L’événement a fait le tour du monde des médias. Cela est bien naturel puisque rien de ce qui se passe sur l’emplacement du temple (pour les juifs) ou l’esplanade des mosquées (pour le reste du monde) – mais c’est toujours le même endroit – ne doit échapper à la connaissance des neuf milliards d’êtres humains qui peuplent la planète.

L’événement planétaire est donc que les femmes et les hommes vont pouvoir prier ensemble au kotel – et plus révolutionnaire encore : les femmes devraient pouvoir y porter un sepher et mettre des teffilin sans finir au poste de police, dénudées comme des terroristes et conservées en détention durant des heures : le gouvernement de Benjamin Netanyahu a décidé d’en aménager une portion périphérique pour satisfaire les revendications des libéraux, des massortim et de quelques orthodoxes qu’on qualifiera de modernes ou d’égarés selon sa propre façon d’envisager l’orthodoxie.

Cet espace de prière situé au sud de l’esplanade s’appellera Ezrat Israël. Il permettra enfin aux familles de ne plus être séparées et aux mères des bné mitzvah de ne plus risquer de tomber de leurs chaises ou de prendre un torticolis pour apercevoir, sans les entendre, leurs enfants cantiler pour leur première fois la Torah dans le lieu le plus saint du peuple juif – ou plutôt jusqu’ici de la moitié du peuple juif. Certes, ce n’est pas pour tout de suite, des travaux seront nécessaires et la révolution ne devrait se matérialiser que dans deux années. Mais l’impulsion est donnée et le projet devrait aboutir.

Partisans et adversaires de cette innovation ne s’entendent que sur un point : elle est révolutionnaire, comme nous avons cru bon de l’écrire pour en souligner la portée planétaire. En réalité les uns et les autres ont tort, du moins en ce qui concerne la mixité de la prière. N’importe quel collectionneur de cartes postales et de photographies du vieux Jérusalem a pu le constater : jusqu’en 1948 les hommes et les femmes priaient côte à côte au Kotel.

On ne parle pas ici de quelques touristes allemands soupçonnés d’être des réformés profitant de l’indifférence du pouvoir ottoman ou des occupants britanniques pour enfreindre la loi divine. On voit sur les photographies la population locale vêtue à l’orientale. La coutume du kotel était la mixité. Ce en quoi nos juifs orientaux étaient des traditionalistes puisque le temple de Jérusalem était un lieu mixte pour sa plus grande part sauf, en une occasion, à l’approche de l’ère commune : la fête du puisement de l’eau qui se déroulait à Soukkot.

Cette fête, d’après les récits historiques, donnait lieu à certains débordements ou frivolités dûs à la promiscuité entre les sexes qu’on laissera à l’imagination du lecteur le soin de se représenter. Une galerie des femmes était donc installée en cette circonstance. C’est elle qui a préfiguré la configuration actuelle des synagogues orthodoxes avec leur mehista (souvent de plus en plus haute et opaque) ou leur poulailler. La galerie fut-elle pérénisée ? Les principaux commentateurs de la Michna (Maïmonide, le Meïri, le Roch, le Ra’âv, le Tiféret Israël) ont répondu à la question en expliquant que cette balustrade n’était érigée que pour les besoins de la seule fête du puisement de l’eau. Le reste de l’année le parvis dit des femmes était en réalité une esplanade mixte.

Ezrat Israël n’a pas encore vu le jour qu’il déclenche cependant d’ores et déjà deux types de réactions outrées qui sont significatives des menaces qui pèsent aujourd’hui sur l’Etat juif.

Les premières réactions sont naturellement celles des ultra-orthodoxes mais aussi d’une bonne part des orthodoxes. Rien de moins qu’un coup de poignard serait donné dans le dos du judaïsme. Les femmes qui ont réclamé cet espace mixte sont bonnes à donner aux chiens comme nous en informe le député Meir Porush (assistant du ministre de l’Education…).

Plus généralement le Shas et le parti unifié de la Torah sont vent debout contre la réforme (faut-il avoir eu du courage à Benjamin Netanyahu pour défier ainsi une partie de sa majorité, à moins qu’il ait encore eu plus peur de déplaire définitivement aux juifs américains, très majoritairement réformés et massortim, dont il sait le soutien nécessaire à Israël).

Si l’Eternel a créé l’être humain à son image, homme et femme, ainsi que l’affirme la Torah, il semblerait qu’une moitié de l’humanité ait été perdue en cours de route. Pour les haredim, les femmes n’ont pas les mêmes droits que les hommes (et encore moins les mêmes devoirs) lorsqu’il s’agit de prier et d’étudier.

Une mentalité patriarcale les a amenés depuis des siècles à opérer un glissement de sens dans la loi juive, qui produit des conséquences dramatiques dans notre monde moderne. A l’origine, les femmes étaient dispensées de nombreuses mizvoth par manque de temps du fait de leurs tâches ménagères. Dispensées ne veut pas dire interdites. Les filles de Rachi étudiaient avec lui. De même si les femmes ne lisaient pas la Torah en présence des hommes, c’était évidemment pour ne pas leur faire honte en des temps aux mentalités bien différentes de la nôtre.

Dans un monde où les femmes ont investi des postes de pouvoir qui en font, au moins en théorie, les égales des hommes, rien ne justifie plus cette protection de l’orgueil masculin. Inventer des traditions bimillénaires qui ne datent que de 1967, s’arque bouter sur des conceptions dépassées, refuser d’autres interprétations que les siennes, c’est là de la part des orthodoxes une atteinte grave à l’unité des juifs israéliens.

Ils auraient pu se contenter d’exprimer leur désaccord. Mais non : ils préfèrent condamner, essayer de saboter le projet comme ils vont à coup sûr le faire, et dans deux ans venir vociférer et couvrir de leurs sifflets les prières des femmes comme ils l’ont déjà fait contre les coupables incursions du groupe des femmes du mur. A leurs yeux un gouvernement qui prend cette décision n’est déjà plus légitime. Ils considèrent que leur interprétation doit prévaloir sur la démocratie. Voilà un ferment de division qui est un premier problème grave rencontré aujourd’hui par Israël, où le vivre ensemble se délitera avec l’exclusion des femmes et le refus de la démocratie.

Les secondes réactions hostiles sont celles des Palestiniens, auxquels on est bien obligé d’amalgamer les arabes israéliens (du moins musulmans) tant leur solidarité s’est affirmée à propos du statut de l’esplanade des mosquées.

L’Autorité palestinienne a en effet promptement réagi à cette innovation féministe. Le ministre palestinien du Wakf et des affaires religieuses, Sheikh Yusef Edais, a ainsi déclaré s’opposer avec vigueur à la décision «d’allouer une section de prière mixte aux femmes et aux hommes juifs» près du Mur sous prétexte que l’extension de la place de prière était une partie inséparable de la Mosquée al-Aqsa, et que les quelques mètres proches du Mur Occidental seraient une propriété appartenant aux Musulmans.

Discours intolérant qui nous rappelle douloureusement que de 1948 à 1967 les juifs étaient empêchés d’accéder au kotel par la Jordanie, qui y exerçait sa souveraineté… L’incompréhension par les Palestiniens, pour ne pas dire le déni historique, du lien historique et affectif entre ce site et le peuple juif ne date pas donc d’aujourd’hui. Il n’en rend pas moins difficile la conclusion d’un accord de paix qui ne pourra reposer que sur un compromis sur ce sujet. Il interdit aux Palestiniens de voir naître leur Etat tant qu’ils n’auront pas pris en compte cet état de fait.

La réaction du ministre de l’AP à la création d’Ezrat Israël aggravera à coup sûr, s’il en était encore besoin, la prise de conscience par les Israéliens de la fragilité de la confiance qu’on peut accorder aux négociateurs d’en face alors que la paix exigera des sacrifices qui ne pourront être consentis qu’en échange de la sécurité, donc de la confiance accordée à ses voisins.

En l’occurrence la réaction palestinienne est d’autant plus dépourvue de psychologie qu’elle heurte de plein fouet les secteurs de l’opinion publique israélienne qui sont les plus favorables à leur revendication d’indépendance : les réformés, les massortim, les féministes sont en règle générale bien plus à gauche que ne le sont les orthodoxes.

Décourager les gens d’en face qui leur sont les moins hostiles n’est pas la meilleure façon qu’ils auraient pu trouver de bien disposer le partenaire dans les négociations dont le seul bon-vouloir permettra la réalisation de leurs espérances. La réaction palestinienne, dont les arabes israéliens seront en grande partie solidaires, éloigne encore plus toute perspective de paix. Certains s’en satisferont. Ils ont tort. Il faudra leur rappeler que l’autre terme de l’alternative est la violence quotidienne qui commence à ressembler à une troisième intifada avec son cortège de meurtres d’innocents (que leur souvenir soit béni).

Leur double opposition à la création de cet espace mixte de prière révèle ainsi et la volonté des haredim et celle des Palestiniens de refuser la construction de sociétes égalitaires entre les sexes et entre les religions. Il suffit de se plonger dans les prospectives démographiques, qui nous annoncent que dans quelques années les haredims constitueront le tiers des israéliens et les arabes un autre tiers pour comprendre quelles menaces pèsent sur l’Etat juif et démocratique fondé par David Ben Gurion.