Inversion
Décortiquer la judéophobie, l’antisémitisme , « l’unique objet du ressentiment général », pour paraphraser ce bon Corneille, ça suffit. Thème trop battu, contrebattu, épuisé, épuisant. Ras le bol, avait soupiré Jonathan. Mais, lui répondit la jeune historienne, un rendu pour un prêté. Renversons-le, ce thème. Partons du phénomène, plaçons le monde, à son tour, devant ses propres obsessions, ses hallucinations.
L’argument, intrigant, avait eu raison de ses réticences. Ils se retrouvaient donc une nouvelle fois, quelques fidèles, obstinés, quelques novices, alléchés, sur la plage quasi déserte, offerte à la brise du soir.
Elle commença par une mise au défi. Quelle constante a traversé le temps des Hommes, de Cro-Magnon à nous, sur cette plage ? La place seconde de la femme ? Très modestement, voyez où j’en suis. Tendance, heureusement en voie d’extinction. Une, une seule survit à toutes les heures du monde, sur toute terre où il s’en trouve. La traque du juif. Sous toutes ses formes. Parce qu’il est juif. A l’époque gréco-romaine, aux premiers siècles du Christianisme, au Moyen-Age chrétien, à l’époque dite moderne, au 19e siècle et la culmination de la Shoah, crescendo depuis 1945. On lui attribue, généreusement, une faute, une intention, un pouvoir. Selon rivalités antiques, antijudaïsme religieux, théories racistes et complotistes. On le parque dans un groupe et une zone à part, on limite ses droits, on le dépouille, on le chasse, on le massacre, on l’extermine. Bref, une bonne haine, à haute ou basse intensité, aux motifs infiniment variés, mais constante, active, souple, efficace.
Bien sûr, il existe d’autres belles haines, bien enracinées. L’hostilité envers les Roms, plus localisée, plus courte, le racisme anti noirs reposant sur une autre histoire circonstanciée, reliée aux formes diverses de la colonisation. Sans oublier les discriminations, xénophobies, ségrégations et autres joyeusetés racialistes. Mais rien ne vaut ce privilège : la persistance d’une même cible, dans une haine visant le même peuple, depuis trois millénaires. Foin d’originalité, il y a du Cro-Magnon dans Mélenchon. Dans Guterres, dans Mamdani, dans le dignitaire iranien…
Au fil des époques, plus intensément depuis le temps des Lumières, la condition humaine, le droit, la justice, la dignité, la tolérance, sont objet de réflexions, débats, idées. La trilogie Liberté, Egalité, Fraternité a traversé les continents. Mais. Mais nous dit Jurgen Habermas, « les promesses des Lumières, notamment l’usage de la raison et l’émancipation, restent à accomplir ». Un monde qui ne parle que de la vie, de l’homme, dans la pratique s’inscrit de plus en plus dans la glorification de la violence et sanctifie la discrimination, l’exclusion, l’annihilation, la guerre. Bien plus, dans ce temps accéléré qui est le nôtre, quelques décennies seulement après le monument de barbarie a-humaine qu’a été la Shoah, resurgit l’hydre, éhontée, impudente, inscrite dans l’ADN de l’humanité, la haine intemporelle, insubmersible du mécréant universel, Le JUIF. Sous le couvert de la fausse barbe qu’est l’antisionisme, de la dénonciation du bouc émissaire que constitue ce concentré si commode qu’est Israël. Occultant résolument vingt ans de bombardements de populations civiles, la saga sanglante des attentats et des guerres successives. Ignorant l’action mortifère de l’Etat le plus voyou du monde, l’Iran. Retournant le 8 même, l’accusation de barbarie contre les victimes du pogrome génocidaire du 7 octobre 2023. Diffusant consciemment la pandémie de l’antisémitisme radical généralisé.
Dans ce temps moderne de vérités révélées, il en est deux qui ne doivent plus être ignorées. Les judéophobes, antisémites, antisionistes de tous acabits ne doivent pas s’illusionner. Ils n’inventent rien, ils répètent. Ils bégaient une litanie éternelle qui ne libère pas, qui enferme. Et les humains doivent le savoir. Ils sont nazis. Viscéralement. Soit activement, soit par laisser-faire. L’humanité ne devrait pas oublier ce qui s’est passé, il y a si peu de temps. Dans un des pays les plus évolués au monde.
Deux mots, si tu permets, pour terminer. Merci dit-elle avant que Jonathan ne finisse d’acquiescer.
Les juifs sont trop occupés à donner réalité à la trilogie Liberté, Egalité, Fraternité en Israël et dans le monde, pour perdre leur énergie vitale dans toute dénégation inutile.
La focale accusatrice alimentée par des forces comme l’islamisme et l’élitisme financier et technologique va, inexorablement, s’agrandir. Les apprentis sorciers de tout bord risquent fort d’être eux-mêmes surpris.

