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Indifférence

Le 6 octobre 2023, Israël vit son dernier matin d’avant. Personne ne le sait encore. Sur la route côtière, à hauteur du carrefour d’Oudim, un motard de quarante-cinq ans roule vers le nord. Eyal Yehuda travaille dans la high-tech, il a cinq enfants, et il a commis une faute minuscule : il a doublé la mauvaise voiture.

L’homme au volant n’a pas supporté d’être dépassé. Il accélère, rattrape la moto, la percute une fois, deux fois, à cent quarante à l’heure. Yehuda est projeté à des dizaines de mètres. Il meurt sur place. La voiture, devenue folle, déboîte et écrase contre un mur un piéton de trente-cinq ans, Maor Ben David, qui se tenait là avec sa mère. Il devait se marier après les fêtes. Sa mère regarde.

Le conducteur descend de sa voiture. Il voit cette femme penchée sur le corps de son fils. Il lui dit : « Calme-toi. » Puis il vole un camion arrêté pour porter secours, et il rentre chez lui.

Le lendemain, le pays apprendra ce qu’est l’indifférence à la vie quand elle se déploie à l’échelle d’un massacre. Mais ce matin-là, sur une route ordinaire, un homme avait déjà tué deux fois sans ralentir. Et la justice israélienne, depuis peu, avait trouvé un mot pour cela.

Le mot est adishout. L’indifférence.

Pendant soixante-dix ans, un mort sur la route fut un accident. Un drame, parfois une faute, rarement un crime. Le conducteur qui tuait répondait d’ « homicide » — la vieille catégorie héritée du droit mandataire, fourre-tout commode où l’on rangeait tout ce qui n’était pas le meurtre prémédité. En 2019, une réforme du Code pénal a fait sauter cette catégorie. À sa place, un escalier de quatre marches, du moins grave au plus grave, et une distinction nouvelle, presque philosophique, glissée dans la définition du meurtre.

Désormais, on peut tuer par intention. On peut aussi tuer par indifférence. Et c’est exactement la même chose aux yeux de la loi.

Toute la chronique judiciaire d’Israël tient aujourd’hui dans l’écart entre deux états d’âme. Il y a la légèreté : je roule trop vite, je prends un risque, mais j’espère que rien n’arrivera, que ça n’arrivera pas à moi. Douze ans, au plus. Et il y a l’indifférence : je roule de telle façon qu’il m’est égal que quelqu’un meure. Non pas « j’espérais que non », mais « peu m’importe ». Là, ce n’est plus un accident. C’est un meurtre, et la prison à vie devient possible.

Entre les deux phrases, il y a une vie d’écart. Et c’est désormais devant les tribunaux qu’on décide laquelle le conducteur s’est dite, à l’instant où il a appuyé sur l’accélérateur.

Les juges ont commencé à le décider, dossier après dossier. Le chauffard ivre qui a fui un barrage à cent vingt-six à l’heure et fauché un policier bénévole, un samedi à l’aube : meurtre par indifférence, dix-sept ans et demi. Le voleur de voiture qui a écrasé, à Holon, le vieux fondateur d’un club de football de quartier — un homme qui ramassait les enfants des rues pour les sauver : meurtre, dix-huit ans.

Et puis il y a le cas qui est monté d’un cran encore. Un mineur de dix-sept ans et demi, lancé à cent quarante-cinq à l’heure, qui fonce sur le policier debout sur l’îlot central, un homme qui tenait une herse à la main. Barak Meshulam, vingt-neuf ans, projeté contre un poteau, mort sur le coup. Pour lui, le tribunal n’a pas retenu la simple indifférence, mais le meurtre aggravé. Vingt ans — et seule la minorité du coupable l’a sauvé de la perpétuité obligatoire.

À chaque audience, la mère de Meshulam est venue vêtue de l’uniforme de son fils. Elle voulait que les juges aient sous les yeux ce qu’ils risquaient d’oublier : que son fils n’était pas un obstacle sur la chaussée. « Mon fils n’est pas un poteau, disait-elle. C’était un policier. » L’accusé, semble-t-il, l’avait pris pour un poteau. Tout est là. Là où l’un voit un poteau, la loi, maintenant, voit un homme — et celui qui ne fait pas la différence devient un meurtrier.

Tout le monde, dans le monde judiciaire, n’applaudit pas. La défense publique tient bon : poursuivre pour meurtre des gens qui ont tué sans le vouloir, c’est forcer les mots. L’indifférence de la rue n’est pas l’indifférence du juriste. Pour condamner pour meurtre, il faudrait prouver que le conducteur savait qu’il allait tuer et que cela lui était égal. Or, demandez-lui une seconde avant le choc s’il roulerait ainsi en sachant qu’un mort l’attend : presque tous répondraient non. On peut punir lourdement un homme sans lui coller au front l’étiquette la plus lourde de toutes.

Le parquet répond que la voiture, entre certaines mains, est une arme. Que ce ne sont pas des accidents, mais des crimes. Et que les tribunaux, fois après fois, lui donnent raison.

La question, au fond, n’est pas technique. Elle est morale, et c’est pour cela qu’elle est belle. Punit-on un acte, ou nomme-t-on un homme ? Le mot « meurtrier » répare-t-il quelque chose, ou se contente-t-il de mettre la bonne taille de douleur sur la bonne tombe ?

Au mois d’avril dernier, le tribunal de Lod a tranché un dernier dossier. Une touriste de soixante-neuf ans, venue de Russie revoir sa fille après des années, cueillie à l’aéroport en pleine nuit, étreinte sur le quai des arrivées — et tuée deux heures plus tard, à un carrefour, par un voleur de voiture en fuite à cent trente-six à l’heure. Elle est morte sous les yeux de sa fille, avant même d’avoir vu ses petits-enfants. Le tribunal a écrit qu’il avait agi « par indifférence totale à la vie humaine », pour la seule peur du gendarme. Dix-sept ans.

Les familles, à la sortie, parlent d’un sentiment de justice. C’est rare, en Israël, en cette année-là. Aucune n’a dit que cela ramènerait le mort.

L’an passé, quatre cent cinquante-neuf personnes sont mortes sur les routes du pays. Un record en vingt ans. La justice a trouvé un mot plus lourd pour les nommer. La route, elle, n’a pas ralenti.

Reste cette date qui ne veut pas s’effacer : le 6 octobre. La veille. Comme si, déjà, quelque chose avait cédé — comme si l’indifférence, ce matin-là, faisait sa répétition sur une route de bord de mer, avant d’entrer dans l’Histoire le lendemain. On a beaucoup dit, depuis, qu’il fallait réapprendre à se soucier les uns des autres. Les tribunaux, à leur manière sèche, ne disent rien d’autre. Ils ont seulement décidé que ne pas se soucier de tuer, c’était déjà tuer.

 

à propos de l'auteur
Ancien avocat au Barreau de Paris durant 24 ans, aujourd’hui auteur et observateur attentif d’Israël, David Castel explore les histoires vraies qui révèlent la société derrière les faits. Entre justice, destins singuliers et mystères du quotidien, il écrit avec la rigueur du juriste et la sensibilité du conteur. Ses chroniques judiciaires dévoilent un Israël humain, contrasté, souvent surprenant.
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