Le 28 octobre 1965, le concile « Vatican II » publiait une « Déclaration sur l’attitude de l’Eglise à l’égard des religions non-chrétiennes » qui comportait notamment l’article 4 consacré à la religion juive. C’est peu de dire que cet article révolutionna les rapports entre l’Eglise catholique et le judaïsme après des siècles de discorde, d’accusations multiples – dont celle de déicide – de persécutions et de conversions forcées. J’y reviendrai plus loin.

Auparavant, je voudrais rappeler la mémoire bénie de celui qui fut à l’origine de ce concile, le pape Jean XXIII. Elu le 28 octobre 1958 à l’âge de 78 ans pour être un « pape de transition », il succède à Pie XII. De fait, il ne règnera que 5 ans puisqu’il mourra le 3 juin 1963 des suites d’un cancer de l’estomac, non sans avoir adressé au monde le 11 avril précédent son testament spirituel sous la forme de l’encyclique Pacem in terris.

Au-delà du monde catholique celle-ci est adressée « à tous les hommes de bonne volonté », fait l’apologie de la démocratie, affirme que la guerre ne peut être un instrument de justice et préconise que ce soit désormais la « loi morale » qui régisse la relation entre les états, prônant la solidarité, la justice et la liberté. C’est donc lui qui prend l’initiative de convoquer un nouveau concile, près de 100 ans après celui de 1870. Il l’ouvre solennellement le 11 octobre 1962 devant quelque 2540 cardinaux et évêques du monde entier. Il ne se terminera que le 8 décembre 1965 sous le pontificat de Paul VI qui ne manquera pas de rendre hommage à son prédécesseur.

Parmi les déclarations votées au cours de Vatican II, celle dont il a été question plus haut concernant l’Eglise et les religions non-chrétiennes, intitulée Nostra Ætate, « À notre époque », sera votée le 28 octobre 1965 par 2221 voix sur 2312, soit plus de 98%. En voici le préambule :

« A notre époque où le genre humain s’unifie de jour en jour davantage et où se resserrent les liens entre les divers peuples, l’Eglise examine plus attentivement quelle est son attitude à l’égard des religions non-chrétiennes. Ayant comme tâche de promouvoir l’unité et la charité entre les hommes, et même entre les peuples, elle examine tout d’abord ici ce que les hommes ont en commun et qui les amène à communier dans un même destin ».

Suit l’énoncé des différentes religions non-chrétiennes : l’hindouisme, le bouddhisme, l’islam et enfin le judaïsme. C’est le paragraphe 4 de Nostra Ætate. En voici quelques extraits importants :

« L’Eglise a toujours également devant les yeux les paroles de l’Apôtre Paul sur les siens « à qui appartiennent l’adoption filiale, la gloire, les alliances, la loi, le culte, les promesses, les patriarches, et de qui est né, selon la chair, le Christ » (Romains 9:4-5), fils de la Vierge Marie. Elle se rappelle aussi que du peuple juif sont nés les Apôtres, fondements et colonnes de l’Eglise, ainsi que le plus grand nombre des disciples qui annoncèrent au monde l’Evangile du Christ ».

« En conséquence, puisque le patrimoine spirituel commun aux Chrétiens et aux Juifs est si grand, le Concile veut encourager et recommander entre eux la connaissance et l’estime mutuelles, qui naîtront surtout d’études bibliques et théologiques ainsi que de dialogues fraternels ».

« Bien que les chefs des Juifs, avec leurs partisans, aient poussé à la mort du Christ, cependant ce qui a été commis durant sa Passion ne peut être imputé ni indistinctement à tous les Juifs vivant alors, ni aux Juifs de notre temps ».

[…] « En outre l’Eglise, qui réprouve toutes les persécutions contre qui que ce soit, se souvenant du patrimoine qu’elle a en commun avec les Juifs, et poussée, non pas par des raisons politiques, mais par le motif religieux de la charité évangélique, déplore les haines, les persécutions et toutes les manifestations d’antisémitisme qui, quels que soient leur époque et leurs auteurs, ont été dirigés contre les Juifs ».

Il est clair que ce discours était particulièrement novateur vingt ans après la fin d’une guerre dont le RP Bernard Dupuy avait écrit que l’extermination des Juifs qui y avait été menée par le nazisme n’avait été rendue possible que dans « une Europe fertilisée par la foi chrétienne ».

Cette nouvelle parole catholique, dont on peut déplorer qu’elle ne se soit pas fait entendre 25 ans plus tôt au sommet de l’Eglise, a été pour nous, contemporains de l’événement, une véritable révolution à partir de laquelle les amitiés judéo-chrétiennes ont pu se développer.

N’oublions pas que le concile Vatican II avait été précédé par la conférence internationale extraordinaire qui s’était tenue dans le petit village de Seelisberg en Suisse, du 30 juillet au 5 août 1947, pour étudier les causes de l’antisémitisme chrétien, sous l’impulsion et la direction de Jules Isaac, accompagné par les grands rabbins Jacob Kaplan, Alexandre Safran, Georges Vadnaï, ainsi que des représentants des églises catholique et protestante.

On peut dire aujourd’hui que le contentieux judéo-chrétien a trouvé son heureuse issue à travers l’initiative de ces hommes de bien relayée quinze ans plus tard par le « bon pape Jean » et son successeur courageux, Paul VI.

Vatican II – qui par ailleurs a bouleversé l’approche qu’avait l’Eglise vis-à-vis du dogme et de sa présence au monde – a été un formidable vecteur de paix et d’ouverture au milieu d’un XXème siècle qui avait connu la Shoah et Hiroshima. Il n’a hélas pas réussi à établir sur la terre l’idéal des prophètes dont il se voulait porteur. Au moins aura-t-il fait que Juifs et Chrétiens retrouvent, en même temps que leurs communes racines, le chemin d’un nécessaire et précieux dialogue.

Shabbath shalom à tous et à chacun !

Rabbin Daniel Farhi.