Perspectives

Commençons par citer une sagace question posée à Levinas par Philippe Nemo et qui pousse le philosophe à dire ce qu’il pense profondément du texte biblique dont on a vu la place centrale dans sa pensée, considérée à présent comme une unité et non plus comme une dualité :

Ph. Nemo : La lecture différente de la Bible par les Juifs et les Chrétiens pose une question : si c’est le témoignage de l’éthique qui révèle la gloire de l’infini et non un texte contenant un savoir, quel est, alors, le privilège de la Bible même ? Ne peut-on pas lire comme une Bible, Platon ou d’autres grands textes où l’humanité a reconnu un témoignage de l’infini ?

E. Levinas : Je pense qu’à travers toute littérature parle, ou balbutie ou se donne une contenance ou lutte avec sa caricature le visage humain. Il y a participation à l’Ecriture sainte dans les littératures nationales, dans Homère et Platon, dans Racine et Victor Hugo, comme dans Pouchkine, Dostoïevski et Goethe, Agnon …

Levinas s’écarte donc d’une étroite confessionnalisation du judaïsme et reconnaît à la spiritualité universelle, telle qu’elle se reflète dans les grandes œuvres de l’esprit, autant de mérites -ou presque- que la Bible, produit d’une révélation divine. Au terme de ce long cheminement avec Emmanuel Levinas, essayons de voir quelle est la structure profonde de son œuvre qui doit intégrer la phénoménologie.

Cette œuvre n’est pas que philosophique, elle semble s’apparenter au Nouveau Penser de son mentor Rosenzweig, aux yeux duquel il importait d’instiller une dose de théologie dans la spéculation philosophique. Et c’est ainsi que ces deux penseurs juifs ont réinstallé Dieu au cœur même de la dialectique occidentale.

Le pasteur Marc Faessler de Genève a bien saisi cette problématique qui parcourt toute la philosophie de Levinas. Voici ce qu’il écrit dans la dernière partie de son étude Dieu, autrement ;

L’œuvre d’Emmanuel Levinas comporte deux versants. L’un de pure philosophie. L’autre de commentaires talmudiques et midrashiques. Nous nous sommes souvent interrogé sur leur lien. Il n’est pas apologétique. Il n’est pas inexistant. Ce qui le tisse, pensons nous, est une même manière de faire émerger les modalités de l’autrement dans la description phénoménologique et dans l’art du commentaire.

On est donc en droit de laisser se prolonger d’un versant à l’autre, certaines résonnances communes.
Remarque solidement fondée : l’unité de la pensée de Levinas est assurée par lui-même, c’est lui qui a su établir un principe architectonique de son propre univers mental où une dialectique philosophique se mêle intimement à une approche empreinte de religiosité qui n’est pas partout exclusivement juive.

Extrait de Emmanuel Levinas, une introduction par Maurice-Ruben Hayoun