Pour Tareq al-Hachemi, ancien vice-président de l’Irak, « Les Sunnites n’ont pas d’autre choix que de se défendre et utiliser des armes. Nous avons atteint le point de non-retour qui touche directement à notre existence ».

Que veut donc dire ce message et d’où vient la crainte des sunnites ? Quelles sont les implications pour Israël et pour l’occident et quel est l’objectif final de cette situation pour le moins explosive ?

Pour apporter une réponse à ces questions, il faut revenir [aussi simplement que possible] aux origines de l’Islam et de ses courants de pensée.

Mahomet a dévoilé une nouvelle foi aux gens de la Mecque en 610. Connu sous le nom de ‘Islam, ou soumission à Dieu’, cette nouvelle religion monothéiste a fait sienne certaines traditions juives et chrétiennes et s’est enrichie d’un ensemble de lois qui régissent la plupart des aspects de la vie, y compris l’autorité politique.

Au moment de sa mort en 632, Mahomet avait consolidé son pouvoir en Arabie. Ses disciples ont construit un empire qui devait s’étendre, moins d’un siècle après sa mort, de l’Asie centrale à l’Espagne.

Toutefois, le débat sur la succession de Mahomet a divisé la communauté, certains estimant que le leadership devait être attribué à une personne qualifiée alors que pour d’autres, seuls les descendants de Mahomet pouvaient assurer la continuité.

Les sunnites affirment que le Prophète a choisi Abu Bakr, fidèle compagnon de Mahomet, pour diriger les prières de la congrégation alors qu’il reposait sur son lit de mort, ce qui suggère que le Prophète nommait Abou Bakr comme son successeur.

Pour les chiites, Mahomet s’est tenu devant ses compagnons sur le chemin du retour de son dernier pèlerinage et aurait proclamé Ali ‘guide spirituel et maître de tous les croyants’. Selon la tradition chiite, le Prophète aurait pris les mains d’Ali et proféré que quiconque a suivi Mahomet devait suivre Ali.

Ces deux camps opposés ont finalement donné naissance aux deux courants principaux de l’Islam.

‘Chiite’ provient du terme arabe ‘shi’atu Ali’ ou ‘partisans d’Ali’, et affirme qu’Ali et ses descendants font partie d’un ordre divin.

‘Sunnite’ se traduit ‘adeptes de la sunna (voie en arabe) de Mahomet’. Ils sont opposés à une succession basée sur la seule lignée de Mahomet.

Ali est devenu calife en 656 et a régné seulement cinq ans avant d’être assassiné. Le califat, fondé dans la péninsule arabique, est passé aux mains de la dynastie des Omeyyades à Damas et plus tard aux Abbassides à Bagdad. Les chiites ont toujours rejeté l’autorité de ces dirigeants.

En 680, les soldats du deuxième calife des Omeyyades ont tué le fils de Ali, Hussein et beaucoup de ses partisans à Karbala, situé dans l’Irak actuel.

Le massacre de Karbala est devenu un symbole pour les chiites. Les califes sunnites ont alors craint que les prédicateurs chiites – descendants de Hussein et selon eux dirigeants légitimes des musulmans – utilisent cet événement pour enflammer les imaginations et alimenter la révolte contre les monarques en place. C’est ce qui provoqué les persécutions contre les chiites et la marginalisation du chiisme.

Même si les sunnites ont triomphé au plan politique dans le monde musulman, les chiites n’ont jamais cessé de considérer les descendants d’Ali et de Hussein comme leurs chefs religieux et politique.

Mais la communauté chiite connaît aussi ses différences sur la légitimité de la succession (zaïdisme, ismaélisme, duodécimain, etc). La majorité des chiites, en particulier ceux d’Iran, croient que, en 939, le douzième Imam est entré un état d’occultation (Imam caché) et qu’il reviendra à la fin des temps. Depuis lors, les chiites duodécimains ont conféré l’autorité à leurs dirigeants religieux appelés ayatollahs ou ‘signe de Dieu’.

Les sunnites ont dominé les neuf premiers siècles depuis l’établissement de l’Islam. Viennent ensuite les Séfévides qui ont instauré le chiisme comme religion d’état et qui pendant deux siècles se sont disputés le siège du califat avec les Ottomans.

Ces luttes ont dessiné les contours de l’Islam actuel, les chiites représentant une majorité en Iran, Irak, Azerbaïdjan, à Bahreïn et une pluralité au Liban, tandis que les sunnites constituent la majorité de plus de quarante pays, du Maroc à l’Indonésie.

La révolution islamique en Iran en 1979 a donné l’opportunité à l’ayatollah Rouhollah Mousavi Khomeini de mettre en œuvre sa vision d’un gouvernement islamique régi par ‘les conservateurs de la jurisprudence’ ou encore ‘gouvernement du docte’ (velayat-e faqih).

Les ayatollahs ont toujours été les gardiens de la foi. Pour faire taire ses opposants, Khomeiny fait valoir que les théologiens devaient diriger afin de mener à bien leur mission : mettre en œuvre la vision de Dieu pour l’Islam par l’intermédiaire des Imams chiites.

Avec Khomeini, l’Iran a expérimenté la gestion d’un pays sous la loi islamique, une approche nouvelle que l’ayatollah a tenté d’insuffler à d’autre pays en prêchant pour le renouveau de l’Islam et l’unité musulmane. Il a aussi apporté son soutien à certains groupes chiites au Liban, en Irak, en Afghanistan, à Bahreïn, et au Pakistan.

A cette période, des mouvements sunnites tels que les Frères musulmans et le Hamas regardaient avec admiration le succès de Khomeiny, sans toutefois accepter son leadership de peur de se laisser entrainer dans des dérives incompatibles avec leur ligne religieuse.

L’Arabie Saoudite est composée d’une minorité chiite importante (environ 10% de la population) et de millions de fidèles du wahhabisme, une vision puritaine et rigoriste issue de l’islam sunnite hanbalite, hostile à l’islam chiite. Inquiets de l’attrait provoqué par la révolution islamique en Iran, les chefs religieux saoudiens accélèrent la propagation du wahhabisme, relançant ainsi des siècles de rivalité sur la véritable interprétation de l’Islam.

La plupart des violences qui agitent le Moyen-Orient et le monde musulman depuis 1979, sont à imputer à des groupes dont la source est saoudienne ou iranienne.

Dans le monde arabe, les groupes chiites soutenus par l’Iran ont récemment remporté des victoires politiques importantes. Le régime Assad, qui gouverne la Syrie depuis 1970, s’appuie sur les Alaouites, un mouvement chiite hétérodoxe prédominant au sein de l’armée et des services de sécurité et qui représentent l’épine dorsale des forces combattantes pro-régime dans la guerre civile qui agite actuellement le pays.

En Irak, depuis la chute de Saddam Hussein, les chiites ont pris le pouvoir aux sunnites au sein des institutions gouvernementales. Au Liban, le Hezbollah – reconnu comme organisation terroriste – est devenu la force politique la plus importante du pays.

Le soutien important de l’Iran a permis à ces différentes organisations d’augmenter leur pouvoir au sein de leur pays respectifs mais aussi de remplir la mission du développement de l’idéologie chiite au sein du monde musulman.

Pour leur part, les gouvernements sunnites, en particulier l’Arabie Saoudite, sont de plus en plus préoccupés par leur propre mainmise sur le pouvoir, une préoccupation exacerbée par les mouvements de protestation qui ont commencé en Tunisie fin 2010. Le ‘Printemps Arabe’ s’est étendu à Bahreïn et à la Syrie, deux pays qui surfent sur la ligne de fracture sectaire de l’Islam.

A Bahreïn, un pouvoir sunnite règne sur une population à majorité chiite et en Syrie, les Alaouites chiites imposent leurs règles aux sunnites représentant la plus grande communauté du pays.

La guerre civile syrienne, considéré comme politique au départ, a viré au conflit interreligieux entre chiites et sunnites.

Aujourd’hui, les groupes extrémistes – soutenus par des états – ne définissent pas leur lutte par rapport à l’idéologie religieuse mais invoquent le djihad (guerre sainte) contre [dans l’ordre] les sionistes, les Américains et finalement l’impérialisme occidental pour justifier leurs actions terroristes.

Les deux grands courants terroristes sont al-Qaïda (sunnite) et le Hezbollah (chiite). Ils partagent quelques similitudes dans l’utilisation de la violence, comme l’envoi de terroristes-suicidaires et les attentats sur des cibles Israéliennes ou occidentales.

La comparaison ne va toutefois pas plus loin. Le Hezbollah a mis en œuvre une politique pragmatique qui l’a installé au sein du pouvoir exécutif libanais. Al-Qaïda a préféré rester dans l’ombre et installer un réseau tentaculaire de cellules terroristes.

Le mouvement initié par Abou Moussab al-Zarqaoui, al-Qaïda en Irak (AQI) n’a pas tenu devant la puissance militaire qui a fini par avoir la peau du chef fondateur. Il fallait donc, après la mort d’al-Zarqaoui – tué par les Américains – trouver une nouvelle motivation et c’est la Syrie qui va offrir la meilleure option.

C’est ainsi que s’est créé L’Etat Islamique en Irak et en Syrie (ISIS), groupe violent qui a rapidement étendu son emprise sur les provinces sunnites d’Irak et les régions de l’Est de la Syrie, saisissant la deuxième ville d’Irak, Mossoul, en juin 2014. Balayant les injonctions du haut commandement d’al-Qaïda d’abandonner ses ambitions transnationales et ses actions extrémistes, ISIS s’auto-rebaptise Etat Islamique (IS) en Juillet 2014 après avoir été ‘expulsé’ du réseau al-Qaïda en février de la même année. Abou Bakr al-Baghdadi est alors proclamé calife.

L’Etat Islamique commence à étendre son message loin des frontières de son « état » et l’Occident commence à se demander comment empêcher la vague djihadiste de balayer leurs côtes.

Une rhétorique de plus en plus violente s’installe entre les deux communautés via la télévision satellitaire et l’Internet. Pour les extrémistes sunnites, les nouvelles technologies et les medias sociaux ont révolutionné les possibilités de recrutement. Les fondamentalistes n’ont plus besoin d’infiltrer les mosquées pour attirer des recrues. Ils peuvent désormais diffuser leur appel au djihad et attendre que les recrues potentielles entrent en contact avec eux.

Pour les factions chiites, cette méthode de recrutement est moins utile car leur lien avec les régimes en place leur permet de délivrer leurs messages ouvertement.

Aujourd’hui, tous les analystes s’accordent à dire que cette guerre terroriste vise à imposer la suprématie de l’Islam fondamentaliste dans le monde.

Chaque mouvement tente donc d’étendre sa mainmise sur un maximum de territoires de l’Orient à l’Occident. Une fois cela établit, alors viendra la guerre ultime, celle qui permettra de déterminer qui des chiites ou des sunnites règnera sur le monde, monde qui sera alors ‘tout musulman’.

Olga Birg (The Face of Israel) a participé aux recherches pour la  rédaction de cet article.