Israël – 68 ans

L’Etat d’Israël vient de fêter 68 ans d’existence et d’indépendance.

En 1948 il y vivait 806 000 habitants, aujourd’hui 8 522 000 – dix fois plus!

Le peu de fondateurs qui vivent encore affirment, que malgré les nombreuses déceptions, la réalité dépasse toutes leurs espérances d’antan : vivre dans un état indépendant ou les juifs se sentent chez eux et assurent leur sécurité  par eux-mêmes; un Etat imprégné de la tradition juive et respectant ses fêtes et son mode de vie; un Etat démocratique, moderne, qui prône les valeurs de Justice et d’Egalité.

A l’époque ils n’en espéraient pas tant.

La population d’Israël comprend aujourd’hui 6 377 000 de juifs (74.8%), 1 771 000 d’arabes (20.8%) et 374 000 d’autres (4.4%).

Parmi la population juive, 10,6% se définissent « religieux »,  9,1% « Haredim » (ultra-orthodoxes),  36,6% « traditionalistes » et 43,4% se déclarent « laïques ».

Malgré les apparences le nombre de « Haredim » diminue et la société israélienne devient plus traditionaliste-laïque que religieuse.

Le nombre de Juifs dans le monde en 1948 était évalué à 11,5 millions dont 6% seulement en Israël. Aujourd’hui  vivent 14,3 millions de juifs dont 43% en Israël. D’ici quelques années la majorité des juifs habiteront Israël et le sionisme pourra fêter son incroyable réussite.

L’économie d’Israël est stable avec une croissance continue d’environ 3% par an, un déficit budgétaire de 2,8%, une Inflation de 0% et un taux de chômage de 5,3%.

Au classement international Israël s’approche de la tête du peloton :

  • Indice du bonheur mondial (bâti à partir de 40 données statistiques qui sont regroupées en quatre chapitres : la paix et la sécurité ; la liberté, la démocratie et les droits de la personne humaine ; la qualité de la vie ; l’intelligence, la communication et la culture): Israël est en 11e position (la France a la 25e place).
  • Selon l’indice de développement humain (IDH) Israël est en 18e position (la France a la 22e place).
  • Le produit intérieur brut annuel par habitant (PIB) : Israël vient en 25e position avec un PIB de 36 926 $ (la France en 20e position avec un PIB de 44 099 $).

En 68 ans l’état d’Israël a traversé un certain nombre de périodes qu’il est important de caractériser afin de comprendre son évolution et entrevoir son avenir.

  1. La période Volontariste – « l’avant-Etat » (jusqu’en 1948) :

C’est la période pionnière, caractérisée par une politique de développement basée sur la coopération étroite des trois éléments qui assurèrent sa réussite : des organismes dirigeants structurés au niveau international (la Histadrout, l’Agence Juive, l’Organisation sioniste mondiale, le KKL et le Keren Hayessod) les capitaux venus de l’étranger (collectés auprès des communautés juives mondiales), et la main d’œuvre pionnière, jeunesse idéaliste prête à réaliser des projets audacieux dans des conditions précaires. C’est cette intense collaboration qui permettra et assurera la création de l’Etat d’Israël.

Le slogan dominant des organismes dirigeants est alors : « colonisez, défrichez, produisez – et si possible exportez votre production, nous assurons les fonds ».

En effet les organismes dirigeants achètent les terres, financent l’habitat et la construction des agglomérations, procurent les moyens de production agricoles et industriels.

Cette période est caractérisée par l’hégémonie des élites ashkénazes, laïques, et socialistes – fortement imprégnées du judaïsme de leur foyer d’enfance et des valeurs de solidarité et d’égalité de leur adolescence.

Les infrastructures d’une société moderne sont jetées.

La période « Etatiste » – la création de l’Etat (jusqu’aux années 1960)

Ensuite commence une seconde période, au cours de laquelle l’Etat prend en main toutes les tâches accomplies jusque-là par les organisations volontaires. Il les institutionnalise ou les démantèle : les milices du Palmakh et du Lehi sont dissoutes, le rôle des kibboutzim est fortement réduit, les mouvements pionniers deviennent des partis politiques officiels et la Histadrout est proclamée syndicat unique des travailleurs du pays. L’Etat contrôle étroitement la vie économique, militaire, syndicale et culturelle du pays.

Les élites sont toujours très homogènes représentant le secteur ashkénaze laïque et humaniste, imprégné de culture israélo-européenne.

Les fonds qui alimentent le développement pionnier proviennent toujours des collectes auprès des communautés juives auxquels s’ajoutent maintenant les « réparations » allemandes.

  1. La période d’embourgeoisement (les années 70-90)

« L’embourgeoisement » de la société israélienne a commencé en fait dès la création de l’Etat, si ce n’est même avant. Mais dans les années 70-90 il y a une accélération du développement des entreprises privées, des professions libérales et des domaines du commerce et des finances.  Une classe moyenne se forme et s’enrichie, les valeurs sociales changent, apparait un nouveau slogan : « enrichissez-vous »,  « le gain personnel est le but – la concurrence, le profit, la rentabilité sont les moyens ».

Ce changement de cap va ébranler toute l’économie basée sur le concept pionnier.

En 1977, avec la victoire de la droite libérale aux élections, les valeurs du libéralisme économique et social prennent le dessus, glorifiant les droits de la libre entreprise, de la concurrence, de la propriété privée et prône les libertés de l’individu.

Cette période connait son summum après les reformes qui font suite à la grave crise économique et financière des années 80 et qui mettent un terme à une inflation galopante.

Ces réformes mènent à la faillite toutes les entreprises d’Etat, de la Histadrout et du secteur coopératif non adaptées aux règles de la nouvelle économie.

Ces entreprises sont vendues à bon prix aux grandes familles financières qui seules avaient les moyens de les acheter – ce qui créa le phénomène bien connu en Israël des « Tycoons », la domination de l’économie par quelques grandes familles de milliardaires – très liées aux membres du gouvernement – qui décident des prix et s’acharnent à augmenter leurs profits.

La victoire de la droite aux élections de 1977 amorce aussi un long processus de réhabilitation des populations d’origine orientale, traditionalistes ou religieuses jusque là tenues en marge de la société.

Le conflit israélo-arabe change aussi de caractère : si jusqu’à la guerre du Kippour le conflit était entre les pays arabes et Israël, après cette guerre il se définit de plus en plus comme conflit entre Israël et les Palestiniens. La conscience nationale des Palestiniens se renforça et les attentats se multiplièrent.

Parallèlement commença la politique de colonisation des territoires occupés (appelés « Judée et Samarie ») par Israël. La démarcation entre la droite et la gauche s’éloigne des positions face aux problèmes sociaux du pays et se concentre de plus en plus sur les positions face au problème palestinien – « Le Grand Israël » pour la droite, « Deux pays pour deux peuples » pour la gauche.

Les accords de paix avec l’Egypte et la Jordanie n’ont fait que renforcer la polarisation du conflit sur le problème palestinien.

Durand cette période  l’Etat est encore sous l’emprise des anciennes élites de plus en plus libérales et embourgeoisées mais de nouveaux acteurs s’introduisent : la longue marche pour le remplacement des élites a démarré. 

  1. La période du fractionnement – société morcelée? (les années 2000)

Il y a une dizaine d’années a commencé une nouvelle période.

La politique super-libérale des gouvernements Netanyahu approfondit les disparités et les écarts sociaux et accélère l’élargissement d’une classe de pauvres (qui atteint aujourd’hui 22% de la population).

Les gouvernements de droite renforcent le pluralisme communautaire remplaçant l’idéologie précédente du « melting pot » (mizoug galouyot) par la légitimité du particularisme communautaire. Cette politique permet la réinsertion au sein des élites de la société israélienne des différents groupes communautaires et religieux de toutes obédiences qui en avait eu jusque-là difficilement accès.

Mais cette politique se traduit aussi par un style populiste et choquant des élus de droite. Ce style exacerbe les sentiments de frustration de certaines couches de la population et sème la peur face aux ennemies de l’extérieur et leurs complices intérieurs (les gens de gauche). Ce style ne fait qu’approfondir les fossés qui séparent différents courants et groupes sociaux dans la société israélienne.

L’évolution du conflit palestinien crée de nouvelles divisions internes : après plusieurs pourparlers  avec les dirigeants palestiniens dans le but d’arriver à un accord de paix, alors qu’Israël proposait des concessions importantes (Rabin, Barak, Olmert), et après plusieurs guerres provoquées  par les Palestiniens à partir de territoires évacués par Israël (Sud Liban, Gaza) – l’opinion publique israélienne a perdu confiance dans les possibilités de régler le conflit. La multiplication des attentats dans les centres villes contre des passants innocents et les assassinats planifiés « de colons » n’ont fait qu’amplifier le sentiment de menace permanent et la peur face aux arabes en général.

A chaque élection les gouvernements de droite sont élus sur la base de cette ambiance de peur et de manque de confiance qu’ils entretiennent en permanence.

Enfin, cette période est caractérisée par une accélération du changement d’élite. Les nouvelles élites sont beaucoup plus attachées à la culture orientale et à la tradition religieuse juive. Elles légitiment les intérêts sectorielles des différents groupes sociaux et jouissent du soutien des élites économiques et financières du pays.

Ces nouvelles élites donnent le ton aujourd’hui dans tous les domaines de la vie du pays : la nomination de hauts fonctionnaires, les réformes dans les domaines de la Justice, de la liberté d’expression, des subventions à la culture et autres. On perçoit le changement de style à travers les chansons diffusées à la radio, les émissions de télévisions, les gros titres des journaux, et les débats politiques et sociaux devenus beaucoup plus agressifs et intolérants. Elles mènent une politique économique ultra-libérale malgré les manifestations populaire contre la cherté de la vie et les difficultés à acquérir un appartement.

Les populations des classes moyennes aisées liées aux anciennes élites ont du mal à accepter cette métamorphose. Elles crient au désastre et déclarent « qu’on leur a volé leur pays », que la société israélienne se détériore et de devient méconnaissable.

Ce changement d’élites se traduit par une forte « droitisation » de la classe politique, une campagne de haine face aux « gauchistes », et renforce un profond sentiment de scission intérieure.

Il faudra encore quelques bonnes années jusqu’à ce que ce changement d’élites fasse partie de la vie politiques, sans cet acharnement à attiser la haine et la peur, sans ce besoin de compenser les frustrations passées.

Socialement c’est une révolution qui c’est réalisée.

  1. A suivre : les défis à venir

La société israélienne doit faire face aujourd’hui à trois défis cruciaux, dont les débouchés influeront de façon décisive son devenir dans les prochaines décennies :

  • Définir son identité : agglomérat de communautés diverses (séfarades, ashkénazes, laïques, religieux nationaux, religieux ultra-orthodoxes, pro-droite, pro-gauche, Russes, Ethiopiens, Arabes, etc.) dont les intérêts s’écartent, ou société se reconnaissant dans une identité commune et des intérêts convergents ?
  • Définir ses frontières : pays limité par des frontières reconnues et légitimes assurant des rapports de coopération avec ses voisins ou bien pays assiégés et contrôlant les populations voisines afin d’assurer un minimum de sécurité intérieure ?
  • Définir sa politique sociale : Capitalisme libéral considérant les riches comme le moteur de la croissance du pays et démantelant à leurs avantages les restes des protections de l’Etat Providence ou reconstruction d’un Etat Providence moderne et dynamique reposant sur la créativité des entrepreneurs et le pouvoir d’achat des populations ?

L’Etat d’Israël a su au cours de ses 68 ans d’indépendance se mesurer à des défis non moins audacieux.

Saura-t-il relever ces défis inachevés?

J’espère que cela ne prendra pas 68 nouvelles années