Ces lignes s’inspirent d’un article publié dans The Jerusalem Post, le 24 janvier 2014. Il est signé Seth J. Frantzman et s’intitule : « Iran was the ally Israel wanted. It got Saudi Arabia. »

J’ai souvent dit que les Perses étaient d’excellents joueurs d’échecs, comme le sont les Juifs. Les Perses sont peut-être même les inventeurs de ce jeu, avec le Shatranj ; ou peut-être sont-ce les Indiens, avec le Chaturanga.

Je comprends qu’Israël s’allie aux Saoudiens (pour cause de danger iranien) dans cette partie d’échecs mais j’espère que ce rapprochement sera de courte durée car, enfin, il n’est pas bon de s’attarder auprès d’un « ami » stupide.

Souvenez-vous que la fable de La Fontaine, « L’Ours et l’Amateur des Jardins », se termine ainsi : « Rien n’est si dangereux qu’un ignorant ami ; Mieux vaudrait un sage ennemi. »

Les Perses sont d’excellents joueurs d’échecs, ils sont donc d’excellents diplomates.

Les Saoudiens ont interdit, en décembre 2015, par la voix de leur Grand Mufti, le jeu d’échecs aux Musulmans. Ce même Grand Mufti a déclaré que l’État islamique (I.S.) était à la solde d’Israël.

Il y a peu, il dénonçait une alliance entre Juifs et Iraniens contre les Musulmans – comprenez, les Sunnites. Mais aujourd’hui, les Saoudiens se rapprochent d’Israël ; ils sont tout tremblants et souillés.

Où est l’axe de ce jeu, de cette stratégie ? Il me semble que c’est parfois Israël, parfois l’Iran, parfois la Russie, avec une Turquie désemparée qui se prend pelle sur pelle.

Mais notre monde est devenu plus liquide que jamais – et je pense une fois encore à Zygmunt Bauman récemment décédé. Le monde a toujours été liquide ; mais aujourd’hui, cette liquidité n’épargne rien.

Le phénomène de dissolution s’est accéléré. Il y avait ici et là des processus de concrétionnement ; à présent, la liquidité est parfaite.

La Turquie sait véhiculer des préjugés dignes des plus atroces préjugés chrétiens des époques médiévales. Les Turcs qui accusent les Juifs de trafic d’organes n’hésitent pourtant pas à tirer Israël par la manche lorsqu’ils se sentent esseulés.

Quel est ce monde ? Mais j’allais oublier que nous sommes dans une partie d’échecs ! A ce propos, les Turcs – les Ottomans – étaient des maîtres en diplomatie ; auraient-ils perdu la main ?

« Turkey’s President Reccep Tayyip Erdogan made criticism of Israel a key to his policy in the region since his AKP came to power 15 years ago. But after years of supporting Hamas in the Gaza Strip and making outrageous anti-Israel and even anti-Jewish statements, including a famous tirade against Shimon Peres in 2009 at Davos, he changed course on January 2. “Israel needs a country like Turkey, we have to admit we need Israel,” the Turkish leader said, on a flight home from, guess where? Saudi Arabia »

(« Le président turc Reccep Tayyip Erdogan a fait de la critique d’Israël, les clés de sa politique régionale depuis la prise du pouvoir par le AKP, 15 ans auparavant. Mais après des années de soutiens au Hamas dans la bande de Gaza et de déclarations scandaleuses anti-israélienne et même anti-juive, comprenant le fameux passage contre Shimon Peres en 2009 à Davos, il changea de cap le 2 janvier. « Israël a besoin d’un pays comme la Turquie, nous devons admettre que nous avons besoin d’Israël », le leader turc dit cela, sur un vol retour, devinez d’où ? Arabie Saoudite »), peut-on lire dans l’article en question.

Et Israël ? On peut lire dans ce même article : « Israel plays into this new charm offensive like a poor kid in the sandbox who begs to be picked second-to-last when sides are chosen for kick-ball. » (« Israël joue dans cette nouvelle offensive de charme comme un pauvre enfant dans le bac à sable qui supplie d’être sélectionné avant le dernier quand les autres sont choisis pour jouer au kick-ball »)

Les funestes Saoudiens sentent que l’avenir ne leur sourit pas. Leurs pétrodollars qui vérolent la planète depuis des décennies et qui sont en partie responsables par des voies diverses de si nombreuses violences et d’une ambiance funèbre qui déprime des sociétés entières (y compris des sociétés musulmanes), les Saoudiens donc sentent que leur influence risque de s’affaiblir suite à la baisse de leurs revenus.

Ils savent aussi qu’un ennemi historique les guette du coin de l’œil et probablement avec un sourire en coin, un ennemi mentalement infiniment supérieur, plus fin stratège, plus fin tacticien, un ennemi qui mise sur l’éducation et avant tout sur ses propres forces.

L’éducation tient une place de première importance dans la société iranienne, on ne le dira jamais assez. Et lorsque j’écris que ce pays compte d’abord sur ses propres forces, j’insiste : un sentiment d’encerclement, sentiment historique, justifié pour celui qui s’est donné la peine d’étudier au moins un peu l’histoire de ce pays (et bien avant la Révolution islamique de 1979), explique pour l’essentiel ce fait.

Ce sentiment est l’une des clés pour comprendre la politique iranienne et, une fois encore, je ne suis pas payé par le régime de Téhéran pour écrire ce que j’écris.

Il est vrai qu’une manœuvre iranienne m’inquiète et me révulse – et j’oublie la partie d’échecs, où il n’y a ni ami ni ennemi, mais un gagnant et un perdant.

Cette manœuvre : haro sur Israël ! Ce faisant, les Iraniens espèrent capitaliser la sympathie des frustres masses arabo-musulmanes et, ainsi, mieux contrôler l’échiquier au Proche-Orient et au Moyen-Orient et, surtout, rompre l’encerclement.

Le danger est bien là : que les Iraniens instrumentalisent les Arabes et plus généralement les Sunnites. J’ai pleinement conscience de ce danger.

A l’occasion de la Deuxième Intifada (au début des années 2000), l’Arabie saoudite a proposé ses « bons » conseils à Israël, un plan de paix ; et en juin 2015, ce même pays a déclaré aux Israéliens que l’Iran était aussi leur ennemi.

Lorsque cette engeance minaude Israël… Les Saoudiens et leurs suppôts qui combattent l’État islamique pour la salle (moulinets dans le vide) mais qui en coulisse le soutiennent…

Leur frustration est grande face à la résistance de Bachar el-Assad et à l’affaiblissement de l’État islamique ; aussi font-ils les yeux doux aux Américains devant desquels ils se présentent comme les garants de la stabilité régionale, un argument qu’ils agitent à chaque fois qu’ils se sentent menacés, un argument qu’accepte malheureusement leur protecteur qui néglige volontiers leur rôle néfaste partout dans le monde.

L’argent des Saoudiens déversé à flot, favorise les pires tendances de l’Islam sunnite et travaille pour eux, des communautés musulmanes installées en Europe au Pakistan, puissant bastion sunnite.

« This is the Saudi blackmail tactic; support us or the “real” extrémistes might emerge, not “us moderate Wahhabis” that only ban chess and such », peut-on encore lire dans cet article de Seth J. Frantzman.

(à suivre)