Plus personne ne l’ignore, la Belgique a été brutalement tirée de l’illusion qui, jusqu’à cette ignoble tuerie à caractère antisémite perpétrée dans l’enceinte de son Musée Juif à Bruxelles, lui laissait penser qu’on peut laisser s’installer un climat délétère dans les rues de ses villes sans avoir un jour à en payer un prix douloureux.

Ce prix, le pays a commencé à le payer ce samedi 24 mai.

On pourra dire beaucoup de choses de ce massacre antisémite commis de sang-froid au cœur de l’un des quartiers les plus et les mieux fréquentés de la capitale par un épigone local de Mohamed Merah et qui aura coûté la vie à quatre innocents, sauf que cet attentat terroriste était inattendu ou imprévisible.

Aujourd’hui, il ne devrait y avoir de place que pour exprimer de l’effroi devant la libération et la banalisation de la parole antisémite et le passage à l’acte tragique qui en a résulté ce week-end.

Mais, déjà, il faut dire aussi qu’une autre tragédie résultera inévitablement un jour prochain des mêmes causes si rien n’est fait avec détermination pour en finir sans plus tarder avec le laxisme et l’incohérence qui empoisonnent l’atmosphère de notre société depuis bientôt une quinzaine d’années.

C’est qu’il n’est pas cohérent, en effet, de condamner l’antisémitisme après avoir trop longtemps permis l’organisation sur les places et dans les rues de nos cités de jeux de rôles moyenâgeux mettant en scène des juifs qui tuent des enfants par plaisir, ou d’autres buvant le sang de leurs victimes.

Pas cohérent de professer son refus de l’intolérance après n’avoir rien dit des graves appels à la haine des Juifs lancés pendant l’indécente manifestation anti-israélienne du 11 janvier 2009 à Bruxelles.

Pas cohérent de s’indigner de l’alarmante résurgence de la haine antisémite quand des accusations d’un autre âge sur la cruauté du « peuple déicide » résistent jusqu’à aujourd’hui encore sur les forums de discussion de la chaîne publique de télévision belge au nom d’une liberté d’expression dévoyée.

Pas cohérent de pleurer les Juifs assassinés aujourd’hui quand, lundi dernier encore, les plus hautes autorités politiques et académiques honoraient au cœur du campus de l’Université Libre de Bruxelles la mémoire de Stéphane Hessel qui osait dire de l’occupation allemande qu’elle était relativement inoffensive rapportée à l’occupation de la Palestine, et suggérait donc du Sionisme qu’il n’est pas seulement l’incarnation la plus achevée du fascisme contemporain, mais de tous les fascismes qui l’ont précédé.

Pas cohérent pour un président des Amitiés Belgo-Palestiniennes (ABP) de pourfendre Israël au milieu d’une forêt de drapeaux du Hamas, du Hezbollah et du Djihad islamique pendant cette manifestation de sinistre mémoire en janvier 2009, et déposer aujourd’hui une gerbe de fleurs devant l’endroit où la haine ainsi instillée aura contribué à faire couler le sang d’autres Juifs innocents.

Pas cohérent pour un ancien ministre de la Défense et actuel président de l’Assemblée nationale de se proclamer l’ami de la communauté juive après avoir vomi sur l’Etat d’Israël devant le Mémorial de la Shoah pendant la Seconde Guerre du Liban, avoir suggéré sur une estrade de sa proprette ville de province des comparaisons douteuses entre la politique de l’Etat juif et celle de l’Allemagne nazie, avoir attaqué en justice l’organisation faîtière de la communauté juive de Belgique pour son impudence à dire de ces propos qu’ils risquaient d’inciter à la haine antisémite et, de surcroît, avoir inventé qu’il avait été traité d’antisémite.

Pas cohérent pour un homme politique de premier plan – devenu depuis Premier ministre du pays – de proclamer sa détermination à combattre les stéréotypes antisémites après s’être jadis étonné publiquement qu’il pût exister des Juifs pauvres, ou après avoir stigmatisé l’insensibilité de la communauté juive devant les souffrances infligées par un cruel Etat d’Israël aux très innocentes populations palestiniennes de Gaza.

Pas cohérent pour l’actuel président d’un grand parti de centre-droit de pleurer aujourd’hui la mort d’innocents après avoir appelé il y a peu à combattre l’inacceptable « politique de judaïsation de Jérusalem », après que son père se soit fait le promoteur d’une loi de compétence universelle qui visait essentiellement le défunt Premier ministre Ariel Sharon.

Pas cohérent de rapporter dans nos foyers les échos de l’irruption de la violence antisémite après avoir présenté comme vérités irrécusables des montages grossiers où, après celui – fameux – relatant la « mort » du dénommé Mohamed Al Dura au nom duquel Mohamed Merah allait justifier ses meurtres à Toulouse en 2012, le commentaire des journalistes de télévision invite cette fois à accuser d’invisibles Juifs surarmés céder à leur cruauté atavique et assassiner deux de ses grands frères.

Devant toutes ces incohérences – et ces innombrables autres encore qu’il faudra bien un jour toutes recenser -, il est urgent d’appeler les responsables politiques, judiciaires, médiatiques et associatifs à prendre pleinement conscience du danger que ces petites lâchetés et grandes trahisons font peser sur l’ensemble de la société, et à faire de la lutte contre l’antisémitisme une véritable cause nationale.

Car sans cette prise de conscience, il n’y aura aucune solution pour se prémunir du déchaînement prévisible de la parole et de l’acte antisémites, sauf à déployer toujours davantage de forces de l’ordre devant tous les lieux où étudient, prient, vivent et se rencontrent les Juifs de notre pays. Une solution qui, on l’imagine, n’en est pas une.

Après avoir, à quelques exceptions près, évité soigneusement de reconnaître le caractère antisémite de la tuerie et réussi à ne pas non plus la qualifier d’attentat terroriste, les responsables politiques et judiciaires du pays ont néanmoins déclaré solennellement qu’aucun effort ne sera épargné pour arrêter l’assassin et le traduire en justice.

Bien.

Sauf que l’essentiel du problème est au moins autant en amont chez les fabricants de haine qu’en aval, chez ceux qui passent à l’acte. Bien donc, sauf que demain déjà, on passera à autre chose, par exemple aux marchandages de coulisses entre partis vainqueurs et vaincus pour constituer, après les élections politiques de cette longue et triste journée de printemps, un prochain gouvernement qui de toutes façons les inclura tous ou presque, en espérant que pour arriver à cette singularité de notre « particratie » il faudra un peu moins des 541 jours employés pour former le dernier.

Rapidement, le choc et l’horreur se dissiperont et chacun se hâtera de retourner à sa vie sans trop penser au sang qui, inévitablement, coulera à nouveau un jour prochain sur le trottoir d’une rue voisine. C’est normal, ainsi va la vie, direz-vous et sans doute avez-vous raison. La vie a de ces exigences qu’elle ne laisse personne ignorer longtemps,
n’est-il pas ?

Gare au prochain réveil, en Belgique, mais pas seulement !