« Tu es d’où ? », m’a-t-elle demandé.

J’étais à bord du tram parisien, je venais d’atterrir à l’aéroport de Roissy-Charles de Gaulle, une heure auparavant. Pendant la semaine, j’avais vagabondé dans les rues de Rome, visité le Vatican, l’ancien ghetto juif où j’avais mangé dans un restaurant casher. Et j’étais ravi à l’idée de passer le week-end à Paris – voir sa fameuse avenue des Champs Elysées, tout en savourant des croissants dans la ville des Lumières.

Je l’avais déjà remarqué lorsque nous étions sur le quai de la station Cité Universitaire, qui m’avait permis de faire ma correspondance depuis l’aéroport.

Elle avait à peu près l’âge de ma mère, et était accompagnée de trois jeunes personnes, qui étaient de l’âge de mes plus jeunes frères et sœurs.

Au moment, où elle décida de m’adresser la parole, seulement un des trois jeunes enfants – sans doute son fils – était resté à ses côtés.

« Je viens d’Israël », lui ai-je répondu, avec un petit sourire. Son fils servait d’interprète.

Elle acquiesça et fit un geste vers ma tête couverte par ma kippa : « tu ne devrais pas porter ta kippa ici, c’est dangereux en France », dit-elle.

Mon petit sourire disparut. J’ai hésité un moment, pas sur de savoir quoi répondre.

« Qu’est ce que vous me conseillez ? Devrais-je porter un chapeau ? » Elle montra du doigt le bonnet de son fils. « Vous devriez porter votre kippa en dessous d’un bonnet. Mais sans que les gens puissent le remarquer, » dit-elle.

Nous avons fait le trajet ensemble, silencieusement, jusqu’à ce qu’ils descendent à l’arrêt suivant. J’ai eu le temps de leur souhaiter « Shabbat shalom » et ils ont répondu avant de sortir du tram.

Quand je suis arrivé chez mon amie Déborah. Je lui ai raconté la scène que j’avais vécu. Mais elle n’a pas semblé surprise.

Ayant vécu la majeure partie de ma vie à New York, Jérusalem et dans la banlieue du Maryland, je n’avais jamais eu à réfléchir à deux fois quant à savoir si je devais mettre ma kippa à l’extérieur. Je peux compter sur mes doigts le nombre de fois où j’ai dû m’abstenir de le faire.

La première fois,c’était lors d’un voyage à Istanbul et l’autre, c’était pendant mon séjour dans la capitale autrichienne, durant la semaine où Oussama Ben Laden avait été tué.

Je porte une kippa depuis que je suis gosse. Ma kippa m’a toujours couvert la tête , que ce soit, en classe, au travail et – oui – durant mes voyages. Pas une seule fois, un parfait inconnu m’avait demandé de la dissimuler. Pas une seule fois. Jusqu’à ce jeudi soir.

Le timing était quelque peu ironique. Seulement trois jours plus tôt, je siégeais à la Knesset, le Parlement israélien, à l’occasion d’un débat organisé par le comité législatif pour l’alyah et la diaspora sur la signification de la quenelle, une sorte de salut déguisé à la popularité grandissante en France, et que beaucoup considèrent comme antisémite.

La séance a été l’occasion d’une âpre discussion sur la résurgence de l’antisémitisme en Europe en général et en France en particulier, tandis que le premier conseiller de l’ambassade de France écoutait, gravement.

Lorsque mon tour est venu de parler, j’ai expliqué que l’alyah française était en hausse non pas à cause de l’antisémitisme – ou pas seulement à cause de l’antisémitisme, une concession que j’ai faite après avoir été corrigé par un député du Shas – mais plutôt à cause des solides liens juifs et sionistes de ceux qui décident de s’installer en Israël.

« Une certaine vision veut faire de l’antisémitisme la cause principale de la hausse de l’alyah », ai-je dit. « Nous » – je faisais ici référence à l’organisation pour laquelle je travaille – « pensons que cette vision est erronée. »

J’ai continué en expliquant que si l’antisémitisme pouvait expliquer le départ des Juifs de France, il y avait de nombreux autres endroits où ils pouvaient aller – notamment le Canada ou le Royaume-Uni.

L’identité juive joue un rôle majeur dans le choix de s’installer en Israël et les efforts pour renforcer l’identité juive des jeunes sont en réalité corrélés avec la hausse de l’alyah (tandis que dans de nombreux cas, l’antisémitisme éloigne les jeunes de leur identité juive et d’Israël).

« Nous avons l’intention de continuer à renforcer le lien de tous les Juifs avec le peuple juif, avec l’Etat d’Israël et avec la vie juive », ai-je conclu.

Mais, voilà, en seulement quelques jours en France, j’ai eu un petit aperçu de ce qui peut, en réalité, pousser les Juifs à s’en aller.

Le matin du Shabbat, 36 heures après mon arrivée à Paris, je me suis mis à la recherche d’une synagogue. Adresse en main, je ne suis parvenu qu’à trouver un grand immeuble d’apparence ordinaire.

Après avoir tourné autour pour voir si une synagogue se cachait quelque part, je suis entré et me suis mis à grimper les escaliers.

Je suis monté d’étage en étage, j’ai arpenté les couloirs, cherchant en vain des mezouzot et essayant de capter le son d’une prière à chacun des dix-sept étages.

J’ai finalement abandonné et suis ressorti dans le froid. Je m’apprêtais à retourner dans l’appartement de mon amie lorsque j’ai aperçu une femme portant un manteau clair et un chapeau assorti, qui descendait l’escalier à côté de l’immeuble, sous le niveau de la rue.

Je l’ai suivie à distance et l’ai vue ouvrir une porte métallique quelconque, sur laquelle j’ai identifié des caractères hébraïques. Je suis entré et j’ai découvert une grande pièce remplie de dizaines de fidèles en train de faire la lecture hebdomadaire de la Torah.

Il s’agissait visiblement, et à plus d’un titre, d’une synagogue souterraine. (De façon quelque peu ironique, lorsque j’ai enlevé mon bonnet et révélé ma kippa, on m’a tendu une grande kippa noire en m’expliquant que la mienne était « trop petite ».)

Lors de la première partie de ma visite, Deborah prenait chaque matin un moment pour évaluer si nos plans de la journée nous emmèneraient dans des endroits où l’affichage de ma kippa serait particulièrement malavisé.

Au moment de mon départ, la question ne se posait plus. Mon bonnet de laine (cousu par un ami de ma famille à l’époque où je servais au sein de l’armée israélienne et réalisé selon des spécificités militaires) reposait dans ma veste et, chaque fois que je sortais, je l’enfilais.

J’ai ainsi profité de mes vacances, comme à peu près n’importe quel autre touriste à Paris. J’ai appris la différence entre une pâtisserie et une boulangerie, me suis tordu le cou pour capturer le moindre recoin du somptueux Palais Garnier et je me suis perdu dans le Louvre.

Tandis que nous arpentions, avec Deborah, la place du Trocadéro, attendant que la Tour Eiffel scintille d’une lumière stroboscopique comme elle le fait au début de chaque heure de la nuit, je lui ai confié qu’il y avait quelque chose d’agréable dans l’anonymat que procure le bonnet.

Les regards prolongés que suscite ma kippa peuvent finir par être lassants. De temps à autre, lui ai-je dit, c’est agréable de se fondre dans la foule, libéré du poids des préjugés des autres.

Mais c’est un plaisir coupable. L’anonymat forcé est en fin de compte quelque chose de laid, particulièrement lorsque vous vous sentez obligé de cacher qui vous êtes à cause de la peur.

En dégustant des burgers dans un deli de type new-yorkais, situé dans Le Marais, un quartier historique bourré de restaurants casher et de boulangeries, je n’arrêtais pas de remarquer les clients qui mettaient leur kippa en entrant dans le restaurant et l’enlevaient en sortant.

Une synagogue à proximité est coincée derrière une barrière en fer à l’air menaçant. Une école juive de quartier est en permanence sous le contrôle de caméras de sécurité, surveillant la rue de près.

Le matin précédant mon départ, le quotidien Métro a révélé que des slogans antisémites avaient été découverts sur le Mur pour la Paix, un monument créé par l’artiste Clara Halter, femme de l’écrivain juif français et survivant de la Shoah Marek Halter, et qui s’inspire du Mur des Lamentations.

Ce lieu se trouve sur le Champ de Mars, une étendue de gazon attenante à la Tour Eiffel. C’est là qu’Alfred Dreyfus fut dégradé et que son épée fut brisée tandis que 20 000 de ses compatriotes criaient « Mort au Juif », le 5 janvier 1895.

Le lieu a été vandalisé par des inscriptions se moquant de la Shoah et saluant la quenelle. Je m’y étais rendu la nuit précédente sans réaliser que c’était le 119ème anniversaire de l’humiliation de Dreyfus. Il est possible que les voyous aient eu un sens plus aigu, et plus cruel, de l’Histoire.

Plus j’évoque mes expériences à Paris, et plus j’entends parler des autres qui n’ont pas été aussi chanceux que moi : les adolescents victimes d’insultes dans les rues passantes, les commerçants qui ont découvert des croix gammées barbouillées sur les devantures de leur magasin, la jeune fille qui s’est fait arracher du cou son étoile de David dans le métro.

Et pourtant, je n’ai fait l’expérience d’aucune violence, ni verbale ou physique.

Ce que j’ai découvert en France, c’est un profond sentiment d’insécurité, une étrange déconnexion entre la vitalité de la troisième plus importante communauté juive du monde – où il y a, paraît-il, plus de restaurants casher qu’à Manhattan – et l’incapacité à célébrer cette vitalité à l’air libre.

Selon un rapport récemment publié par l’Agence des droits fondamentaux de l’Union Européenne, un pourcentage stupéfiant de     70 % des Juifs français interrogés ont dit craindre être victimes de harcèlement en raison de leur judéité.

74 % ont dit éviter de porter la kippa ou l’étoile de David de temps à autre et 51 % ont dit éviter de le faire fréquemment, voire tout le temps.

Et c’est comme si l’insécurité commençait à vraiment produire ses effets. Comme me l’a confié un étudiant juif français, « très peu de jeunes Juifs voient un avenir en France. »

Plus que tout peut-être, mon court séjour à Paris fut une leçon d’humilité. J’ai eu la chance de ne jamais avoir vécu dans un endroit où je sentais que je ne pouvais pas exprimer ma judéité de manière ouverte.

Même si je savais, bien sûr, qu’il existait des endroits – même en Europe – où l’affirmation fière de son identité juive pouvait être risquée, j’ai justement effectué une visite dans un tel endroit afin de marteler ça, une fois de retour chez moi.

Un article récent sur les défis de la vie juive en Turquie comportait une blague qui aurait pu être racontée aussi bien à Paris qu’à Istanbul.

« Savez-vous pourquoi les hommes juifs portent toujours un chapeau ? », demande un membre de la communauté juive. « Parce qu’ils ne savent pas s’ils vont entrer ou sortir. »