Israël : l’heure de vérité a sonné
Le peuple israélien a rendu son verdict. Il appartient désormais à ses élus, et tout particulièrement aux dirigeants des partis se réclamant du camp du changement, de démontrer que leur intégrité et leurs engagements ne se réduisent pas à de simples slogans électoraux. Le fossé, devenu presque une habitude, entre les promesses formulées pendant les campagnes électorales et les intérêts personnels ou partisans qui reprennent le dessus une fois les élections passées, ne saurait être éternellement accepté comme une fatalité.
Les électeurs ne constituent plus un troupeau que les dirigeants politiques, anciens comme nouveaux, peuvent conduire à leur guise. Ii suffit de pister le parcours de Benny Gantz. Deux mois après le « samedi noir » du 7 octobre 2023, les sondages lui promettaient – ou, plus exactement, lui faisaient miroiter – près de quarante sièges à la Knesset. Réduit à zéro, il a finalement été contraint de quitter la scène politique dans des circonstances aussi humiliantes que peu glorieuses.
Le cas de Naftali Bennett n’est guère différent. Lors de son retour en politique, au début de l’année 2025, les sondages lui attribuaient vingt-sept sièges. Pourtant, lors des dernières élections, malgré son alliance avec Yaïr Lapid et son parti Yesh Atid, qui disposait de vingt-quatre sièges dans la Knesset sortante, les deux anciens Premiers ministres n’ont réussi à obtenir, ensemble, que douze sièges.
Le parti Shas n’a pas davantage échappé à cette désaffection électorale. Cette formation, qui avait atteint son apogée avec dix-sept sièges lors des élections législatives de mai 1999 et en détenait encore onze dans la précédente législature, s’est effondrée à six sièges seulement – ce qui constitue, à mes yeux, la nouvelle la plus réjouissante de ce scrutin.
Si Shas persiste à défendre l’exemption du service militaire et à maintenir son alliance pour le moins suspecte avec Benyamin Netanyahou, il pourrait bien disparaître de l’échiquier politique lors des prochaines élections. Peut-être Israël pourra-t-il alors, enfin, tourner la page des partis fondés sur des appartenances communautaires et ethniques.
D’ici à la formation d’une éventuelle coalition gouvernementale – à supposer qu’une telle perspective soit encore envisageable –, la nouvelle Knesset dispose d’une occasion exceptionnelle. Dès son installation, elle pourrait engager un processus législatif rapide et ambitieux, destiné à adopter des lois essentielles.
Une telle initiative permettrait notamment de limiter les prérogatives du gouvernement intérimaire, de mettre un terme aux dérives du pouvoir et de prévenir toute atteinte aux droits des minorités, dans le respect du caractère juif et démocratique de l’État d’Israël et des principes consacrés par sa Déclaration d’indépendance.
C’est désormais l’intégrité et la sincérité des dirigeants du camp du changement qui sont mises à l’épreuve. Sont-ils entrés en politique pour servir leurs concitoyens ou pour servir leurs propres intérêts ? Cette interrogation prend une dimension particulière dans le cas de Naftali Bennett. Lorsqu’il dirigeait le précédent gouvernement du changement, lui-même et sa partenaire politique Ayelet Shaked avaient fait obstacle à des réformes législatives relatives au fonctionnement des institutions et à l’exercice du pouvoir.
Parmi celles-ci figuraient notamment la limitation du mandat d’un Premier ministre à deux législatures, ainsi que la clarification du statut juridique d’un chef de gouvernement en exercice poursuivi au pénal, y compris les possibilités de suspension de son procès ou de déclarer son incapacité.
Le camp du changement, ou du moins les formations qui ont proclamé l’urgence de remplacer le gouvernement tenu pour responsable du « Samedi noir », dispose aujourd’hui d’une majorité au sein de la nouvelle Knesset.
Dès l’ouverture de la législature, il lui appartient donc d’agir sans délai pour remplacer le président de la Knesset et engager les modifications indispensables des Lois fondamentales, qui tiennent lieu de socle constitutionnel à l’État d’Israël.
Parmi les priorités devraient figurer le renforcement des règles de gouvernance, l’instauration d’une majorité qualifiée des deux tiers des députés pour toute modification des Lois fondamentales, ainsi que l’adoption d’une loi limitant les compétences d’un gouvernement intérimaire à la seule gestion des affaires courantes.
Mais, par-dessus tout, il est impératif d’engager la création d’une commission d’enquête nationale indépendante, dotée des prérogatives prévues par la loi, afin d’établir les responsabilités dans les défaillances qui ont conduit à la catastrophe du 7 octobre 2023.
Pour mener à bien ces initiatives, les partis du camp du changement pourraient conclure des accords parlementaires ponctuels, y compris avec les formations arabes, sans nécessairement constituer une coalition gouvernementale.
La Knesset retrouverait ainsi sa véritable vocation : être la représentation souveraine des citoyens et un pouvoir législatif indépendant, plutôt qu’une simple chambre de validation des décisions gouvernementales.
À l’inverse, si les dirigeants du camp du changement se laissent entraîner dans les intrigues, les rivalités personnelles et les luttes d’influence autour de la formation d’une coalition, de nouvelles élections pourraient devenir inévitables.
Benyamin Netanyahou, maintenu à la tête d’un gouvernement intérimaire, continuerait alors à diriger les affaires du pays selon ses propres intérêts. Il pourrait même, dans une logique de survie politique, entraîner Israël dans une nouvelle guerre.
Dans un tel scénario, les citoyens qui aspirent au changement ne pardonneraient pas aux dirigeants auxquels ils ont accordé leur confiance. Une nouvelle déception pourrait les conduire à leur tourner le dos, comme ils l’ont déjà fait avec d’autres responsables politiques.
Cette épreuve de crédibilité concerne tout particulièrement Gadi Eisenkot, à la tête d’une nouvelle formation politique qui a suscité de grandes attentes. Si lui aussi devait céder aux calculs politiciens, aux rivalités d’ego et aux intérêts partisans étriqués, son destin politique pourrait finir par ressembler à celui de Benny Gantz.
Les électeurs ont déjà accompli leur devoir. Il appartient désormais à leurs représentants de prouver qu’ils méritent la confiance qui leur a été accordée. L’heure de vérité a sonné.
Dr Mickaël Parienté
Écrivain, éditeur et chroniqueur israélien résidant à Paris.

