Les polémiques et prises de position qui ont accompagné la parution du dernier livre d’Emmanuel Todd témoignent d’un trouble collectif face à l’islam et aux musulmans vivant en Europe. Qu’est-ce que le véritable Islam ? Peut-on parler dans ce pays d’islamophobie ? Les meurtriers des journalistes de Charlie-Hebdo et des clients juifs de l’hypercacher sont-ils des musulmans qui appliquent à la lettre des préceptes religieux ou des terroristes fanatiques qui usurpent le nom de l’islam ?

Chacun a son point de vue, en fonction de l’idéologie qu’il défend et revendique. Résistance républicaine ou Mediapart ? Accuser l’islam ou l’islamophobie ? Pour nous, la polémique est vaine, si on ne traite pas la question centrale posée par ces polémiques et qui est la victimisation.

Mes expériences en Thérapie sociale et l’écoute de milliers de personnes dans des groupes en Europe, au Moyen-Orient, en Russie, en Afrique et aux Etats-Unis, m’ont convaincus que la tentation de la victimisation était universelle, et en particulier en période de crise morale et spirituelle.

Il est vain de s’indigner des atrocités commises par Daech en Irak et en Syrie, par Boko Haram au Nigéria et des aux meurtres commis par des « loups solitaires » qui s’attaquent aux juifs et aux caricaturistes, si on ne comprend pas que ceux qui commettent de tels actes, y compris dans leurs modes les plus cruels comme les décapitations et les égorgements, les exécutions sommaires et les viols, ne se vivent pas comme des bourreaux mais comme des victimes.

Il faut savoir entendre ce qu’ils disent à longueur de prêches et de vidéos.

Un pilote jordanien a été brulé vif dans une cage qui fut recouverte après son agonie horrible par un amoncellement de gravats. Cette exécution voulait illustrer ce que vivent quotidiennement les populations civiles brulés par le feu des bombardements aériens des occidentaux et des gouvernements alliés. Les juifs, quant à eux, sont poursuivis par leur vindicte dans le monde entier en raison du « génocide » subi par les Palestiniens à Gaza et en Cisjordanie.

Quelle que soit la réalité des faits, ce qui importe c’est la vision que les islamistes ont de ces faits. L’Islam n’est pas l’agresseur ; l’Islam est la victime des agressions répétées des américains et des israéliens juifs.

De la même façon qu’Hitler et Goebbels dans leurs discours décrivaient un peuple allemand victime des assauts conjugués des juifs bolcheviks de Moscou et des capitalistes de Wall Street et de la City de Londres, les islamistes se voient victimes de ces mêmes juifs qui manipulent le congrès américain et poussent le monde occidental à une guerre généralisée contre l’Islam.

Cette victimisation conduit aux théories du complot et à la paranoïa. Se victimiser, c’est refuser de prendre responsabilité pour ses propres erreurs et ses échecs. C’est redouter tout ce qui peut porter atteinte au sentiment qu’on a de sa grandeur et de sa puissance. Cette victimisation cache un sentiment d’infériorité qui ne peut expliquer les échecs que par les manigances d’autres, qu’on va ainsi diaboliser.

Face à un monde moderne qui remet en cause les croyances en la supériorité de l’homme sur la femme, de l’Islam et du Coran, parole de Dieu incréée, sur les autres religions et qui met en avant les progrès spectaculaires des sciences et techniques de l’Occident, l’islamiste voit la violence et la guerre de « résistance » comme les seules issues possibles.

Quant aux musulmans dits modérés, à qui il est reproché de ne pas se désolidariser suffisamment des exactions islamistes, leur passivité s’explique par le fait qu’ils partagent ce même sentiment de victimisation. En témoignent leurs points de vue sur « l’islamophobie » de la société française, les discriminations dont ils se disent, à tort ou à raison, victimes, leur perception biaisée du conflit israélo-palestinien. Bien sûr, ces « modérés » ne se voient pas passer à l’acte et participer à des massacres qu’ils condamnent pour la grande majorité d’entre eux, mais ils partagent avec les plus radicaux cette indignation devant la marche de ce monde, corrompu par des puissances occultes et dont ils se sentent exclus et victimes. La grande masse des musulmans, quant à elle, en France et dans le monde est partagée entre des sentiments contradictoires qui l’amène à accepter ou à refuser de telles visions du monde, en fonction des événements et des propagandes.

Heureusement, c’est contre les visions manichéennes et complotistes que s’élèvent aujourd’hui dans le monde musulman des voix courageuses qui s’opposent à ce nouveau totalitarisme qui, comme les précédents, prétend venir au secours des opprimés et des victimes.

Mais c’est parallèlement en Europe et aux Etats-Unis et même en Israël que des militants aveuglés par des vertus chrétiennes ou des idées marxistes devenues folles, pour paraphraser Chesterton, prennent fait et cause aveuglément pour les victimes et les opprimés, comme leurs prédécesseurs l’ont fait pour le stalinisme, le tiers-mondisme et la révolution culturelle de Mao.

Ainsi, l’islam aujourd’hui, sort du cadre traditionnel de la foi et de la religion pour devenir l’épicentre brûlant de passions politiques et d’enjeux géostratégiques, qu’il importe de décrypter, en prenant garde de ne pas oublier le caractère persistant des pathologies collectives.