Vingt-trois jours de nuit totale (adhésif jamais retiré de son visage et de ses yeux), terrorisé, interdit d’usage des toilettes, nu, affamé, frigorifié, nourri par une paille.

Son corps sera torturé, massacré d’impacts et de brûlures de cigarettes jusqu’aux parties génitales. Sa chair dès lors à vif, Youssuf Fofana lui « nettoiera à l’acide » après avoir commencé à lui trancher la gorge et à lui infliger des blessures au couteau (non mortelles).

Ilan est encore vif et conscient. Il va jusqu’à faire entendre ses hurlements à ses parents par téléphone. Il sera ensuite aspergé d’essence par Youssouf Fofana qui mettra le feu au corps d’Ilan, brûlé vif sur 80% du corps avant d’être jeté bâillonné menotté yeux bandés, toujours nu, sur des voies ferrées.

Ilan se traînera plusieurs heures dans les bois, avant d’arriver à un grillage, puis près d’un chemin de fer avant que des passants ne le découvrent vivant et agonisant au petit matin. Incapable de s’exprimer, il décédera dans l’ambulance.

Si l’horreur n’a pas disparu de l’actualité internationale, qui aurait pu imaginer qu’elle surgirait sous la forme d’une pure duplication des expériences de séquestration, de torture et d’assassinat « vues à la télé».

Ainsi, si la perte de repères moraux devait apparaître à la télé comme le corollaire de la violence en terrain de guerre, rien, dans le pacifisme français apparent, ne préparait le Spectateur à recueillir le corps réellement mutilé d’un jeune homme de 23 ans, Ilan Halimi.

Les communautés juives et noires ont particulièrement été outrées devant l’horreur réalisée par un sombre gang proclamant fièrement son identité : « gang des barbares ».

Barbare, barbaros. L’étymologie grecque nous rappelle que le barbare est à l’origine l’étranger à la Cité.

Dans les débris du corps de ce juif français, n’est-ce pas notre propre identité citoyenne que nous devons rechercher ? Si cette mort injustifiable a été fomentée par un amalgame d’images télévisuelles et de préjugés, alors nous devons donner une actualité sans précédent au mouvement fondamental de séparation entre la barbarie et la civilisation.

Ce mouvement, il s’appelle la critique rationnelle, et il peut être effectué par tous. La critique rationnelle passe par une technique, le dévoilement des préjugés, et propose une tactique, le contre-champ, bien loin des clichés télévisuels. Surtout, il nous permet le partage des compétences.

La Mémoire, l’Histoire…

On entend souvent dire que les juifs ont monopolisé le discours public historique en imposant la Mémoire d’un événement, la Shoah, et le monopole d’une souffrance, celle vécue par les Juifs en Europe.

Depuis 10 ans, les commémorations se succèdent et se répondent, au point que la seule identité publique des Juifs de France semble correspondre à une histoire datant de 60 ans !

Or l’histoire française ne s’est pas arrêtée il y a 60 ans, et celle des juifs non plus. Venant d’Egypte, du Maroc, d’Algérie ou de Tunisie, les juifs ont dû immigrer en France suite aux décolonisations progressives de ces pays.

Aussi, tout comme les immigrants originaires de l’Afrique, l’histoire de la majorité des juifs de France ne peut être comprise qu’à travers celle de la colonisation européenne de l’Afrique. Les Juifs Noirs partagent donc des identités propres à ce qu’on appelle « l’histoire post-coloniale.»

En France, plus de 10% de la population, notamment les africains et les juifs, serait concernée par « les études post-coloniales. » Les études post-coloniales permettent de mettre à jour les rapports sociaux, économiques et culturels résultant de l’interaction entre l’Europe et les pays colonisés. Elles peuvent ainsi rendre compte des cultures « minoritaires », « périphériques », « mineures » ou « émergentes ».

Mais contrairement aux Etats-Unis et en Angleterre, où le champ des     « études post-coloniales » se développe depuis près de 30 ans, les universités françaises n’ont pas ouvert ces champs disciplinaires.

Alors quand la mémoire de la Shoah apparaît être la seule histoire minoritaire présente dans le discours public, les juifs, et notamment la majorité des juifs de France, qui sont sépharades, se sentent aussi discriminés que les africains et les antillais.

La réticence française à rendre compte de la diversité des histoires et des mémoires crée des déséquilibres dans toutes les communautés. Ne révélerait-elle pas une censure institutionnelle de l’ancien empire colonial français ?

Ensemble, il faut promouvoir les études post-coloniales.

Identités imaginaires

L’immigration qu’ont vécu la génération de nos grands-parents, de nos parents et même notre génération, ainsi que la médiatisation des conflits internationaux, créé en nous des identités hybrides.

Souvent, nous nous sentons pas vraiment « comme-ci » ni vraiment « comme ça », mais on est « ci » et « ça », et souvent « ci » et « ça » sont en opposition !

Pour résoudre ces conflits d’identités, certains sont tentés d’emprunter l’identité de l’autre, et d’oublier l’unique mélange que l’on est : soi-même.

D’autres tentent de récupérer une identité passée et mythifiée. On se dit alors que la meilleure solution serait de retourner sur un-lieu-d’origine, un lieu qui, comme toute origine, n’existe pas. C’est ainsi que chacun tente, à sa manière, de retourner sur la terre d’origine, auprès de la terre-mère.

Certains partent en Israël pour vivre pleinement leur judaïsme, une identité religieuse ; d’autres vont en Palestine à la recherche de l’arabité, une ethnicité ; et puis pourquoi pas un retour en Côte-d’Ivoire à la recherche de « l’ivoirité », qui correspond à un concept raciste de l’identité. Ces trois exemples ne sont pas équivalents, mais du point de vue de ce qu’ils disent de l’intégration française, ils le sont.

Ensemble, il faut discuter de ces « conflits dans la tête » transversaux aux identités d’immigrants, qui se distinguent des conflits réels.

La vraie richesse du parvenu

Souvent, on entend dire que le « juif est riche ». Ce discours atteint tout le monde, et même certains juifs, qui ont oublié la moitié de la communauté juive !

Malheureusement, il existe bien des juifs pauvres qui sont aidés par des associations de solidarité communautaire. Certaines d’entre elles travaillent conjointement avec d’autres institutions venant en aide aux noirs pauvres d’origine africaine ou antillaise.

Quant aux juifs qui ont réussi, ils ont pour secret une croyance simple: ils croient en l’opportunité. Croire en l’opportunité, cela ne veut pas dire  « avoir l’esprit opportuniste » ou pire : rêver passivement à « l’égalité des chances », parce que nous savons tous que l’égalité n’existe pas.

Nous naissons chacun avec des conditions de départ différentes, mais il est possible de rattraper le destin par une deuxième étape de la vie, voire une troisième, ou même une quatrième étape dans sa vie !

Combien de juifs ou de noirs ont du refaire leur vie plusieurs fois parce que le sort les avaient obligé à quitter leur pays ?

Le secret des entrepreneurs juifs et noirs qui réussissent, c’est de savoir que leur chance, ce n’est pas d’être comme les autres : c’est d’être libre.