Parallèlement à mes chroniques sur l’actualité en Moyen-Orient, Proche-Orient, il me semblait opportun de me présenter via mon cheminement. Ce n’est pas une route toute droite, en conséquence, j’ai choisi de ne pas intégrer, d’entrée de jeu, dès les premières lignes, mon avis nuancé du présent. Les nuances et les points « contre-pied » je les laisserai se dessiner d’eux-mêmes au fil du temps, tel un carnet de bord.

Ce carnet s’adresse en premier lieu aux deux bords, qu’a priori, tout oppose. À ceux qui croient qu’il suffit de désigner un ennemi pour se sentir investi. J’ai la faiblesse de croire que rien n’est prédéfini si l’on se laisse un tant soit peu porter. Cet idéal de paix, il nous attend à la croisée des chemins même opposés. Osons les emprunter, d’où que l’on vienne, et ne nous refusons rien.

Aussi, chers lecteurs et lectrices, je vous souhaite la bienvenue dans ce qui peut représenter la construction de ma passion – non-conditionnée – pour Israël. Je vous invite à prendre ce sentier que rien ne me prédisposait à emprunter.

01Cela peut paraître sombre au début mais ensuite cela devient plus lumineux…

Une guerre très proche…

Le Juif en moi, vient de mon père, né en 1927. Ce n’est pas anodin de parler de sa date de naissance en raison des évènements bien connus qui allaient intervenir douze ans plus tard. Ce n’est pas anodin puisque nous avons 46 ans d’écart mon père et moi. Ainsi, cette guerre là, je la sens très proche de moi. Que nenni le grand nombre d’années qui nous séparent, biologiquement c’est l’histoire de deux générations.

La catastrophe ! 

Mon grand-père organisa donc la dissimulation des membres de sa famille et c’est « indemnes » ou du moins « non assassinés » qu’ils sortirent de la catastrophe*. Mon grand-père, au sortir de la guerre, chef d’entreprise progressiste, milita activement au Mouvement de la Paix. Mon père adhéra au Parti Communiste Français.

(*) « Shoah » de l’hébreu, popularisé bien plus tard par Claude Lanzmann, étant intimement lié à Israël, je lui ai préféré l’expression d’Aharon Appelfeld pour coller davantage au contexte de l’époque.

Le mot « juif » et le mot « sionisme ».

Concernant Israël, mon père a toujours été opposé à sa création, il ne voyait rien d’autre qu’une démarche de nature coloniale. À la maison, le mot « sionisme » n’était jamais prononcé, pas plus que le mot « juif » d’ailleurs. Ce n’était pas un tabou, simplement, le premier n’avait pas de sens et le second n’en n’avait plus. Il ne voyait pas le mot « juif » autrement que comme une religion et il se définissait comme athée.

D’ailleurs, s’étonnait-il quand un quidam lui faisait remarquer qu’il était juif : « C’est incroyable, aujourd’hui quelqu’un m’a dit que je suis croyant parce que ma mère l’était ?!? ». C’était un raisonnement qui le dépassait. Juif, il a été effectivement lorsqu’il était enfant, il le reconnaissait sans s’émouvoir plus que cela. Ses souvenirs de la synagogue avec ma grand-mère, si on lui demandait, il répondait que c’était « barbant ». En revanche, il gardait un souvenir réjoui des mets culinaires lors des grandes fêtes.

Pour revenir à l’État d’Israël, un autre angle nourrissait son hostilité. Un angle qui avait peut-être plus de résonance que la défense automatique des autochtones de l’ancien protectorat anglais (qu’il continuera à appeler Palestine jusqu’à son dernier souffle). L’existence d’Israël n’était pas qu’à ses yeux une défaite morale (la colonisation) mais également une fuite, un cédé au chantage, lui qui ne jurait que par la lutte – surtout collective – pour défendre ses intérêts là où l’on se trouvait. Là où on vivait exactement. À l’occurrence, en France, le concernant.

La création de l’État juif, représentait une acceptation explicite du bien fondé des stéréotypes apatrides… S’il était encore de ce monde, je ne perdrai même pas mon temps à m’entretenir avec lui de la notion de diaspora qui aurait eu comme seul résultat de le replonger dans ses mots croisés ou ses lectures de S.F.

02Il n’errait pas mon père, il cheminait sur une moto bien française.(années 50)

La guerre d’Algérie

Mon père n’avait pas l’habitude de s’épancher sur ses faits et gestes lors de la deuxième guerre. De sa sœur, encore de ce monde, je n’ai obtenu que peu de choses, hormis une « anecdote » en rapport avec son étoile jaune. Ce qui était déjà beaucoup finalement. Dans ce silence sûrement douloureux, j’y vois aussi l’adjuration de ne pas regarder en arrière, du genre « Cela ne te regarde pas, vis ta vie… ».

Concernant la période de la guerre d’Algérie, mon père était déjà plus loquace. Il me racontait les attentats de l’O.A.S. perpétrés en plein jour à Paris, qui donnèrent à la ville un visage de guerre civile. Il n’oublia pas de citer ces algériens assassinés par les forces de l’ordre, jetés dans le Canal Saint Martin. Il me raconta cette fameuse manifestation contre l’O.A.S. et la guerre en cours, organisée par le PCF et la CGT. Un massacre ! 9 morts et d’innombrables blessés, dont lui-même. C’est avec son témoignage que je clos la première partie de ce carnet de bord.

8 février 1962, station métro Charonne… Maurice Papon.

Témoignage paru dans l’Humanité Dimanche du samedi 16 février 2002. Il y mentionne un certain Maurice Papon, alors préfet de police à Paris au moment des faits.

C’est avec émotion que j’ai lu vos reportages sur Charonne. Communiste, je travaillais alors pour la municipalité de Clichy-sous-Bois et j’étais membre de la chorale populaire de Paris. J’ai eu la chance de ne pas être assassiné par les CRS de Papon, étant juste en dessous de ceux qui ont été tués. Avec une autre choriste, nous avons amené ensuite un blessé grave dans le café attenant à la station de métro Charonne, que nous avons refusé de laisser, malgré les menaces des CRS, jusqu’à ce qu’il soit évacué pour être hospitalisé. Ensuite, nous sommes sortis dans la rue. Les CRS continuaient à matraquer ceux qui passaient sur le trottoir. ·Notre grande surprise, nous avons pu rejoindre, indemnes, nos amis de Clichy qui nous attendaient plus loin… parce que nous étions couverts de sang ? Le lendemain, j’ai apporté les papiers d’Édouard Lemarchand à l’Huma en déclarant me porter témoin contre les assassins de la police… J’ai déprimé ensuite. Des camarades m’ont conseillé de partir en province avec ma famille pour me faire oublier… – Pierre Caen –

Prochainement : Israël et moi (Part 2 : errance)