Tout visiteur arrivant en Israël depuis un pays occidental est généralement frappé par le nombre de femmes enceintes, de poussettes, de bébés et d’enfants dans le pays.

Alors que la dénatalité frappe le monde occidental depuis les années 1970, avec par exemple un moyenne d’à peine 1,5 enfant par femme en âge de procréer en Europe, et tandis que la France s’enorgueillit d’atteindre les 2 enfants, la fécondité des femmes en Israel dépasse 3 enfants.

Or, Israël est un cas unique, en fait le seul pays développé à dépasser le seuil de renouvellement des générations qui tourne aux alentours de 2,1 enfants par femme en âge de procréer. Il y a un lien de corrélation clair entre niveau de vie et natalité.

Comme le montre le graphique de ce lien, tous les pays de l’OCDE pâtissent d’une fécondité inférieure à 2,1, à l’exception d’Israel.

C’est d’autant plus étonnant que contrairement à ce que beaucoup croient, rien n’est mis en oeuvre par les autorités israéliennes pour encourager la natalité, bien au contraire.

Les congés maternités sont courts, 3 mois, et ne commencent qu’à l’accouchement ou quelques jours avant.

Les femmes enceintes travaillent généralement jusqu’au dernier jour. Les allocations familiales sont faibles, jusqu’à l’an passé elles étaient d’environ 140 € pour 3 enfants contre 300 € en France – et depuis aout 2013, elles sont encore plus basses à 90 €.

L’éducation est gratuite à partir de 3 ans – depuis 2012, avant c’était à partir de 5-6 ans. Mais les crèches et jardins d’enfants avant cet âge ne sont pas ou peu subventionnés.

On atteint des sommes de 700 € par mois et par enfant à Tel Aviv, et rarement moins de 400 € en général. Or en Israël, contrairement à la France, la plupart des parents placent leurs enfants dans des crèches dès 6 mois- un an afin d’aider à leur socialisation.

On estime que la politique familiale nataliste de la France augmente la fécondité des femmes françaises de 0,3 à 0,4, et donc inversement cette absence de politique familiale en Israel devrait sérieusement mettre en frein à la natalité israélienne. Or, il n’en est rien. Comment l’expliquer ?

Passons d’abord sur les explications classiques qui sont en fait partiellement erronées: c’est à cause des Arabes et des Haredim (Juifs ultra-orthodoxes).

La forte natalité arabe israélienne et la crainte qu’à long terme ceux-ci finissent par devenir la majorité ont joué un role dans le succès du parti d’Avigdor Lieberman dans les années 2000.

Le paradoxe c’est que cela s’est produit à l’exact moment où la natalité arabe israélienne était en chute libre.

En 2000, le taux de fécondité des femmes juives étaient légèrement au dessus de 2,5 enfants par femme contre 4,4 pour les Arabes israéliennes, un écart conséquent. En 2013, les chiffres étaient respectivement de 3 et 3,2. On devrait atteindre l’égalité entre Juifs et Arabes en 2015.

La baisse de la natalité arabe israélienne n’a rien d’extraordinaire, le même phénomène s’est produit dans tout le monde arabe et musulman à quelques exceptions près.

Le Liban est déjà en dessous de 2, l’Egypte en dessous de 3, la Syrie avant la guerre y était presque.

La Judée-Samarie est aussi aux alentours de 3 et en baisse rapide d’après les chiffres d’observateurs indépendants et du CIA factbook, les chiffres officiels palestiniens sont peu crédibles et surestiment largement le nombre d’habitants pour des raisons politiques.

C’est pour cette raison que certains hommes politiques de droite proposent d’annexer la Judée-Samarie dès maintenant. Cela porterait la part d’Arabes israéliens à près de 35 %, ce qu’ils estiment supportable. Cela me semble bien optimiste mais effectivement la majorité juive en Israel n’en serait pas menacée ni à court et ni à long terme.

Dans le même temps, la fécondité des haredim reste largement au-dessus de la moyenne à 6 enfants par femme en 2011, peut-être moins aujourd’hui, et elle est en baisse depuis le début des années 2000. Cependant cette fécondité élevée n’explique pas celle du reste de la population juive à plus de 2,5.

Du reste, le niveau de natalité haredi, plus élevée que dans de nombreux pays d’Afrique noire, est sans parallèle dans le monde occidentale – à l’exception des Amishs aux USA et des autres haredim en diaspora – et déjà un petit mystère en soi. Il y a 30 ans, les haredim ne faisaient pas autant d’enfants.

Alors comment expliquer que les femmes juives israéliennes non ultra-orthodoxes fassent autant d’enfants, bien plus que leurs homologues européennes, américaines ou asiatiques, alors que l’Etat ne fait à peu près rien pour les y aider ?

Et comment expliquer que cette natalité a augmenté nettement au cours des années 2000 et ce juste après une première coupe violente des allocations familiales déjà en 2003 ?

C’est ce que la sociologue et démographe Barbara Okun de l’université hébraïque de Jérusalem m’avait décrit comme « la question à un million de dollars ». Il n’y a pas d’explication académique pour le moment, mais on peut essayer de poser quelques hypothèses.

Une journaliste du journal « Le Monde » avait récemment évoqué au détour d’un de ses articles « l’idéologie familialiste » de la société israélienne.

Comme tous les pays occidentaux, Israel est affecté des mêmes maux sociétaux qui attaquent la structure familiale traditionnelle: hausse des divorces et des naissances hors mariages etc…

Mais si ces phénomènes existent ils sont très nettement plus marginaux qu’en Occident. En Israel, la famille traditionnelle reste le modèle dominant et de loin. Il est intéressant de noter qu’à peine 6 % des naissances sont hors-mariage en Israel contre plus de 50 % en France et dans de nombreux pays européens.

Or il y a un lien direct entre natalité et naissances hors-mariages en Europe: plus il est accepté d’avoir des naissances hors-mariages plus la fécondité est élevée.

En Italie où le taux de naissances hors mariage est proche d’Israel, la natalité est une des plus basses du monde. Cette corrélation n’existe pas en Israel. C’est bien le signe d’un large attachement à la structure famille traditionnelle.

Et comment serait-il autrement ? Si vous êtes célibataire, tout le monde autour de vous est perpétuellement en train de chercher à vous caser et à vous organiser des shidukhim (« dates » en anglais).

Si vous êtes mariés et sans enfant, tout le monde va vous demander quand vous comptez en avoir un. Si vous en avez un ou deux voire trois, ils vous demanderont quand arrivera le prochain. Ce n’est pas forcément très agréable à vivre, mais ça marche.

Et il y a aussi le bon côté des choses. Les enfants sont partout et acceptés partout, au restaurant comme dans les magasins huppés ou même au bureau.

Quand arrivent les vacances, les bureaux, surtout ceux à forte proportion féminine, se remplissent des enfants des employés et se transforment en garderie géante. Difficile d’imaginer ça en Europe.

Cette forte natalité est l’arme secrète d’Israel. Alors que la démographie fut longtemps le point faible du pays c’est aujourd’hui son atout face à ses ennemis mais aussi à un monde occidental menacé par le spectre du dépeuplement et/ou du remplacement de population.

Nous ne savons pas exactement pourquoi les Israéliennes font autant d’enfants et même de plus en plus, mais espérons qu’elles continuent !