

Shimon Peres, présenté comme un homme de paix, lauréat du Prix Nobel de la paix aux côtés de Yitzhak Rabin et de Yasser Arafat, a su, lorsqu’il le fallait, être un homme de guerre. C’est lui, en particulier, qui a mis à profit la confiance de Ben Gurion et son amitié pour la France, pour doter Israël du réacteur nucléaire de Dimona et des avions de combat Mirage 3 qui défirent les armées arabes coalisées.

En quoi, direz-vous, a-t-il donc été différent de ses prédécesseurs ? Certes il a appliqué le proverbe latin : civis pacem para bellum, « si tu veux la paix, prépare la guerre », qui, d’une certaine façon, prône la dissuasion. Mais je serais tenté de dire qu’il a également fait sienne la formule proposée par Toussenel (hélas antisémite notoire du 19ème siècle) : civis pacem para pacem, « si tu veux la paix, prépare la paix ». Il n’est pas exagéré de dire que son regard lucide, mais humain, sur le conflit israélo-arabo-palestinien, l’a conduit conjointement à renforcer la puissance militaire israélienne et les appuis de l’étranger, en même temps qu’à proposer inlassablement des voies/voix pour la paix.

Shimon Peres était un socialiste convaincu et qui n’a jamais changé sa vision de la société israélienne ni des relations internationales. En témoigne son amitié avec nombre des membres de l’Internationale Socialiste, notamment en France (Guy Mollet, François Mitterrand et Lionel Jospin). Cette vision il l’exprima à de nombreuses reprises, même si elle a pu paraître utopique à certains.

C’est ainsi que le 30 juillet dernier, il affirmait encore, rendant visite à des soldats blessés : « La grande victoire sera de mettre fin à tout cela diplomatiquement et pacifiquement. Personne ne tire profit de la mort d’un enfant, mais au contraire tout le monde peut tirer profit d’une situation où les enfants sont capables de dormir sereinement la nuit ».

Il ajoutait : « être juif, ce n’est pas vouloir dominer les autres, mais c’est chercher la fraternité et l’égalité entre les hommes ». La fille de Shimon Peres, Tsvia Walden, partage les sentiments et les vues de son père.

Dans un livre paru en 2001, « Parole d’Israélienne », elle racontait combien, ayant accouché de son fils, elle avait prié qu’il n’ait jamais à servir dans l’armée pour une nouvelle guerre. Elle lui avait acheté un violon, espérant qu’à l’âge où il deviendrait virtuose, son rêve serait réalisé…

En fait, Shimon Peres était un rêveur réaliste qui n’a jamais voulu renoncer à son espoir de paix entre Israéliens et Arabes. Il aurait sans doute aimé voir rassemblés autour de sa dépouille les chefs d’Etat de tant de pays ainsi que le président de l’Autorité palestinienne. Il aurait aimé le discours de Barak Obama. Il aurait aimé voir sa fille entourée de ses deux fils prononcer le kaddish en y ajoutant à la fin la formule veal kol bené adam, demandant à Dieu d’étendre Sa paix sur Israël et « sur tous les êtres humains », comblant ainsi ce qu’on peut ressentir comme un manque dans la liturgie traditionnelle.

Mais, pourquoi dire : « il aurait aimé » ? Je suis convaincu qu’il était là, au milieu des siens et de tous les officiels, et qu’il a vu et entendu l’intégralité de cette belle cérémonie. Et peut-être, qui sait, celle-ci aura-t-elle un peu contribué à réenclencher le processus de paix et à faire qu’au dernier des pères fondateurs succède une génération de fils et filles consolidateurs ? Le sourire malicieux de Shimon nous accompagne sur cette voie en cette veille de grande fête de notre calendrier religieux.

Shana tova oumetouka  à tous et à chacun !                                             Daniel Farhi.