Recension de l’ouvrage Israël face à Israël. Promesses et dérives d’une utopie, Ed. Autrement

Pierre Blanc est enseignant chercheur en géopolitique à Science Po Bordeaux et rédacteur en chef de la revue Confluences Méditerranée.

Jean-Paul Chagnollaud est professeur émérite des universités, président de l’Institut de recherche et d’études Méditerranée / Moyent Orient à Paris (iReMMO)

Avec cet ouvrage les auteurs entendent décrire la réalité d’Israël et du sionisme aujourd’hui. A travers des thèmes comme l’identité, la sécurité, la démocratie, abordés sous leurs aspects paradoxaux, les auteurs nous livrent une analyse fine et complète d’un pays complexe, souvent mal connu, aussi bien par ses détracteurs que par ses soutiens.

Pays d’immigration continue, fondé dès son origine comme « Etat juif et démocratique », Israël offre un double visage : celui d’une part de la start-up nation qui a conduit à l’émergence d’une puissance scientifique et technologique. De l’autre, celui d’un destin marqué par la guerre et la violence, l’obsession de la sécurité et bien sûr « l’occupation militaire » et ses conséquences pour les Palestiniens mais également pour les Israéliens, pris dans ce que les auteurs qualifient « de fuite en avant sécuritaire ». Souhaitant le meilleur pour les Israéliens et leurs voisins, les auteurs espèrent un sursaut de la société civile et de l’ensemble des acteurs régionaux et internationaux afin d’assurer la paix.

Etat relativement jeune qui fête cette année ses soixante-dix ans ans mais dont l’aspiration est millénaire, Israël est une terre de paradoxes. Où plus justement, comme le soulignent les auteurs, une sorte de Janus. Comme la divinité romaine, Israël révèle une face tournée vers le passé, une autre vers l’avenir. La face de l’avenir regarde vers la démocratie et l’économie high-tech.

La face du passé semble se tourner vers un temps marqué par la colonisation. L’observation du présent israélien laisse penser que la face tournée vers le passé prend le dessus avec l’occupation et la construction d’une société de plus en plus ethnocentrée. Pourtant le passé aurait pu – et aurait dû – déboucher sur un avenir différent.

Le sionisme, idéologie émancipatrice pour les Juifs est également devenu l’instrument de la domination d’un peuple sur un autre comme le déplore le philosophe israélien Yeshayahou Leibowitz dont les propos sont cités par les auteurs : « l’État d’Israël cesse d’être l’État du peuple juif pour devenir l’appareil d’oppression juive sur un autre peuple » (1), n’hésitant pas à qualifier l’attitude de sa nation de « judéo-fascisme », deux termes que l’on pensait jusque-là totalement antinomiques.

La posture de déni

Les auteurs posent un constat dès le début de l’ouvrage : « Israël est une démocratie tout en étant un Etat colonial ». Or démocratie parlementaire et occupation militaire d’un territoire sont deux principes radicalement opposés voire contradictoires. Pourtant ces deux aspects doivent être appréhendés ensemble afin de saisir la spécificité du cas israélien.

Dès lors, une question se pose aux observateurs et à Israël lui-même : comment concilier les aspirations démocratiques réelles des Israéliens et la présence israélienne dans les Territoires avec son lot d’actions arbitraires et de violence à l’encontre des Palestiniens ? Loin d’être purement théorique ou philosophique, cette question traduit la réalité de ce qui se passe en Israël depuis 1967 : la coexistence de deux systèmes de valeurs opposés.

Cette « occupation démocratique » comme les auteurs la qualifient est acceptée et souvent revendiquée par les Israéliens. Notons qu’une opposition à cet état de fait existe dans le pays. Toutefois, ce que les observateurs nomment «le camp de la paix» est très affaibli depuis la seconde Intifada.

Alors comment expliquer qu’une société si attachée aux valeurs démocratiques, qui s’est choisi un système de représentation à la proportionnelle intégrale, puisse accepter de se comporter en occupant ? Parmi les pistes avancées par les auteurs pour expliquer ces contradictions figure celle de « la posture de déni ».

Cette posture se révèle être surtout celle de la droite et de l’extrême-droite nationaliste depuis 1977 et la victoire du Likoud de Menahem Begin. Depuis, tous les leaders de ce camp, du Likoud aux partis religieux, ont repris cette position jusqu’à en faire une doctrine officielle affirmant que les Territoires occupés font partie de la terre d’Israël (au sens biblique) et qu’en outre la présence israélienne ne relève pas d’une occupation au sens du droit international.

La suite logique et l’application concrète de cette doctrine est bien sûr l’établissement de plus en plus d’implantations et désormais la question de l’annexion de la zone C, soit quasiment 60% du territoire de la Cisjordanie. Cette volonté d’annexion est portée dans le gouvernement actuel par le parti HaBayit HaYehoudi (le Foyer juif) de l’influent ministre de l’éducation Naftali Bennett. Le parti nationaliste laïc Israel Beitenou du ministre de la Défense Avigdor Libermann ou les partis religieux comme le Shass, tous membres de la coalition gouvernementale actuelle, ne disent pas autre chose.

Une autre conséquence de cette posture est bien sûr l’accoutumance des Israéliens, notamment chez les moins de 50 ans qui n’ont connu que cette situation et dont les préoccupations se focalisent sur bien d’autres sujets (emploi, coût de la vie..). Pourtant, selon les auteurs le danger est réel pour la société israélienne elle-même : cette posture met en péril la démocratie en permettant au gouvernement de voter des lois rognant certaines libertés au nom de la sécurité nationale et tend à rendre la société israélienne de plus en plus brutale en banalisant des actes de violence, comme la récente affaire du soldat Azaria l’a démontrée. (2)

Cette accoutumance ainsi qu’une intense activité législative de la part du gouvernement israélien afin de parvenir à l’annexion de la Cisjordanie rendent bien sur impossible toute création d’un Etat palestinien. Comme cela a été rappelé, des voix s’élèvent, en Israël et dans la Diaspora, pour dénoncer cette situation, partant du principe que l’occupation est un danger pour Israël. L’universitaire Zeev Sternhell va même jusqu’à affirmer que si l’occupation n’est pas arrêtée « ce sera tout simplement la fin de l’État d’Israël.» (3) Pour le moment il est trop tôt pour dire si ces différentes initiatives et déclarations suffiront à inverser la tendance prise par la société et les partis au pouvoir.

La fuite en avant sécuritaire

Israël, sans doute plus que n’importe quel autre Etat dans le monde, place la sécurité en tête de ses préoccupations. Ce besoin sécuritaire légitime, renforcé par l’environnement géopolitique hostile que le pays a connu depuis sa création ainsi que le traumatisme de la Shoah, empêche toute distinction entre menace réelle et crainte ressentie par la société israélienne, du moins pour la partie juive de celle-ci.

Face à cette peur existentielle, les choix israéliens se sont très tôt portés sur la constitution d’une armée de défense puissante. Les auteurs rappellent que la part du PIB consacrée chaque année au budget militaire (5,6% du PIB) et le développement d’un outil de défense très sophistiqué font d’Israël l’un des pays les mieux armés du monde au regard de sa taille et de sa population. A cette force armée conventionnelle, il faut bien sûr ajouter ce qui n’est un secret pour personne : la possession de l’arme nucléaire.

Si l’aspiration des Israéliens à la sécurité est légitime, elle peut au final se retourner contre eux. Pierre Blanc et Jean-Paul Chagnollaud le démontrent en explicitant un autre paradoxe : l’obsession sécuritaire et la mise en œuvre de moyens militaires considérables conduisent en réalité à une insécurité permanente. Les attaques au couteau contre des Israéliens perpétrées par des Palestiniens désespérés ne manquent pas dans l’actualité récente.

Le blocus de Gaza et les tensions avec le Hamas ont déclenché pas moins de trois opérations militaires entre 2009 et 2014 (« Plomb durci » en 2009, « Piliers de défense » en 2012 et « Bordure protectrice » en 2014) durant lesquelles des soldats et civils israéliens ont perdu la vie. A cela s’ajoute les deux Intifada qui éclatent en 1987 et 2000.

Cette dernière, très violente, a conduit à la mort de 1000 Israéliens. La répression de cette deuxième « guerre des pierres » menée par le gouvernement Sharon à partir de 2001 a fait plus de 3000 morts côté palestinien, sans oublier les blessés et les séquelles psychologiques que laisse une telle répression sur une population déjà traumatisée par l’occupation.

Face aux menaces, réelles ou supposées, les auteurs soulignent que les Israéliens ont fait le choix d’une fuite en avant sécuritaire et d’une course aux armements sans réelle perspective ni stratégie. L’instabilité du Moyen-Orient et les nouvelle menaces qui en résultent ne favorisent pas la recherche de solutions diplomatiques ni la relance d’un processus de paix avec les Palestiniens qui contribuerait pourtant à normaliser les relations d’Israël avec ses voisins.

Israël face à lui-même et à son avenir

Soixante-dix ans après sa création, l’image de ce pays n’a jamais été aussi contrastée. Des campagnes internationales de boycott sont dirigées contre lui, certaines organisées par des Juifs de la Diaspora favorables à la solution des deux Etats. Dans le même temps, ses partisans affichent un soutien sans failles au gouvernement actuel et l’encouragent à poursuivre sa politique ultra-nationaliste, refusant de voir les effets négatifs sur les Israéliens eux-mêmes.

Les auteurs concluent leur ouvrage en affirmant que si Israël veut assurer un avenir stable à ses citoyens, il doit effectuer une « révolution copernicienne » en abandonnant sa dérive nationaliste et se tournant vers un objectif de paix.  Souhaitons que la société civile israélienne, dans son ensemble, se rallie à cet objectif.

Plus que jamais elle est la seule à détenir les clés d’une solution pacifique pour elle-même et pour les Palestiniens. Réalistes sans toutefois être pessimistes, nous pouvons affirmer avec les auteurs que le contexte international, la politique de l’administration américaine et la situation du Proche-Orient rendent ce chemin vers la paix encore long.

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(1) Yeshayahou Leibowitz, Israël et judaïsme, ma part de vérité, Paris, Desclée de Brouter, 1993. Cité par les auteurs.

(2) le soldat Elor Azaria avait été filmé, en mars 2016, alors qu’il tirait une balle dans la tête d’un Palestinien, blessé et à terre, qui venait d’attaquer des soldats au couteau. Son procès devant un tribunal militaire avait déchiré la société israélienne.

(3) Article paru dans l’Humanité, 21 novembre 2014. Cité par les auteurs.