Tout est difficile, ces jours-ci, en Israël, dans les Territoires palestiniens, à Jérusalem. Tout semble invertébré, comme un corps disloqué fait de régions aux contours incertains. La semaine a été dure, pleine d’incohérences dans chaque partie de cet héritage convoité et morcelé.

Il y a des jeunes dans chaque communauté. On pense aux juifs, mais il y a aussi les arabes, les bédouins, les druzes, les tcherkesses et toute une population venue du monde entier. On parle souvent des nouveaux immigrants, mais nombreux sont les chrétiens arabes qui ont passé une grande partie de leur vie entre le Chili (Santiago compte des travailleurs venus de Bethléem et de Beit Jala), l’Europe, le Moyen-Orient et aussi l’Union soviétique qui les a éduqué puis renvoyés chez eux.

Les juifs ne sont pas les seuls à avoir peur. Qui parlera du silence inné des arabes, hérité d’une soumission chargée de violences qui les a asservis aux cours des siècles. Il est facile de dire que tous ces habitants n’existaient pas voici plus d’un siècle, que la Palestine ottomane ou même britannique était à l’abandon. Il faut avoir le courage de modérer de telles opinions. La tragédie du pays a consisté en des tueries systématisées et une attitude de « soumission » ordonnée par la tyrannie de maîtres impitoyables.

Ce même caractère de soumission qui oblige à contourner les règles et à savoir ruser avec les despotes. Ce même esprit se retrouve partout, comme en Pologne, en Roumanie, en Ukraine… ce qui explique aussi les comportements actuels soumis à des conflits sempiternels. Les koulaks exploitent toujours et partout à coups de knouts.

Certains chrétiens s’imaginent parfois qu’ayant survécu, depuis deux mille ans, à tous les despotismes, ils ont gagné en sagesse à attendre avec foi et patience que tout passe…  Perinde ad cadaver est un slogan pour des lendemains radieux de par chez nous.

Il faudra des décennies – peut-être deux ou trois siècles – pour que les choses s’éclaircissent d’une manière ou d’une autre. Cela n’a même pas la taille d’un centième de goutte d’eau ou à peine la mesure furtive de deux trois secondes, sinon moins. Pour le coup, Israël change d’heure, rajoutant une heure de sommeil que l’on voudrait un temps de réflexion et de conscience tandis que les juifs religieux ne changent rien : ils n’étaient pas passé à l’horaire d’été… tout comme le patriarcat de Jérusalem pour garder le cycle des prières suivis des palestiniens qui tiennent à marquer leur différence.

Voici trois jours, le calendrier hébraïque commémorait le retour du dernier Juif revenu de l’exil de la région alors la plus éloignée de Jérusalem, les rives de l’Euphrate,  au temps où le Deuxième Temple était debout, donc vivant (qayam/קיים). Un peu idéalisé, certes, dans la mesure où les juifs caucasiens ou d’Asie Centrale ne sont arrivés, pour la première fois depuis la dispersion, que voici seulement trente ans. On peut s’interroger : qui a conscience de la manière dont le peuple hébreu perçoit son retour à Sion ? Beaucoup de juifs n’en savent rien. Mais à regarder ce qui se passe depuis des années, les dates et les délais historiques ou religieux semblent inconnus des médias comme des analystes et conseils de tout acabit. C’était d’ailleurs au jour où, en Terre Sainte, on prie pour que rosée et pluies soient abondantes.

Du coup, certains cogitent en off shore : le mont du Temple pourrait être protégé par des soldatesques internationales. Cela relève de cette même inconscience – ou plutôt nostalgie – d’un passé que l’on s’emploie à prolonger par la présence de représentations diplomatiques au nom d’une chrétienté issue du pays et qui s’est vite répandue dans le pourtour méditerranéen.

La France assure un rôle de gardien historique des Lieux Saints, d’autres pays ont les mêmes prétentions… la Russie compte les acres. Le Waqf palestinien rappelle alors opportunément que seuls les Musulmans contrôlent l’« Esplanade des Mosquées »… Ditto ! Y a-t-il un seul évêque occidental ou slave à comprendre que l’Islam est le garant de la foi en ces Lieux – depuis l’an 637 de notre ère – et que les Eglises sont soumises à la Loi musulmane en raison de l’Edit de tolérance accordé par le Calife Omar ibn al-Khattab au Patriarche Sophronios de Jérusalem ? Ces jours-ci, il n’est question que des « infidèles », un peu comme les « per fidem » , expression que l’on a supprimée des textes chrétiens latins (mais conservés sous des termes similaires chez les orientaux) et qui subsiste dans un subconscient tenace : c’est tellement dur de sauver les âmes, surtout quand c’est l’Eternel qui s’en charge !

Il est parfois piquant de faire le compte des lacunes historiques comme si l’histoire n’a de sens que pour vous mais non pour eux ni pour nous tous. Musulmans et Juifs se sont bien mieux entendus entre le 19ème et le début du 20ème siècle que les Chrétiens et les habitants de confession mosaïque.

Il est plus simple d’éradiquer, de tuer. Il y a des époques où le temps perd le sens commun et l’on en vient à tuer. Il faut parfois tellement de temps pour attendre la fin d’une vie ou de destins fastes, malheureux, singuliers ou apparemment quelconques. La prière exprime cette transgression, faute ou péché comme dans le Ma’avor Yaboq/מעבור יבוק ou longue intercession juive dite auprès d’un moribond : « j’ai péché par pensée, par parole, par action, par manque de conscience et par intention, par injustice et par vouloir – שפשעתי לפניך במחשבה. בדבור. באונם. וברצון ».

En ce moment, on se demande qui est le moribond tant l’assassin devrait se reconnaître dans ces dérives mentales et spirituelles. Les paroles sont proches dans l’acte de contrition catholique latin : « en pensée, en paroles, par actions et par omission »  tandis que l’Orient byzantin précise : « j’ai commis les péchés chaque jour de ma vie, à chaque heure, dans le présent, dans le passé, de jour et de nuit, en pensée, en parole, et en action : par gourmandise, intempérance, bavardage, découragement, indolence, négligence, esprit de contradiction, agressivité, amour-propre, désir d’amasser, vol, mensonge, malhonnêteté, souvenir des injures, haine lâcheté, et par tous les sens : vue, ouïe, odorat, goût, toucher et j’ai porté préjudice à mon prochain ».

Des paroles trop pieuses ? Allons ! Si l’on ne rapporte pas tout à une forme blessante de péché, ces mots décrivent des tendances humaines qui affectent chacun de nous dans la vie quotidienne, au long des années. Combien de fois lit-on sur internet : « Que ces fêtes nous donnent aussi de respecter l’autre et d’échanger avec politesse » (sic, une journaliste).

Une vague de terreur (gal terror/גל טרור) ? On pourrait parler d’une intifada numérique, internaute. Les codes de civilité n’existent pas. On contacte, on ajoute et puis on jette sans vraiment savoir qui est qui puisque seul compte le fait de s’exhiber, faire croire que l’on pense à l’identique ou a contrario que l’on refuse de partager en profondeur. Monosyllabes qui tranchent, en hébreu (comme en arabe), avec d’autres langues puisque nos lettres sont comptées, brèves mais qu’elles ouvrent sur des plénitudes imbriquées comme des poupées gigognes, ou vriament russes du côtés de nos villes.

C’est vrai de tous les sites de contacts sociaux, les forums. Fausses identités, virtualités vraies ou fictives, la question est lancinante :  il y va d’un vide juridique aux dimensions du monde avec des distortions graves des idées et des connaissances. Les articles sont pillés, les photos photoshopées. Combien d’israéliens de tous bords ont été piégés en ligne. Une jungle sans loi où tout pourrait être détourné sans crainte de châtiment, tendance qui s’affirme alors que, par exemple, jusqu’à présent, le sens de la légalité est une référence fondamentale de l’existence d’Israël et confirme sa légitimité.

Les idées perdent en densité. Dans le domaine des informations, une brève ou breaking new part d’une source authentifiée, est reprise sans aucun respect des droits d’auteur et de la cohérence du texte et du contexte auquel il se rapporte à mesure qu’elle est traduite et est diffusée à travers le monde. Ne serait-ce pas « a-nonyme, sans nom » au point de se dissoudre dans l’inconnu, ce qui est tout-à-fait stupéfiant pour un pays qui insiste tant sur le fait que tout juif mort sans sépulture a droit à la mémoire éternelle avec son nom sur une stèle à Yad VaShem de Jérusalem… On est nié : clique-claque – le partage devient une appropriation.

Cette réalité quotidienne de l’internet et de la mufflerie des personnes sur les réseaux sociaux viennent en soutien à la déliquescence du sens du respect pour l’autre. Heureusement, E. Lévinas a tenté de définir l’autre dans un paysage… ou bien est-ce l’autre qui définissait l’étranger comme vagabond. L’autre ? Nous sommes tous les autres de nos proches comme de contacts lointains, ainsi l’autre est rejeté. Est-il si étonnant que la vie et les conflits durables s’expriment sur le même ton brut, brutal ? Tout est gratuit, l’amour recherché à la mesure de la haine qui s’affiche. En Israël ou si l’on se réfère à la quête souvent désespérée de reconnaissance, la décence et l’éthique juives porteraient à respecter toute personne sur la Toile. Ce n’est pas souvent le cas.

En retour, juifs et israéliens passent leur temps à se plaindre que personne ne les reconnaît. C’est faux, du moins en partie. Mais à force de répéter en boucle cette auto-conviction, on finit pas ne plus remarquer, respecter et distinguer ceux qui sont vos alliés sinon vos amis. Et surtout, on finit par ne plus se rendre compte que le monde arabe est dans une solitude effroyable. Qui reconnaît les habitants d’une Palestine embryonnaire, sans frontière, sans capitale ? La reconnaître procède souvent de la même logique négationniste qui est employée envers les juifs. Les arabes palestiniens ? Ils ont une terre et pourtant, dans leurs diasporas, ils n’ont même pas la sécurité dont jouissent les vrais réfugiés. Ils ont été expulsés de Jordanie plusieurs fois, après y avoir été sauvagement assassinés et sont à peine tolérés dans les pays avoisinants.

Une vague de terreur ? Oui, sans doute, celle de la guerre des confusions identitaires, de l’opacité qui brouille le visage de l’autre et maintenant de soi-même. Je le répète volontiers, souvent en boucle : en 1967, on savait qui était le voisin, l’ami, le proche, l’ennemi. Aujourd’hui, les déguisements moraux, mentaux, culturels, linguistiques nous transforment en hommes, femmes et enfants invisibles. La Cour de Louis XV gloussait à loisir : « Mais où est donc Poussinet ? » Le-dit personnage a bien existé et se promenait nu à la Cour, prétendant être invisible. On s’amusait alors comme on pouvait…

The « Invisible Man » est un roman à succès de Ralph Ellison, publié en 1951 aux Etats-Unis. Il retrace le périple cauchemardesque du narrateur, homme noir et anonyme pendant ses études dans le Deep South. Plus tard, il fut « instrumentalisé » dans le Nord pour justifier la lutte pour la justice et l’égalité des Noirs qui ne sera déclarée qu’en 1964. C’était hier ou voici seulement quelques heures de printemps au regard de l’histoire. A peine si les problèmes ont évolué : là aussi, il faudra patienter et montrer de l’ingéniosité créative dans les sociétés multi-raciales.

C’est une réalité : l’Etat d’Israël garantit par la loi que toutes les confessions religieuses soient respectées. Ceci a été particulièrement vrai lors de la guerre d’Indépendance où, dans des conditions rocambolesques, le gouvernement provisoire a tenu à garantir les droits de chaque communauté. Ceci reste particulièrement vrai en ce moment comme cela l’a été en 1967. Certains veulent en douter, d’autres outre-passer. Il est heureux que la Cour Suprême existe et précise les droits des uns et des autres. L’autre soir, dans une attaque au couteau, une femme âgée d’origine hollandaise, chrétienne fidèle d’une communauté messianique et hébraïsante de la Vieille Ville de Jérusalem a reçu plusieurs coups de couteau.

Elle est sauvée, mais nulle part il n’est indiqué dans les médias israéliens, en quelque langue que ce soit, qu’elle est chrétienne. Bien plus, elle a toujours soutenu Israël tout en consacrant sa vie à venir en aide aux orphelins arabes palestiniens. C’est un arabe qui l’a poignardée. Un peu plus loin, un juif s’est trompé et a poignardé un autre juif qu’il avait pris pour un terroriste.

Et puis, un autre juif a crié « Je suis DAECH ! » s’alignant sur les cris de perroquets mondialistes qui s’abusent eux-mêmes et les autres par des singeries grotesques : « Je suis… XYZ ! » Cela consiste à s’induire soi-même et autrui en erreur, ce qui est répété trois fois par jour dans la Confession alphabétique juive de la Vidouy/וידוי : « Nous avons été odieux\תעבנו, nous avons été dans l’erreur\תעינו, nous avons induits (nos frères) dans l’erreur\תעתענו« .

Un juif pourrait-il tuer un autre juif ?, s’interrogeait Itzhak Rabin… A ce compte-là, Abraham aurait-il quitté Ur-Kasdim ? La tradition parle de son hésitation, de sa peur. Il accueillait tout le monde sous une tente ouverte comme celles des nomades du désert, au plus chaud du jour. Il ne suffit pas de faire le constat d’une situation mais de la corriger, de bifurquer de manière positive pour le plus grand nombre.

En vingt ans, il est indubitable que la société israélienne est tombée sous une sorte de black-out verbal et sociétal. Comme si la loi religieuse et les rites pouvaient en arriver à se substituer à un esprit vivant de confiance providentielle qui s’incarne par la justice et l’accueil à toutes les nations du monde. 

Il est facile d’appeler à la « teshouvah-תשובה/conversion » ou « réponse » fût-ce à Dieu et au sens aigu de la justice, à l’hospitalité sans ergoter sur le sens de mots que l’on fossilise car l’Ecriture peut devenir une lettre inerte, pas morte, mais hypnotisée par un mélange de certitudes et de frayeurs.

Nous parlons tous les jours en hébreu de « pa’hadim/פחדים » que certains comprennent comme des phobies mais sont plus profondément les signaux de paniques irrationnelles qui viennent, passent, refont surface et disparaissent. Pas pour longtemps ces derniers temps. Israël existe quand il prie – non pas seulement quand il connaît les rendez-vous de la prière, mais quand cette prière est celle de son être, de ses poumons, de sa respiration et qu’elle touche à l’universel humain. L’étude est la conséquence de la prière même si elle sert à la régénérer. La prière et la supplication s’appuient sur un service, une mémoire vivante qui bénit et n’isole pas ni ne conduit à la confusion. Elle s’adresse à Celui Qui est invisible et caché.

Nous sommes dans des temps de confusion, mais il y a une chose qu’il faut souligner dans un journal en ligne comme le Times of Israel. Ce n’est pas un site de relais d’informations et d’articles repris d’une presse qui ne s’intéresserait qu’aux juifs comme d’autres ne relayeraient que des faits touchant telle ou telle communauté identitaire.

C’est un journal qui édite au nom d’Israël : il en porte le nom.  Un Etat certes juif mais qui englobe toutes les origines nationales, linguistiques et religieuses, normalement à parité. Le Times of Israel paraît en arabe, en chinois, maintenant en farsi avec des articles essentiellement traduits à partir d’originaux anglophones. Mais y a-t-il une place pour les communautés chrétiennes ? Il est indispensable et tout simplement normal que ce news comme d’autres en Israël, rédigés en d’autres langues, tiennent compte d’une réalité indéracinable, fondée sur l’universalité du message parti de Sion et de Jérusalem.

Les chrétiens sont aussi les natives de ce pays. Ceci est vrai des six communautés de base du Saint Sépulcre. Dans la rue, pendant les intifadas et actuellement, je puis en témoigner directement et l’exprime sur plusieurs médias en différentes langues depuis des années, l’assaillant s’en prend indistinctement au juif, à l’arabe, au chrétien, au musulman et aux autres. Même si les touristes, en ce moment précis, échappent à la vindicte interne. Cela ne fut pas toujours le cas pendant les deux intifidas, surtout entre  2000 et 2004.

Il ne suffit pas de citer le Pape François – il est un homme remarquable – en passant sous silence la réalité des autres Eglises locales. Et, quand une tentative de meurtre ou même des attentats où il y a eu des victimes chrétiennes israéliennes (Dolphinarium 2001), il y a du sens à dire les choses avec un esprit citoyen et réaliste.

Il ne faut surtout pas se leurrer : qu’on le veuille ou non, le christianisme est sorti de Sion et de Jérusalem. Il n’y revient pas uniquement à coups de pèlerinages, de séjours touristiques ou de promotions médicales. Il ne se manifeste pas par la présence illégale de nombreux travailleurs immigrés et sans ressources.

Les olim hadashim de l’ex-URSS et d’Ethiopie et tant d’autres sont profondément marqués par un christianisme. Chez nous, ils peuvent le voir et le découvrir, comme les israéliens, au-delà des tragédies de l’histoire. On n’est pas « juif » parce qu’on a un teudat ze’ut\תעודת זהות, la carte d’identité israélienne. Il y a un devoir citoyen qui lie de très nombreuses personnes en un ensemble très vaste, apparemment disparate de résidents. C’est d’autant plus sensible quand les repères naturels s’estompent dans l’affirmation de soi et la crainte de l’avenir. En ce moment, il faut préciser cela car le réflexe communautaire est trop facile alors que la société est particulièrement mélangée.