Israël et les ennemis de la modernité

Le 7 octobre 2023, le cœur d’Israël est frappé. Lors d’un pogrom d’une ampleur inégalée depuis la Seconde Guerre mondiale, des Juifs sont massacrés parce que juifs. Cette attaque, perpétrée par le Hamas, fait plus d’un millier de morts et 7000 blessés. 251 otages sont emportés dans la bande de Gaza, détenus dans des conditions inhumaines et torturés ; nombreux sont ceux qui périssent durant leur captivité.
En représailles, Israël se lança dans une traque des terroristes du Hamas qui, disséminés au sein de la population palestinienne, eurent beau jeu de déplorer les victimes d’une guerre qu’ils avaient eux-mêmes déclenchée. Semble-t-il aveugle à cette éventualité, une partie du monde, notamment en Occident, s’insurgea contre les opérations militaires de Tsahal, qualifiées par certains de « génocide », tandis que les communautés juives faisaient face, tout autour du globe, à une explosion de haine antisémite et antisioniste.
C’est dans ce contexte que de nombreuses personnalités condamnèrent Israël et appelèrent à boycotter, manifester, protester… Parmi eux, de nombreux militants et élus d’extrême gauche, écologistes radicaux ou proches des thèses de l’écologie radicale. Libération rapportait, par exemple, que le militant écologiste suédois Andreas Malm, très apprécié de la gauche radicale française, avait, en décembre 2023, fait part de sa « jubilation » devant l’attaque du 7-Octobre, qu’il considérait comme « un acte de libération ».
On peut également citer Danièle Obono, députée de La France insoumise et figure de l’éco-socialisme, très engagée en faveur de la « bifurcation écologique », qui alla jusqu’à considérer le Hamas, qui s’en était pourtant pris, faut-il le rappeler ici, à des femmes et à des enfants, comme un mouvement de « résistance ».
Dans la même optique, au Royaume-Uni, Mothin Ali, conseiller municipal écologiste à Leeds, affirma, en octobre 2023, que les Israéliens « ne sont pas des victimes, ce sont des occupants, ce sont des colonialistes, ce sont des colonialistes européens ».
On vit également Greta Thunberg, porter un keffieh pour défendre la cause des Gazaouis.
Ce tropisme de l’extrême-gauche en général, et de l’écologie radicale en particulier, doit nous interroger. Il n’est bien sûr pas question de remettre en cause l’empathie envers les victimes civiles de la guerre, quel que soit le côté où elles se trouvent. Mais il faut se demander pourquoi une partie de l’écologisme radical occidental manifeste une telle indulgence, sinon une admiration, envers des mouvements dont les valeurs semblent pourtant profondément éloignées des siennes, que l’on pourrait, de prime abord, considérer comme humanistes.
On peut formuler l’hypothèse qu’il existe une gémellité philosophique entre certains courants de l’écologisme radical et l’intégrisme religieux, en particulier l’islamisme fondamentaliste, et qu’il y a, sur certains points, moins de distance entre écologisme radical et islamisme qu’entre islam et islamisme.
Le mouvement écologiste radical trouve en effet une partie de ses racines dans une opposition à la modernité technologique et véhicule souvent un récit apocalyptique, plus ou moins assumé, annonçant la fin de la civilisation, à moins d’un retour à l’état naturel, sous la protection d’une planète personnifiée, voire déifiée. Une posture quasi religieuse, donc, dont j’ai déjà eu l’occasion de dire qu’elle travestissait la nature même des études et rapports scientifiques, sur la biodiversité ou encore le climat, brandis comme des textes sacrés.
Ce mouvement d’écologie profonde est, comme le souligne explicitement Jean-Marie Abgrall dans son ouvrage La Mécanique des sectes, de nature sectaire. Il tend ainsi à combattre l’unité et l’équilibre du monde dans lequel il a émergé au profit d’une vision manichéenne opposant l’Homme bon, qui serait proche de la Nature, à l’Homme mauvais, qui aurait vendu son âme au techno-capitalisme.
Mais ce mouvement a également une vocation hégémonique. En témoignent la multiplication des lobbies environnementaux, mais aussi la propension de certaines autorités territoriales ou assemblées démocratiques accueillant des élus écologistes à imposer le respect de « La Planète » par l’interdiction et la contrainte, et à gouverner selon une approche dans laquelle l’individu, soumis au collectif au nom d’une cause planétaire supérieure, doit sacrifier une part toujours croissante de son mode de vie s’il n’est pas en ligne avec le dogme.
Ainsi, malgré des références idéologiques et culturelles différentes, l’écologisme le plus radical présente, dans sa vision de l’organisation de la société, une proximité avec l’islamisme fondamentaliste, lequel repose sur des mécanismes comparables consistant, par la contrainte et l’endoctrinement, à détacher l’individu, intellectuellement et moralement, de la société ordinaire, parfois même à l’en extraire physiquement, pour l’intégrer à un collectif idéologique et lui assigner un objectif sacrificiel, pour lui-même ou pour les autres.
Il existe des précédents : le fascisme et le communisme ont, au 20e siècle, défendu des visions radicalement différentes de l’Homme. Ils partageaient pourtant des mécanismes sous-jacents : le culte du chef, la primauté du collectif sur l’individu, la subordination des libertés individuelles à une doctrine d’État et la volonté de conformer le réel à une idéologie ( par exemple les théories raciales du côté national-socialiste ou le lyssenkisme du côté soviétique). Ce qui poussa Simone Weil à écrire, dans sa Note sur la suppression générale des partis politiques : « Combien de fois, en Allemagne, en 1932, un communiste et un nazi, discutant dans la rue, ont été frappés de vertige mental en constatant qu’ils étaient d’accord sur tous les points ! ».
Dans cette perspective, il n’est donc pas surprenant de voir, sur la question israélienne, des prises de positions écologistes radicales s’aligner avec le discours islamiste : Israël est une nation singulière et heureuse malgré les difficultés, qui cultive une histoire et une identité, y compris religieuse, multimillénaires, tout en étant l’un des États scientifiquement et technologiquement les plus avancés du monde.
Israël représente donc une anomalie qui contredit, par l’exemple, aussi bien les fables écologistes radicales que les récits islamistes d’un nécessaire salut par le retour de la société à un état fondamental de virginité édénique. Il est la preuve vivante et dérangeante qu’aimer et faire vivre son passé ne requiert pas de renoncer aux promesses de son avenir.
En ayant tout cela à l’esprit, la démarche de Greta Thunberg, en apparence anecdotique, de porter un keffieh, devient révélatrice d’une logique plus profonde, d’ailleurs pas forcément conscientisée par tous les écologistes radicaux qui la suivent généralement au nom du « bien commun », mais qu’ils partagent avec les islamistes fondamentalistes : celle d’associer les forces qui luttent pour asservir l’Homme moderne et le priver de son autonomie et de sa liberté, au nom de la morale et au profit d’un dogme figé et érigé en absolu.
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