Sixième puissance exportatrice de pétrole (près de la moitié des revenus de l’Etat malgré l’embargo qui affaiblit sa production), l’Iran, 80 millions d’habitants, a le vent en poupe aujourd’hui.

Non seulement parce que l’embargo qui freine son économie et paupérise sa population depuis la Révolution ne réussit pas à décourager sa nucléarisation ni à entamer son expansion économique, mais parce que la puissance iranienne s’impose aujourd’hui comme la clef la plus imprévisible et la plus nécessaire au processus de paix dans tout le Moyen-Orient.

La puissance de destruction et de persuasion de l’Iran révèle aussi sa capacité à jouer un rôle majeur dans la paix et l’équilibre des forces.

Dans la région et en dépit des apparences l’Iran rejoint et aussi concentre l’intérêt que l’on doit porter à ces républiques d’Asie centrale, qui sont depuis des millénaires ce qu’elles n’ont jamais cessé d’être : des métropoles ou des puissances régionales et mondiales.

En Iran, la communauté juive s’établit aujourd’hui entre 8 000 à 10 000 âmes (selon le dénombrement par recoupement des communautés) et 25 000 si l’on rajoute les personnes pratiquantes du judaïsme et les juifs islamisés et qui pratiqueraient le judaïsme à domicile ou clandestinement.

Disons pour essayer d’être juste que l’Iran compte aujourd’hui aux alentours de 20 000 juifs.

Le parlement iranien compte un député juif dont il faut lire les diatribes anti israéliennes probablement à l’inverse de ce qu’elles disent dans le droit fil de la doxa du Pouvoir.

En Iran, les Juifs ont une liberté de culte et de religion à condition de ne pas les manifester publiquement ni d’en faire l’apologie. De même, ils peuvent voyager hors du pays par un jeu de visas intermédiaires et sont probablement moins menacés au cours de leurs déplacements extérieurs qu’en circulant de province à province.

Car c’est là le paradoxe : l’empire perse, pays du roi Cyrus et sépulture de Mardochée (lui-même d’origine babylonienne), aujourd’hui ennemi déclaré et invétéré d’Israël et du « sionisme », a maintenu contre vents et marées une communauté juive minimale et contrainte, mais qui n’est ni pauvre ni massacrée ni expulsée.

Elle est reconnue, tout comme le sont les chrétiens, dans des limites qui sont certes insupportables mais ne sont pas celles des puissances sunnites qui souvent les nient.

Car l’Iran a deux intérêts certains et contradictoires, et ceci peut servir à la diplomatie israélienne, et européenne : peser de tout son poids pour « remporter le marché » de la « pax islamica » au Moyen-Orient en supplantant l’Arabie et les émirats sur leurs zones d’influence.

Cette lutte d’influence ne se joue pas d’ailleurs seulement au niveau géostratégique mais est imbriquée de façon complexe avec une guerre de monopole des lieux saints entre la Mecque (Qaabah sunnite) et Médine (premier lieu saint chiite en territoire arabe et haut-lieu intellectuel et marchand du temps du Prophète). On lira l’excellent ouvrage de Antoine Sfeir mis en référence-lien.

Jerusalem joue ici, de fait, pour les chiites, un rôle secondaire, mais son enjeu « diplomatique » par rapport à la Syrie proche, au Liban et à son expansion sur Israël, et sa situation de sanctuaire, porte sainte vers l’Ouest (ottoman et maure) que la ville a toujours joué depuis les débuts de l’Islam sont primordiaux.

On voit cette guerre ouverte entre sunnites et chiites, entre empires perse et arabe, et même entre les différents clans religieux dans chacune de ces « tribus » dans les attaques émiraties agacées contre le Hezbollah destinées à adresser à Téhéran un message clair : « touche pas à mon Islam ». Que cela fasse couler le sang « étranger » n’est pas un problème pour les prosélytes violents chiites et sunnites.

Mais que cela soit pris en compte par les excellents connaisseurs juifs et israëliens de l’écheveau oriental pour imposer israël comme seul « expert » capable de faire comprendre à l’Europe son véritable intérêt de paix et d’équilibre dans la région est indubitable.

Premier intérêt : l’Iran, en s’affirmant comme le passage obligé du gaz et du pétrole de et vers la Chine (premier investisseur en Iran et en plein boom énergétique), et aussi du pétrole arabe, et profitant de l’instabilité ethnique dans la Fédération russe et de son débouché commun avec l’Irak sur le Golfe persique, commence à convaincre les puissances économiques riches, libérales et chrétiennes que « mieux vaut une théocratie autoritaire stable et qui a le contrôle des débouchés maritimes en Mer d’Oman, plutôt qu’une telle puissance soit isolée, brimée et livrée à elle-même à cause d’un stupide embargo, et que sa frustration économique qui en découle soit une bombe à retardement dans la Région et pour le monde ».

Second intérêt : afficher une « ouverture politique minimale » et une tolérance plus grande à l’égard de ses minorités et de ses courants intellectuels pour attirer les capitaux, augmenter son trafic portuaire et ferroviaire de grande capacité (difficilement contrôlable par les aviations et les satellites de l’OTAN) élargir la brèche de l’embargo et développer son économie et ses infrastructures pour devenir la première nation ultramoderne islamique du Moyen-Orient continental.

Ce qui fait que l’Iran n’a aucun intérêt à mettre le feu chez elle et qu’il faut lire le discours de ses dirigeants comme l’expression de tensions entre religieux et pasdarans garants de la Tradition et qui concentrent l’essentiel du pouvoir et la frange républicaine, plus politique et
« modérée » qui n’est pas tant attirée par les lumières de l’Occident (qui ne l’intéresse pas) que par les investisseurs américains et même saoudiens, et la pérennisation du système.

On peut dès lors, et toute proportion gardée, imaginer un système théocratique républicain iranien qui soit compatible avec un capitalisme
« de recyclage », à l’image de celui des pays du Golfe, tout comme l’impérialisme Han chinois renforce sa structure pyramidale communiste dans un capitalisme totalement productiviste qui s’adapte même à la libéralisation de certains secteurs pour mieux en nationaliser d’autres suivant les impératifs de la planification.

La Chine dynastique, tout comme d’ailleurs les grands empires anciens tous coulés dans le même moule de la lignée, ont montré qu’une civilisation marchande était tout à fait compatible avec un pouvoir politico-religieux fort, centralisé, autoritaire et prosélyte.

Déjà, l’Iran a franchi le pas de la dictature révolutionnaire à l’autoritarisme d’Etat qui sait ménager à ses minorités des limites contraignantes mais assez lâches pour leur permettre d’exister opportunément.

La qualité des universités iraniennes, le rayonnement de ses intellectuels et le nombre de juifs qui entrent et sortent du pays via la Turquie et ne demandent pas pour autant asile pour leur famille loin de ses frontières en font foi.

L’Iran pourrait bien être demain la première grande puissance économique du Moyen-Orient. Il est certain qu’il ne se laissera pas davantage distancer dans la hauteur de ses tours de verre et la puissance de ses banques par ses concurrents sunnites du Golfe.

Mais on le voit avec le nucléaire, son ambition est ailleurs : être une puissance militaro-industrielle capable de « vendre » ses ingénieurs et ses têtes chercheuses dans tout le bassin moyen-oriental.

Cela est d’autant plus patent que l’Iran a aujourd’hui l’Irak dans son escarcelle et lorgne vers les républiques d’Asie centrale qu’il soutient en y gardant un pied dans la porte.

La « communauté internationale (entendez le club des pays producteurs de banques, de rachat de dettes, de devises et de sièges sociaux), échaudée par les deux conflagrations mondiales, reste hypnotisée par le mythe du « tout civil » : nucléaire, religion, armement. La « tolérance » devrait y devenir institutionnalisée.

Tout comme d’ailleurs elle reste convaincue que « mieux vaut « contenir » la guerre anti-terroriste dans « des frontières sûres et reconnues », c’est-à-dire dans des territoires pauvres en énergies et en ressources – que la laisser déborder chez nous ».

Mauvais calcul, polémologie de supermarché qui explique la soumission européenne à la « cause palestinienne » qui fait d’ailleurs fi de ce qu’est la « cause arabe » chère aux nationalistes nassériens et encore plus celle des Bédouins qui n’existent pour personne. Pour ne rien dire de ce que pense l’Europe de l’islam qui est pour elle un anachronisme total, une sorte de Rubik’s Cube bigarré et abscons.

Mais là encore, les opinions euro-américaines, qui ont cher payé pour savoir ce que coûte l’éclatement d’une « bulle » d’empire, sont ad hoc avec ce status-quo, tant qu’il n’y a pas trop de victimes ni de conflits importés chez elles.

Hélas, on le voit, les victimes, l’Etat islamique des Frères musulmans et des narco-mystiques de Boko Aram, se chargent d’en faire chez nous par indigènes européens interposés.

Le terrorisme islamiste moderne est le premier cas de « franchise » internationale de la terreur. La guerre d’aujourd’hui est celle de la délégation de la peur, de l’agression mandatée, « revendiquée ».

C’est l’auto-entreprise de la terreur où une voiture de seconde main et un couteau de cuisine suffisent. Investissement minimum, résultats garantis.

Au-dessus de cela, un Etat comme l’Iran, crédibilisé par la présence de ses minorités, une relative opulence structurelle et un pouvoir politique stable et influent dans tout l’Orient,  peut donc tout à fait d’une main traiter ses sbires franchisés par le mépris et de l’autre financer les campagnes d’orchestration des congratulations et de déstabilisation du monde libre, « sioniste », et démocratique.

La minuscule communauté juive d’Iran, donc, qui ne paraît pas touchée par les diatribes anti-sionistes des dirigeants, ni par la provende d’armes et de soutien logistique au rebelles en Syrie (elle aussi bientôt « iranisée » sitôt Assad défait, comme le Liban risque aussi de le devenir) participe à bonne mesure à l’élan économique du pays qui a déjà en chantier la construction de plus de 1000 logements de standing dont la moitié de grand luxe dans les banlieues d’Ispahan et de Chiraz, les deux plus grandes villes du pays après Téhéran.

La capitale, quant à elle, se dote de banques et d’institutions chargées d’accueillir les capitaux (asiatiques mais aussi sunnites et accessoirement européens) et leurs propriétaires.

Ceci ne semble rien, mais c’est assez significatif si on y ajoute le projet de construction d’une ligne à grande vitesse qui joindrait Budapest à Téhéran et mettant le foyer de la Première Guerre mondiale à 10 petites heures de la caitale de l’ex-Empire perse qui n’a jamais renoncé à le rester.

Après-demain, la Caspienne iranienne sera indubitablement la provisoire limite orientale de nos futurs super-métros à grande vitesse de la banlieue européenne, et on peut s’attendre à l’émergence inédite d’un
« bloc » perso-mésopotamien qui constitue un nouveau centre de gravité militaro-économique au cœur de l’Asie islamique.

On le voit aussi, si la paix future du monde se joue à Jerusalem, parce que la Ville est le point nodal moral, spirituel, culturel et cultuel (point de friction comme de rencontre entre les trois mémoires/histoires chrétienne-juive,musulmanes) , c’est très certainement le Golfe persique qui sera la « Mare Nostrum » de demain.

Dans ce contexte, les « palestiniens », qui n’ont aucune considération des arabes lorsqu’ils vont chez eux bâtir leurs centres commerciaux et leurs aéroports, ne sont qu’une ponctuation interchangeable dans une phrase qui change souvent de syntaxe.

Ils sont en Israël et en Cisjordanie, malgré les barrières et les agressions, bien mieux traités par les juifs que par leurs propres « frères » arabes pour qui ils ne sont que pièce corvéable, et ils le savent. On ne prête qu’aux riches.

Le plus à redouter serait que l’Europe et les Etats-Unis affaiblis par l’émergence capitalistique et technologique chinoise et asiatique, poursuivent une diplomatie à l’ancienne selon des conceptions frontalières coloniales et qui s’effacent au profit de la reconstitution d’une « banquise impériale» plus à l’est, plus en profondeur, et plus puissante que ce qui a jamais été donné de voir.

Pire : les décisions diplomatiques de reconnaissance d’un Etat de Palestine, de permissivité à l’égard de l’effort économique iranien et les fautes stratégiques en Lybie et en Syrie ont montré que l’Europe pense avoir tout intérêt à déplacer et reproduire à l’est son modèle colonial perdu à l’ouest. Fâcheuse transposition.

Puissances européennes endettées et dont une fédéralisation des Etats autonomes autour d’un gouvernement central dotés de réels pouvoir fiscaux, judiciaires et policiers est la seule solution pour faire face à ce siècle qui, comme tous les autres, commence avec une quantité équivalente de chances nouvelles et de menaces spectaculaires et violentes. Il est logique, d’ailleurs, que plus les moyens de communication instantanée se perfectionnent, plus le champ de la vision latérale, la plus essentielle à l’anticipation, semble se réduire au profit de la vision faciale, de l’intérêt  et du résultat immédiats. C’est la définition que semblent donner les nations d’Europe à « la paix » qui a ici une fâcheuse consonance de soumission au provisoire du moment et à la compromission.

Mais en Iran comme en Europe, la grande nouveauté et qui change radicalement la donne, est que le diplômé au chômage iranien (très courant dans les rues perses) et le lycéen « geek » hongrois savent au même moment, où et comment on leur ment et où et comment ils peuvent trouver le moyen de s’émanciper du poids de l’Histoire et du patriarcat (ou, pour l’Europe, du matriarcat) de l’Etat.

Car si la Toile est pour beaucoup de jeunes un piège gluant vers le suicide psychique, la discrimination sectaire et le meurtre, elle est aussi un moyen d’émancipation et de propagation des révoltes, des contestations et des pensées.

C’est valable pour les juifs et les jeunes musulmans iraniens qui ne seront pas, assurément, aussi conciliants que leurs parents avec les modèles idéologiques d’aujourd’hui et d’hier, mais sûrement plus curieux de mettre le nez dehors.

Les juifs d’Iran sont sans doute ce « petit reste » vivant et actif malgré tout avec lequel les nations démocratiques doivent compter pour peser de tout leur poids dans les défis à venir.

Car si la République islamique d’Iran, qui n’est pas le Comité Central du Parti communiste soviétique, voit en eux une garantie d’ouverture vers l’Ouest et des experts en développement, elle pourrait bien aussi céder aux sirènes chinoises (qui n’ont toujours pas libéralisé leur yuan) dont le seul intérêt est de diviser et émietter pour mieux régner.

Les juifs d’Iran sont paradoxalement le mince ciment qui maintient le pays autour de sa Mémoire ancestrale mardochéenne et soutient l’exceptionnelle modernité de la culture persane et juive contemporaines et de leurs très nombreux intellectuels, artistes et génies.

Demain, et même avant, mais au bon moment, il faudra que le monde pour sa stabilité compte avec eux.