L’Iran des mollahs et l’Arabie présentent plus de similarités qu’il n’en paraît. Ces pays promeuvent leur version propre de l’islam : chiisme iranien et wahhabisme sunnite saoudien.

Les droits de la personne passent après la loi islamique. On compte près de 1000 condamnations à mort depuis l’avènement à la présidence de Rouhani en 2013 et près de 300 en Arabie saoudite pour la même période.

L’intolérance religieuse est instituée dans ces deux pays : la minorité bahaïe est persécutée en Iran et les églises sont interdites en Arabie. Des budgets considérables échappent à tout contrôle : un palier de gouvernement constitué de mollahs iraniens non élus se prévaut d’un budget discrétionnaire de plusieurs dizaines de milliards de dollars et dispose d’une armée privée de 120 000 Gardiens de la révolution qui n’est pas redevable au parlement iranien ; la famille royale saoudienne s’octroie plus de 35% des revenus pétroliers et contrôle la Garde nationale qui est une armée privée.

Une compétition nourrie

La compétition entre les régimes de ces deux pays est multiple : l’un propage agressivement sa révolution islamique et l’autre son islam orthodoxe en construisant des milliers de mosquées dans le monde et en y envoyant des prêcheurs rigoristes.

Sur le plan de la géopolitique moyen-orientale, l’Iran s’implante en soutenant des dictatures et des mouvements radicaux qui exacerbent les conflits : dictature alaouite en Syrie, Hezbollah au Liban, Hamas à Gaza, Houtis au Yémen, et milices chiites en Irak.

Ainsi, la confrontation par alliés interposés se poursuit cyniquement au détriment des populations syriennes et yéménites. En ce qui a trait au conflit syrien, l’Arabie accuse le régime du président Assad de génocide et qualifie l’Iran de puissance occupante.

L’Iran tente également de déstabiliser les états du Golfe dont la nombreuse population chiite est écartée du pouvoir ; en 2011, l’Arabie saoudite a envoyé des troupes au Bahreïn pour y réprimer la contestation chiite.

Enfin, l’Arabie a ouvert toutes grandes les vannes du pétrole pour en faire chuter le prix afin d’empêcher l’Iran de profiter de la levée des sanctions internationales et d’abaisser la rentabilité de la remise en activité des champs pétroliers.

Le rôle de l’Amérique en redéfinition

Le pacte qui fut conclu au lendemain de la Seconde Guerre mondiale entre le président Franklin Roosevelt et le roi Abdul Aziz d’Arabie saoudite a tenu pendant plusieurs décennies : garantie américaine de la sécurité du royaume en échange de la distribution exclusive du pétrole saoudien et de l’alignement de l’Arabie sur les politiques américaines.

L’Iran du Shah se conformait alors aux positions américaines. Après la révolution iranienne de 1979 et la prise d’otages de l’ambassade américaine à Téhéran, les relations irano-américaines furent gelées.

L’imposition de sanctions internationales en réponse aux ambitions nucléaires iraniennes a amené l’Iran des ayatollahs à pactiser avec le «Grand Satan» américain en échange d’une levée graduelle de ces sanctions.

Des failles se sont dessinées dans les relations américano-saoudiennes : l’Arabie s’est opposée à la seconde guerre du Golfe initiée par les États-Unis et la Grande-Bretagne – guerre qui a éliminé le dictateur irakien Saddam Hussein – car l’Irak affaibli constituait une brèche que l’Iran ne manquerait pas d’exploiter.

Par ailleurs et depuis le 11 septembre, un malaise persiste du fait que le régime saoudien n’a pas voulu prendre action contre des membres de la famille royale qui appuient financièrement des mouvances islamistes radicales. À cela s’ajoute la frustration de l’Arabie relativement aux ambitions nucléaires de l’Iran et à la teneur de l’accord international de Vienne du mois de juillet 2014. Cet accord a légitimé le programme nucléaire iranien, programme qui sera hors de tout contrôle dans dix ans.

Un changement de la politique américaine est en train de prendre place au Proche-Orient. Les USA prennent du recul par rapport au Moyen-Orient : d’une part ils sont déçus par les résultats de l’intervention militaire en Afghanistan et en Irak ; de l’autre, ils sont devenus bien moins dépendants des ressources pétrolières moyen-orientales. Enfin et au grand mécontentement de l’Arabie, le président Obama a jeté le doute sur la stabilité des monarchies pétrolières. Étrangement et contrairement aux sermons quasi quotidiens de la Maison-Blanche exigeant des démissions de leaders durant le Printemps arabe, le président Obama est resté coi durant le soulèvement populaire iranien de 2009.

Pourquoi le conflit éclate-t-il au grand jour ?

La contestation n’est pas permise en Arabie ; encore moins si elle émane de la minorité chiite, raison pour laquelle le clerc chiite Nimr Baqir al-Nimr a été emprisonné. L’enlèvement d’une partie de chasse de la famille royale du Qatar a été suivi d’une demande d’échange entre les Qataris capturés et l’imam chiite incarcéré.

L’Arabie saoudite a réagi aussitôt pour montrer qu’aucune action déstabilisatrice chiite ne serait acceptable : 47 prisonniers considérés comme radicaux par l’Arabie saoudite ont été exécutés et parmi eux l’imam chiite Nimr Baqir al-Nimr. Depuis, les relations diplomatiques ont été coupées entre l’Iran et l’Arabie ; par solidarité envers l’Arabie, les émirats du Golfe ont également rompu leurs relations diplomatiques avec l’Iran. Ce barrage sunnite survient peu avant que l’accord nucléaire avec l’Iran ne devienne effectif, soit en fin janvier 2016 et que l’Iran ne dispose de moyens d’intervention accrus du fait que les sanctions internationales cesseront.

L’Iran est un pays disposant d’un bon système d’éducation et d’une population sophistiquée. Mais les libéraux y sont muselés par la mollacratie. Le soutien populaire au régime iranien est en baisse et le régime tente de rallier la population en cultivant le sentiment d’indignation : d’une part, en responsabilisant l’Arabie des drames de morts des pèlerins à la Mecque dont de nombreux Iraniens ; de l’autre, en faisant un martyr du clerc chiite exécuté en Arabie et pour lequel l’ayatollah Khamenei a invoqué une « punition divine. »

Ce faisant, le régime iranien cherche à se rallier les masses iraniennes et à motiver pour mieux les embrigader les milices chiites d’Irak et d’ailleurs. Cette carte de la martyrologie est une carte dangereuse qui peut libérer des passions et des extrémismes qu’il sera difficile de contrôler.

David Bensoussan
L’auteur est professeur de sciences à l’Université du Québec