Pour ceux qui s’intéressent à la vie juive et à ses différentes expressions, il est un sujet, qui est une question, qui remonte aux origines mêmes de l’histoire, dès la réception de la Torah : comment concilier le message d’Israël qui concerne l’Humanité tout entière, et la spécificité juive de sa religion ?

Cette question prend sa source dans le fait que le Talmud affirme que dès la Création de l’homme, Dieu ordonna 7 commandements. Ces 7 commandements ont été donnés 1 à Adam et 6 à Noé, et sont connus sous le nom des « 7 lois Noachides »… Adam étant le 1er homme, et Noé le 1er homme après le déluge. Il y a donc bien, dès l’origine du monde, un message qui doit être entendu par tous les hommes.

Mais en même temps, la Torah et ses lois s’adressent uniquement au peuple juif, et son Dieu est le Dieu d’Israël. Il y a donc dans cette même Torah, et un message universel et une mission spécifiquement juive.

C’est si vrai que pour la Torah, il y a les juifs d’une part, qui doivent observer 613 commandements divins et les non-juifs d’autre part, qui doivent seulement en observer 7, les 7 lois Noachides.

Heureusement, tous les hommes appartiennent à une même Humanité et sont par conséquent liés dans un même destin. Aussi la Torah porte un message qui doit être entendu de tous, mais aussi une religion, le Judaïsme, qui ne concerne que le peuple que Dieu a élu pour Lui servir de témoin sur terre, et qu’Il distingue des autres nations.

Bien que, naturellement, TOUTES les nations de la terre seront bénies. Ainsi qu’il il est dit : « Je bénirai ceux qui te béniront, et qui t’outragera je le maudirai; et par toi seront heureuses toutes les races de la terre. » (Genèse 12-3)… 

Alors pourquoi se fait-il qu’une telle religion, aussi autarcique et pas du tout prosélyte (en effet, la religion d’Israël ne cherche aucunement à convertir qui que ce soit, voire complique le parcours de celui qui veut l’adopter) puisse contenir un message qui intéresse l’ensemble de l’Humanité ?

Cette apparente contradiction est en réalité un paradoxe !

C’est un paradoxe assez compliqué à justifier, qui demeure tout à fait d’actualité, dans le pays même d’Israël. Et les deux tendances se retrouvent et quelquefois s’affrontent. D’ailleurs, la définition même du régime de l’état illustre cette ambiguïté : Un état « juif et démocratique »

D’aucuns affirme qu’il n’est pas possible que cela soit. C’est soit l’état est d’abord juif (les juifs sont mis en avant) soit d’abord démocratique (tous les citoyens se valent)… Pourtant C’EST AINSI !

Vouloir à tout prix rester juif, et vouloir tout de même ressembler aux autres, n’est pas un débat qui concerne seulement les religieux contre les laïques. Ce débat se trouve à l’intérieur même de chaque juif.

Pourtant, une chose est sûre, une grande majorité d’israéliens juifs tiennent à mettre le mot juif avant le mot démocratique… Même si ce nombre ne veut pas d’un état seulement juif. Et certainement pas d’un état religieux… Etat juif certes, mais pas trop juif…

Ce paradoxe est souvent ressenti comme une réelle contradiction par de nombreux juifs et non-juifs, et peut donner l’impression que les juifs ne s’intéressent qu’à eux-mêmes, et cherchent à se distinguer des autres nations parce qu’ils se sentent supérieurs. Bien qu’ il soit écrit : « Si l’Éternel vous a préférés, vous a distingués, ce n’est pas que vous soyez plus nombreux que les autres peuples, car vous êtes le moindre de tous » (Deut. 7-7) 

Et aucun des textes juifs qui tentent de cerner la spécificité d’Israël ne préconise que cette celle-ci implique une quelconque supériorité sur les autres peuples. Au contraire, elle oblige à avoir des obligations, donc une charge, supplémentaires… En fait,

Les juifs ne se veulent pas supérieurs, ils se veulent différents. 

Etre différent, se vouloir différent, choisir ou non de l’être, est une constance de l’identité juive…  Ce qui en soi, ne devrait poser de problème. D’ailleurs, elle n’en pose que lorsque que l’on croit que l’uniformité doit être la règle. Or le Judaisme rejette l’uniformité. Il se constitue de toutes sortes de juifs. Peu ou prou, toutes les couleurs du genre humain s’y trouve, sans qu’aucune ne soit moins juive que l’autre.

Le peuple d’Israël est multi-ethnique, et n’a jamais cédé au piège bien tentant, mais maléfique, de la ressemblance physique, culturelle ou intellectuelle….

D’ailleurs, tous les groupes ou les systèmes humains qui ont voulu cette homogénéité, ont fini par disparaître… La nature, toute la nature, recherche l’altérité, la différence. Même génétiquement, le brassage est bénéfique.

Mais attention!! La différence oui…. pas le mélange des genres.

La nature est parfaitement ordonnée, et ne supporte pas la confusion. Les mélanges de gènes sont recherchés à l’intérieur d’une même espèce, mais sont impossibles d’une espèce à l’autre. La preuve étant qu’il n’y a pas possibilité de procréer entre différentes espèces, et que lorsque, exceptionnellement, cela arrive, les hybrides ne passent jamais le seuil de la génération unique, car ils sont toujours stériles…

C’est en cela que réside le paradoxe (qui n’est pas une contradiction), qui est le fil ténu du miracle de la vie. Pour se reproduire et survivre aux passages des générations, il ne faut ni rester entre soi, ni trop se mélanger aux autres. Et c’est ce même paradoxe auquel est confronté le Judaïsme.

Comment demeurer moi-même en me mélangeant aux autres ?

Le Judaïsme embrasse l’Humanité, car sans elle, il n’y a point de mission spécifique du peuple d’Israël. Mais il veille à sa différence, car sans elle, il n’est pas de vie spécifiquement juive…

Il en va d’ailleurs ainsi pour toute l’Humanité, voire pour toutes les expressions de la vie. Des espèces comme des régimes, de l’universel et du spécifique, du profane et du sacré, du Judaïsme comme des autres religions monothéistes.

Et c’est aussi ce paradoxe auquel est confronté tout individu à l’intérieur de soi: je veux être moi, et m’affirmer en tant que tel. Mais j’ai aussi besoin de ressembler aux autres…

Je nomme ceci un paradoxe, car si cela était une contradiction elle connaîtrait le sort que connaissent les avatars de ce qui n’est pas naturel… Une hybridité stérile qui disparaîtrait en une génération…

Et c’est ainsi que le message universel contenu dans la Loi d’Israël, malgré et peut-être grâce à ses paradoxes, se redécouvre depuis plus de trois mille ans, en engendrant de nouvelles générations… de juifs.