« Israël État-Nation du peuple juif, oui, mais sans nous », c’est ce qu’on pouvait lire sur une petite pancarte tenue par une jeune femme, Place Rabin à Tel-Aviv, lors d’une énième manifestation contre la Loi Israël État-Nation du peuple Juif. Elle fait partie de ces milliers d’anonymes venus manifester son opposition sur cette place mythique où se déroulent toutes les contestations. Elle est peut-être Druze, athée ou Chrétienne, mais, comme de nombreux Israéliens laïcs, elle se revendique avant tout Israélienne.

La Loi État-Nation bouscule inévitablement tout un pays en l’interrogeant sur son identité. Soixante dix après l’Indépendance du pays, le Premier ministre Netanyahu se décide à bousculer l’équilibre instable instauré depuis 1948. Il était selon lui, nécessaire de réaffirmer dans le marbre ce qui faisait partie du consensus intérieur depuis 1948 ; c’est à dire réaffirmer le caractère juif de l’État et le droit suprême à l’autodétermination du peuple Juif dans le cadre d’un État-Nation.

Israël est une société mosaïque où vivent près de 17% de musulmans, 2% de Chrétiens et 75% de Juifs. Ces 8 millions d’Israéliens sont traités de la même façon devant la Loi. Il n’est aucune discrimination légale entre les citoyens à raison de leurs origines ou religion car l’égalité est une valeur essentielle, valeur solidement protégée par une très indépendante Cour Suprême.

Cependant certains opposants à la Loi État-Nation s’inquiètent aujourd’hui que celle-ci ne mette fin à ce pacte social, constitutif de toutes les sociétés démocratiques. De nombreux intellectuels, politiques et religieux se sont levés contre le projet de Loi. L’écrivain de gauche David Grossman n’hésita même pas à utiliser le mot « d’apartheid » pour qualifier certaines des dispositions de la Loi. Ce mot, maladroitement lancé dans une mare déjà bien agitée, résonne lourdement dans les oreilles de l’auteur de ce projet de Loi. N’oublions tout de même pas qu’Avi Dichter, le principal rédacteur de la Loi, vient du parti centriste Kadima, parti bien éloigné des valeurs et rhétoriques de l’extrême droite israélienne. Cette terminologie est qualifiée par les défenseurs de la Loi « de faillite morale car il n’y a jamais eu de situation d’apartheid, ni à l’intérieur de la « ligne verte », ni dans les territoires de Judée-Samarie ».

Les mêmes défenseurs de la Loi considèrent qu’avec ces prises de positions la gauche israélienne abat l’ultime frontière qui la séparait encore de l’extrême gauche israélienne antisioniste. Cette gauche, par ces excès lyriques, ferait le jeu des antisionistes de tous les pays en s’unissant à eux dans une logique commune et une même rhétorique.

La Loi État-Nation met également mal à l’aise la minorité Druze. Ces 130 000 israéliens de culture arabe, fidèles d’une branche de l’Islam née d’une scission avec le mouvement fatimide ismaïlien survenue au XIème siècle après J-C, sont de fidèles défenseurs de l’État sioniste. Lorsque les Druzes du Liban et de la Syrie se sont placés du côté des nationalistes arabes, les Druzes israéliens ont fait le choix de la nation israélienne. Depuis soixante-dix ans ils se sont unis dans un « pacte de sang » à Israël, servant dans Tsahal (armée israélienne) avec une loyauté incontestable. Le Chef spirituel de la communauté a cependant déclaré, dans un discours lourd de sens, que « Malgré notre loyauté illimitée à l’État, celui-ci ne nous considère pas comme des citoyens égaux ». Le Premier Ministre d’Israël a de suite rassuré la communauté en affirmant que seront mises en place des dispositions particulières pour la protéger, bien que désormais, l’arabe ne soit plus la langue nationale de l’État au côté de l’Hébreu.

La Loi État-Nation a été vivement saluée par Richard Spencer, meneur de l’alt-right, qui a affirmé « qu’Israël montre le chemin à l’Europe contre l’ordre social multiculturel ». Cette prise de position doit nous interroger sur le besoin qu’a un État, un peuple, à un moment donné de se définir, de poser un cadre pour affirmer ce qu’il est et donc ce qu’il n’est pas. Ce besoin est peut-être une réaction face à un monde jugé trop ouvert, libéral, globalisé et multiculturel où les nations sont injustement contestées et les identités violemment déracinées.

Cette Loi État Nation n’est pas le fruit de craintes, ni celui du repli ou de la haine car elle est l’aboutissement d’une logique. Celle posée dans la Déclaration d’Indépendance de 1948 et dans celle des pères fondateurs sionistes. Cette Loi, adoptée par 62 députés contre 55, est celle du « petit peuple Israélien » selon la formule d’Amnon Lord. Ce petit peuple qui voit la Menorah et l’Hatikva (hymne national) comme ses symboles, Jérusalem sa capitale, l’hébreu sa langue, le Shabbat et les fêtes juives ses journées chômées.

Cette Loi est bien plus qu’un simple débat de société, elle est un enjeu de civilisation. Elle est l’an zéro d’un nouvel ADN politique des gauches israéliennes. Que l’opposition eût été virulente, silencieuse, zélée, modeste ou d’une incroyable légèreté, les hommes politiques devront agir et penser désormais au regard de ce qu’a été la forme de leur opposition.

S’interroger en 2018 sur la nécessité de ce débat, est une trahison de l’idéal sioniste. Cet idéal qui donna tant d’espoir à celui que le monde regarde comme l’éternel juif errant. Cet idéal vivant dans les mots d’Herzl dans Der Judenstaat.  Cet idéal enfin, de l’autodétermination du peuple Juif au sein d’un État-Nation Juif où religieux et laïcs peuvent se retrouver autour d’un socle commun, le judaïsme.

« C’est bien taillé, mon fils; maintenant il faut recoudre » dit un jour Catherine de Médicis à son fils Henri III. Le travail de demain sera de recoudre les plaies d’une société qui a eu le besoin de passer par là pour construire ses lendemains.