Intégralité, intègre, intégrisme, intégration.

Que voilà bien une riche racine que celle du latin integer qui donne à notre belle langue « française » quatre notions aussi diverses, complémentaires, mais également contradictoires, que les mots cités en titre de cette chronique hebdomadaire. On ne m’en voudra pas de laisser de côté les cuisines intégrées, les intégrales algébriques ou encore les casques intégraux pour me concentrer sur ces quatre avatars d’un mot apparemment simple et courant.

Intégral, intégralité. Voilà deux mots qui désignent l’entièreté d’une chose, d’une idée ou d’une personne. S’y retrouvent les notions de plénitude, de complétude, de totalité. En hébreu, c’est la racine de שלם, שלמות (shalem, shelémouth) qui rend le mieux cet aspect d’intégrité d’un être ou d’un objet. On se souvient de ce verset du livre de la Genèse (33:18) : ויבא יעקב שלם עיר שכם, « Jacob arriva sain et sauf à la ville de Sichem » qu’étonnamment la traduction du rabbinat rend par : « Jacob arriva ensuite à Salem, ville de Sichem », ce qui ne veut rien dire et surtout élude le sens de shalem – complet, sain et sauf – de Jacob après toutes ses péripéties, notamment l’inquiétante rencontre avec son frère Esaü rapportée plus haut dans ce même chapitre.

C’est tout naturellement que de cette totalité/plénitude on arrive à la notion suivante d’intégrité et de personne intègre. On se déplace simplement du champ d’un état physique et psychologique à celui d’une qualité morale – l’intégrité – qui définit la personne qui en est habitée : un homme intègre. C’est l’harmonie et la plénitude de l’état précédent qui contribuent à construire un être humain et à le prédisposer à l’intégrité dans son action vis-à-vis de son prochain.

Est intègre une personne qui a conservé intactes en elle ses vertus originelles, également la pureté de son enfance. La conscience de cette personne n’a pas été altérée par les vicissitudes de l’existence et les tentations de mal agir qu’induisent l’intérêt, l’envie, l’appétit de pouvoir, etc.

En hébreu biblique (pardonnez mes incorrigibles références à cette langue qui m’est aussi chère que le français !), l’idée d’intégrité se traduit généralement par תם, תמימות (tam, temimout). La première référence en est la description de Noé qui, seul, trouva grâce devant l’Eternel au moment du Déluge : נח איש צדיק תמים היה בדרתיו (Genèse 6:9) « Noé était un homme juste et intègre dans sa génération ». Je passe sur la volonté de nos exégètes traditionnels de relativiser la justice et l’intégrité de Noé que rend à leurs yeux possible l’ajout de « dans sa génération » (sous-entendu : et pas dans une autre !), pour m’arrêter à cette proposition : nous sommes à l’aube de l’humanité, et voici un homme – Noé – qui est intègre, c’est-à-dire qu’il a su garder en lui la pureté de la création divine.

Vous avez dit « intègre », mais, dans la Haggada du soir de Pâque, ne désigne-t-on pas le tam comme le simple, le simplet ? תם מה הוא אומר, מה זה « Le simple, que dit-il ? Qu’est-ce que cela ? » Il ne sait ni formuler des questions savantes comme le sage, ni provocantes comme le méchant. Il se contente d’un timide et ignorant questionnement devant un rituel inhabituel où l’on consomme des mets étranges, accoudés sur le côté gauche… De fait, dans un monde livré à toutes sortes de forces malveillantes, de propos acides, de détournements des valeurs et des idéaux, l’homme intègre peut apparaître comme le tam, le naïf, lou ravi de la crèche. Il faut croire que l’intégrité provoque autant les ricanements que l’admiration.

Attention, nous abordons à présent un gros mot, un mot qui effraye, et qui pourtant découle de la même racine que les précédents : l’intégrisme. Et c’est vrai qu’il rime souvent avec d’autres tristes semblables : littéralisme, radicalisme, rigorisme, terrorisme. Pourquoi et comment ? C’est que ceux qui s’y livrent ont décidé que la vraie doctrine, la vraie religion ne sauraient s’écarter d’un fil des textes fondateurs.

On parle couramment d’une position « pure et dure », associant ainsi pureté/intégrité et dureté/fermeté/fermeture. Or, le propre des textes anciens, – et M. Jacques de Chabannes de La Palice (1470-1525) l’aurait dit mieux que moi – c’est qu’ils sont anciens ! Donc, ils portent, à côté d’un message de morale universelle indéniable, le témoignage d’autres temps et d’autres mœurs. Les lire au premier degré, sans le secours de tous leurs commentateurs ultérieurs, présente le danger d’imposer à une société des règles établies à une époque (heureusement) révolue.

La cruauté des châtiments encourus si l’on s’en tient strictement à la halakha ou à la charia (peine de mort, loi du talion « œil pour œil », lapidation de l’enfant désobéissant ou de la femme adultère, et autres joyeusetés auxquelles nous refusons de nous soumettre aujourd’hui, comme d’y réduire la religion) n’a d’égal que le dégoût qu’elle provoque au sein de nos sociétés occidentales nourries des Lumières et de la laïcité.

Je ne désire pas m’aventurer sur le terrain de la loi musulmane, mais je dis avec force qu’en ce qui concerne la loi juive, il y a bien longtemps que les maîtres du Talmud ont, par une sage interprétation des textes, rendu impossible l’application littérale – donc intégriste – d’une certaine partie du message de la Torah. Laquelle Torah, ne l’oublions jamais, comporte des enseignements d’amour du prochain, de l’étranger, d’une quête effrénée de la justice véritable. צדק, צדק תרדוף , « La justice, c’est la justice que tu poursuivras » (Deutéronome 16:20).

C’est là, ce doit être là, l’objectif véritable de tous ceux qui s’en remettent à la religion pour guider leurs vies. L’intégrisme est terriblement dangereux, d’autant que ceux qui s’en réclament se croient intègres à cause de la similitude sémantique des deux mots. L’intégrisme peut tuer. Il ne l’a déjà que trop fait. Il est indispensable et urgent d’éduquer ou de rééduquer ceux qui s’y livrent et/ou qui y convertissent des âmes immatures.

Enfin l’intégration. C’est encore là un mot aux interprétations multiples, mais dont nous devons essayer de faire un programme de société. Qu’est et que n’est pas l’intégration d’un homme ou d’un groupe d’hommes à une nation ? L’intégration, c’est un effort double : de la part de celui qui demande à être intégré à un monde étranger au sien ; de la part de celui qui doit l’aider à s’intégrer.

Il arrive que des aimants se repoussent ou s’attirent selon celui de leurs deux pôles qui est présenté au pôle de l’autre. Ainsi, un pôle nord et un pôle sud s’attirent tandis que deux pôles nord ou deux pôles sud se repoussent. Sans aller jusqu’à faire de la psycho-physique de bazar, je serais tenté de dire que l’intégration fonctionnera mieux entre des personnes différentes, mais qui s’aimantent ; et alors là, je vais me faire incendier si je me livre à une étymologie sauvage consistant à dire que les aimants s’aimantent parce qu’ils s’aiment, mais aussi par ce qu’ils ont de dissemblable (pôles + et -) !

Le tort que l’on a, concernant l’intégration à un peuple, c’est de confondre intégration et assimilation. Dans cette dernière notion, il y a l’idée d’ingérer l’autre et de le dissoudre, lui, ses coutumes, sa langue, sa cuisine, ses vêtements, sa littérature, etc. Il faudrait qu’il devienne la réplique clonée de celui qui l’accueille et perde sa personnalité, son histoire, ses pratiques.

Non, il nous faut admettre que l’assimilation n’est pas, ne peut pas être le modèle de nos sociétés. Nous ne devons pas chercher à désidentifier  celui qui n’est pas comme nous, mais à recevoir sa richesse et à partager avec lui la nôtre. Difficile programme, mais réalisable. Ne doutons pas qu’une intégration réussie de ceux, si nombreux, qui viennent frapper à nos portes, sera source de paix et de bonheur pour tous. C’est qu’alors, nous nous serons conduits en personnes intègres, rejetant toute forme d’intégrisme, curieux et impatients de cette confrontation pacifique des civilisations.

Rabbin Daniel Farhi.