Manuel Valls a un sens aigu de la formule qui fait tilt.

Dans le cas de « l’apartheid », elle a été purement et simplement réfutée par la plupart des commentateurs. Il s’est cependant trouvé quelques membres du gouvernement pour l’édulcorer par une gymnastique de synonymes qui se voulait apaisante. Tant mieux.

Concernant ce qu’il nomme « islamo-fascisme », le Premier ministre se voit maintenant accompagné d’un supporter, en la personne du président du CRIF, qui n’a pas hésité à le suivre dans une sorte de détournement de sens finalement assez dommageable à court et moyen terme.

Roger Cukierman a eu tort de faire sienne cette expression qui, nous allons voir pourquoi, est davantage susceptible de noyer le poisson que de le désigner sous son vrai nom.

Tous les musulmans, sur la planète, sont adeptes d’une religion, l’islam, sans pour autant considérer, tous, dans leur ensemble, qu’une fois sortis du cadre privé, ils aient à s’y référer, en tant que citoyens, dans leur vie sociale.

Les musulmans modernes, dans leur grande majorité, n’ont aucun problème de conscience à se définir d’abord en tant que français, et, ensuite, de confession musulmane.

Ils comprennent que la confession a même l’avantage, du moins dans notre langue, de traduire une relation au divin qui ne relève que de l’intime. Acception chrétienne dont la laïcité, d’ailleurs, doit s’enorgueillir.

Là où le bât blesse, c’est lorsque le pratiquant cherche à imposer à l’espace public les règles auxquelles il adhère dans son intimité; lorsque sa pratique lui apparaît comme une nécessité universelle et qu’il se met à fantasmer sur son extensibilité à toute la société. C’est le cas de l’islam politique.

L’islam politique n’est pas encore l’islamisme radical tel qu’il se déploie, aujourd’hui, partout dans le monde.

Non, mais il rêve malgré tout « d’islamiser la modernité et non de moderniser l’islam » comme l’écrivait Abd Assalam Yassine dans « La Révolution à l’heure de l’islam ».

L’islamiste radical, quant à lui, cherche à utiliser tous les moyens, y compris les plus violents, les plus coercitifs, pour réaliser ce rêve…ici et maintenant. L’utopie est son cauchemar.

L’on pourrait peut-être affirmer, à ce stade, que parmi tous les antagonismes à la source de leur conflit, celui de la figure messianique de l’imam caché (Madhi) n’est pas le moindre à opposer chiites et sunnites.
Les premiers espèrent dans le secret du silence (la taqquiya), les autres ont l’impatience des conquérants.

C’est donc une affaire de patience. L’islam politique non-radicalisé pense le monde dans le temps de l’histoire. Tout a toujours lieu, selon lui. Il suffit, croit-il encore, de jalonner ce temps par ses propres principes. En d’autres termes, il lui suffit d’occuper le plus d’espaces possibles. Et d’attendre.

Malheureusement, il n’y a pas loin de la coupe aux lèvres. Ce n’est certainement pas pour rien que les deux puisent leurs références à des sources théoriques pratiquement identiques. Qu’il s’agisse des écrits, ou des déclarations, de Sayyid Qutb ou de Hassan Al-Banna au XXème siècle (tous deux maîtres à penser des Frères Musulmans), ou d’Ibn Kathir au XIVeme siècle, pour ne citer que les plus importants, il n’y a pas l’épaisseur d’un cheveu entre eux dans l’interprétation des préceptes fondateurs de l’islam politique.

C’est un lieu commun que de rappeler que la plupart de ceux qui ont mis en branle la machine infernale du djihadisme mondial sont passés par la Confrérie de laquelle ils se sont séparés, ( dit-on !), non pour des raisons d’opposition féroce quant aux fondamentaux doctrinaux mais surtout à cause d’un décalage de calendrier.

La formule est, certes, un peu rapide, mais il n’empêche que rien, jusque là, ne nous incline à penser le contraire.

Bien sûr, les déclarations ne manquent pas qui voudraient nous inciter à imaginer autre chose.

Cependant, les Frères musulmans n’ont toujours pas dénoncé l’antisémitisme forcené d’un Sayyid Qutb, par exemple, ou certaines diatribes non moins anti-juives d’Al-Banna, dont le petit-fils, Tariq Ramadan, ne masque pas l’influence de son héritage intellectuel.

Le prédicateur suisse a trouvé la parade rhétorique : il la nomme « contextualisation ».

Il en abuse sur tous les plateaux de télévision, sachant que personne ne lui opposera l’inanité de ce soi-disant concept qui, en vérité, n’est qu’un tour de passe-passe, peu philosophique contrairement à ce qu’il peut prétendre. Il serait ridiculisé par quiconque lui objecterait seulement qu’Hitler était Hitler, et Staline lui-même, dans et hors contexte.

La contextualité peut déterminer le fait, elle n’abolit pas la conscience de la chose.

Si islamo-fascisme n’est pas le mot, parce qu’il signifierait une perception originelle, identique, du monde par la totalité des musulmans, arabes, asiatiques ou africains, en revanche « islamisto-fascisme » est celui qui couvre une réalité historique irréfutable.

Hassan Al-Banna se réfère explicitement aux Jeunesses hitlériennes lorsqu’il crée les « Chemises vertes ». Mohamed Ghazali se réfère, aussi explicitement, au fascisme italien et à l’Allemagne nazie dans ses écrits sur l’économie islamique (« L’islam et les questions économiques »). Quant à Qutb, sa proximité déclarée au nazisme est terrifiante. Ne parlons pas du Grand Mufti de Jérusalem dont on a maintes fois rappelé le rôle aux côtés d’Hitler. Il était, comme les autres, un membre zélé de la Confrérie.

Tous ces précurseurs n’ont pas seulement participé à la mise en place d’un mouvement politique avec un centre et sa direction, ils ont d’abord, et surtout, jeté les bases théoriques d’une doctrine. Être un Frère n’est donc pas forcément être un adhérent couché sur les registres du mouvement en tant que tel, c’est simplement faire sienne son corpus doctrinaire.

Personne encore, à l’UOIF, ne s’est embarrassé à fustiger de si funestes accointances.

Personne n’y a remis en cause, sinon rejeté, catégoriquement, ne serait-ce qu’une partie des axiomes de cette idéologie fondatrice. On est au cœur de la définition du totalitarisme.

Il y a la musique, et il y a les paroles.

Le Conseil Français du Culte Musulman, dont le tiers des sièges appartient à l’UOIF, aurait dû, à notre sens, confier à un autre qu’Abadallah Zekri, son Secrétaire Général, le soin de rappeler à Cukierman que les musulmans de France sont des français à part entière et qu’ils n’ont pas de leçon de citoyenneté à recevoir.

Abdallah Zekri, qui dirige l’Observatoire de l’islamophobie, est l’homme qui, le 10 mars 2011, avait déchiré, devant la presse, sa carte de l’UMP en enjoignant à tous les musulmans du parti d’imiter son geste. Cet appel en disait déjà long sur sa conception de la liberté politique des citoyens.

Son agressivité, qui frise l’insulte, à l’endroit du président du CRIF, est révélatrice de l’état d’esprit de certains dirigeants de la communauté musulmane conduits à enchérir sur les positions d’une frange qui, à son extrême, prépare avec détermination son arrivée en force sur le devant de la scène sociale, et politique, de la sphère islamique.

Si l’antisémitisme, dans la France d’aujourd’hui, n’est plus majoritairement le fait de l’extrême-droite, c’est qu’il n’a pas fallu supplier les islamistes fondamentalistes, salafistes ou autres, de se rallier à une convergence objective de la haine. Marine Le Pen est « juridiquement irréprochable » a dit Roger Cukiermann ; mais elle ne l’est pas moralement, et c’est sûrement plus grave. Son aggiornamento du FN ne semble pas être pour demain.

Ni celui de l’UOIF.

Voilà pourquoi nous pensons que si le président du CRIF a perdu une occasion de se taire, à propos de la fille Le Pen, il devrait cesser de tourner autant de fois sa langue dans la bouche avant de demander aux instances dirigeantes de l’islam français de dénoncer clairement, sans aucune phraséologie pseudo-religieuse, ceux qui proclament que le Coran est leur Constitution.

« Vivre ensemble », comme dit l’expression maintenant consacrée, c’est vivre dans le même pays, avec une même conception de la communauté de destin qui unit « l’ensemble ».

Si c’est dos à dos, on sait où cela conduit…