Samedi après le coucher du soleil, vers 19h30 : la ville qui semblait assoupie durant le repos sabbatique émerge de sa torpeur. Les véhicules circulent de nouveau, les enseignes lumineuses, éteintes peu auparavant, scintillent de mille feux et l’activité reprend de plus belle.

Quel incroyable ballet ! Les supermarchés qui étaient fermés pendant le chabbat rouvrent leurs portes et demeureront ouverts jusque vers 22 heures. J’ai pu cette fois-ci réaliser combien il pouvait être malaisé de ne pas préparer à l’avance les nécessités auxquelles on doit faire face en ce jour particulier.

Prenons l’exemple suivant : vous atterrissez le vendredi vers 17 heures, le temps d’arriver chez vous en taxi ou en voiture il est déjà plus de 18h30. Une fois sur place et la trêve chabbatique commence pratiquement. SI vous n’avez pas de provisions dans votre domicile, vous vous mettez en quête d’un restaurant ou autre pour manger. C’est le parcours du combattant et le même scénario se reproduit à l’identique le lendemain… Que faire ?

Depuis ce jour, j’ai mieux compris l’urgence et la virulence opposant les deux camps de la société israélienne : les religieux ou traditionnalistes qui jugent, à raison, que le repos et la solennité du chabbat sont l’épine dorsale du judaïsme rabbinique et qu’il est vital de les préserver, et les laïques qui, en toute bonne foi, dénoncent l’oppression religieuse (kefiya datit) et ont de leur week end une tout autre conception : aller au théâtre ou au restaurant, emprunter les transports publics ou aller à la plage, par exemple… comme à Tel Aviv.

Je préfère le dire de suite : entre les deux, mon cœur balance. Ayant été élevé dans un foyer juif plutôt conservateur, je ne saurais renoncer à cette aura chabbatique tout en plaidant pour que chacun puisse mener sa vie comme il l’entend. Hélas, ce n’est pas si simple.

J’ai été étonné, je dis bien étonné par la vivacité de ce sentiment religieux diffus, présent même dans des milieux apparemment peu marqués religieusement. Dans ces fameux supermarchés que j’ai visités samedi soir, des employées russes lavaient, frottaient et récuraient les meubles et les vitrines de tous les rayons.

Certes, il y va de la survie et de la réputation de ces mêmes commerces : car, si vous dîtes que votre établissement répond aux normes de la cacherout de Pessah (autrement plus contraignantes que celles des temps normaux) alors que ce n’est pas le cas, cela est considéré comme une tromperie sur la marchandise, avec toutes les conséquences qu’une telle chose peut avoir.

J’ai été frappé de voir que des dames, pas du tout habillées comme des religieuses, prenaient soin de demander aux employés si tel ou tel gâteau était bien cacher la Pessah… Preuve, s’il en est, que les frontières ne sont pas tracées avec netteté entre les deux camps. Mais cela montre aussi l’attachement à des pratiques héritées de milieux plus orthodoxes, même si ce terme ne signifie pas grand chose dans la tradition juive.

Cette dernière met surtout l’accent sur l’orthopraxie. C’est là la racine de la controverse entre le judaïsme rabbinique naissant et l’antinomisme de Saint Paul qui ne voulait plus entendre parler de pratique des mitswot alors qu’à la même époque, un sage comme rabbi Akiba disait que le peuple d’Israël ne pouvait pas vivre sans les mitswot tout comme le poisson ne peut pas subsister hors de l’eau…

Mais revenons aux rues et venelles de la bonne ville de Natanya où prospère une grande population francophone, aux côtés d’une non moins nombreuse communauté russophone, réputée être plus distante à l’égard de la pratique religieuse traditionnelle. J’ai vu de mes yeux les magasins se vider de leurs produits fermentés (en hébreu haméts) pour laisser place aux produits qui sont cachers la pessah… Et ceci touche tous les commerces, sauf ceux qui sont ouverts le samedi, ce qui est assez logique.

Je dois bien reconnaître que la même chose se constate à Tel Aviv mais la sociologie religieuse de la capitale économique du pays diffère, comparée à des villes moyennes comme celle d’où j’écris.

La question qui se pose et qui a animé aussi un peu la campagne électorale est la suivante : quelle philosophie politique adopter ? Quelle place octroyer à la pratique religieuse (respect du chabbat, de la cacherout, mariage civil ou religieux…) ? Faut-il autoriser, aussi, les transports en commun le chabbat ? Et plus délicat encore que tout ce qui précède : faut-il enrôler les étudiants en religion dans l’armée ?

Aucun gouvernement, je fis bien aucun, ne pourra répondre par oui ou par non à ces questions… A l’instar des gouvernements d’Israël, qui ont tous été de coalition, donc l’union des contraires, les uns et les autres devront s’accommoder des pratiques ou des demandes des uns et des autres.

Vous voyez comment on passe du nettoyage de Pâque, comme du nettoyage de printemps à l’essence profonde d’une religion, savoir où elle place l’acte religieux et où elle se contente de promouvoir une simple fidélité doctrinale… Il semblerait que les vénérables Sages du Talmud ont compris que leurs coreligionnaires n’étaient pas tous des philosophes aguerris et que la substance de l’être n’en reste pas moins l’acte (Paul Valéry).

On a coutume d’entendre dire que le peuple d’Israël, le judaïsme en tant que tel, n’ont dû leur survie qu’à leur empreinte profonde dans le réel, en d’autres termes, que l’esprit du judaïsme n’aurait pas pu, à lui seul, traverser les siècles sans encombre. J’accepte cette idée mais j’ajoute ceci : on a survécu, certes, mais dans quel état ! D’innombrables réseaux d’interdits, de restrictions, de limitations, dans le seul but d’être et de rester juif. Ceci me fait penser au titre du recueil qui fit connaître Levinas à la fin des années soixante : Difficile liberté… Difficile d’être vraiment libre quand on est juif…

J’en reviens à une idée obsédante : A quoi aurait ressemblé le judaïsme si le temple n’avait pas été détruit en l’an 67 et si la population de Judée n’avait pas été déportée et exilée aux quatre coins du globe ? Nous n’aurions sûrement pas eu cette immense littérature talmudique, ces innombrables responsa et tous ces ouvrages religieux.

Pourtant, comme l’expliquait Rosenzweig dans son Etoile de la rédemption (Kokhav ha guéoula) et dans son Nouveau Penser (Das neue Denken) ; il faut instiller un peu de théologie dans la spéculation philosophique.

Au fond, par-delà le récurage des marmites et l’éloignement de tout levain, c’est l’apprentissage de la liberté que nous apporte Pessah. Il est symptomatique que les grands penseurs judéo-allemands de ce XXe siècle ne se soient pas plus inspirés de la Torah pour dénoncer l’asservissement au fétichisme de la marchandise et des biens de consommation courante. Après tout ce sont les dioles des temps modernes et la Bible nous met en garde contre toute forme d’idolâtrie.

Il y a aussi (et Martin Buber nous l’a rappelé dans son livre Moïse) Pessah est la transmutation, l’élévation, voire la spiritualisation de simples agricoles par des membres du courant charismatique qui ont fait d’une fête de bergers à l’orée du printemps l’éveil de tout un peuple à la liberté et à un nouveau destin national.