Aux morts sans sépulture, in memoriam

Encore un peu et je manquai à mes devoirs les plus élémentaires, à savoir rendre hommage à la mémoire des victimes du tremblement de terre d’Agadir qui fit des milliers de morts et ravagea ma belle ville natale en quelques fractions de secondes.

Je suis né à Agadir et ai vécu cette terrible nuit au milieu de laquelle un séisme de forte intensité a réduit en poussière le lieu où j’ouvris les yeux sur le monde pour la première fois.

Je me souviens encore très bien du déroulement des événements. Il y avait eu des signes annonciateurs de la catastrophe, des petites secousses qui se produisirent en plein jour, alors que nous étions dans les salles de classe. J’eus la sensation que les entrailles de la terre, le sol sur lequel nous posions nos pieds était traversé de courants électrique.

L’institutrice Madame Ouanaounou nous fit évacuer précipitamment la salle. Je me souviens de ce jour là : rentré à la maison, je relatai à ma mère avec un large sourire ce qui me paraissait être un événement anodin, rompant la triste monotonie de nos journées. Ma mère ne dit rien, elle leva les yeux, me regarda fixement et en son for intérieur, s’abstint de me dire la gravité de l’événement que nous venions de vivre.

Le drame survint moins de trois jours plus tard, peu après minuit. La quasi totalité des immeubles de la cité trembla sur ses fondements et un immense amas de poussière et de décombres tenait désormais lieu de paysage urbain. Je n’avais que 9 ans, mon père était absent, seule ma mère était présente et nous étions sept enfants, tous sortis indemnes de ce cataclysme.

Les immeubles autour de la place de la Kissariya avaient disparu, les décombres formaient des collines ou des dunes. La poussière rendait l’air irrespirable. Mais il y avait les cris des blessés ou des femmes qui avaient perdu toute leur famille, ensevelie sous les pierres. Je rappelle que les femmes étaient en chemise de nuit et les hommes en pyjama…

Il m’arrive parfois de m’interroger sur moi-même : par quel miracle, par quel hasard, avons nous été, ai-je été épargné ? Pas une égratignure…

Que serais-je devenu si ce terrible cataclysme n’avait pas changé le cours de ma vie, me conduisant en métropole, à Paris ? Le changement fut violent : quitter une belle station balnéaire où il faisait toujours beau, où le soleil brillait tout le temps, où la belle plage de sable fin mesurait plusieurs km, où les poissons, notamment les sardines et le thon avaient un goût que je n’ai plus retrouvé depuis.

Nous étions dans cette ville, au bord d’un monde à part. Les relations avec les autochtones, principalement des Berbères, étaient correctes. D’ailleurs, ce ne sont pas des gouvernantes anglaises qui me chantaient des berceuses mais des bonnes berbères qui fredonnaient des airs dans leur langue maternelle.

La pratique religieuse du judaïsme se faisait sans aucune difficulté. Bien sûr, la naissance d’Israël avaient quelque peu tendu les relations avec le milieu ambiant, mais le vieux roi Mohammed V avait pour la communauté juive locale des égards particuliers. Surtout, les institutions juives US, notamment le Joint, faisaient ce qu’il fallait pour que les rouages fonctionnent sans heurt. Ce qui explique qu’au tout début des années 50, des centaines de milliers de sujets juifs de Sa Majesté prirent le chemin de l’exil pour rejoindre la Terre promise de leurs ancêtres…

Serais-je devenu un philosophe germaniste si ce cataclysme ne m’avait pas arraché au milieu qui m’avait produit ? Aurais-je tant écrit sur la philosophie juive et arabe du Moyen Age et aussi, singulier paradoxe, sur le renouveau de la philosophie juive en Allemagne depuis Mendelssohn jusqu’à Martin Buber et Franz Rosenzweig ?

Je me pose souvent la question non pas par un goût immodéré pour l’introspection mais parce qu’une large problématique philosophique se cache en-dessous : l’avenir, notre avenir individuel est-il écrit quelque part ? Sommes nous soumis à une loi d’airain, à un déterminisme astral ou terrestre auquel aucun bipède ne pourra jamais échapper ni se soustraire ?

J’avoue ne pas avoir de réponse mais continuer néanmoins à tenter de déchiffrer les carnets de la Providence si toutefois elle existe vraiment !

Dans le cas contraire, serions-nous livrés aux caprices d’un hasard, heureux ou malencontreux dont personne n’aurait le secret ? C’est difficile à dire. Me revient à l’esprit un célèbre passage de la Mishna Haguiga où les sages du Talmud disent que celui qui cherche à savoir ce qu’il y a en haut ou en bas, ce qui était avant ou ce qui se produira après, eh bien, il eût mieux valu pour celui-là qu’il ne fût jamais venu au monde ! On chercherait difficilement ici les subtiles nuances auxquelles les talmudistes, dialecticiens consommés, nous ont habitués.

Je préfère plutôt l’image fournie par Martin Heidegger, même si je trouve les talmudistes plus fréquentables que l’auteur de Sein und Zeit. Parlant de la présence de l’homme au monde, il a dit : wir sind geworfen (nous y sommes jetés, projetés)… Les talmudistes auraient répliqué en traitant cet homme d’épicurien, ce qui, dans leur terminologie polémique, désigne les athées ou les mécréants.

Je crois, pour ma part, que Heidegger pensait à la solitude de l’homme sur cette terre où il fait toujours figure d’étranger. Nous sommes jetés, projetés dans un milieu, une famille, un pays, une culture, une religion, un sexe, etc… sans jamais savoir ce que nous allons faire ou devenir.

Prenez l’image suivante : une ménagère prépare un dîner pour sa famille; elle met dans une casserole une boîte de petits pois et des morceaux de viande. Elle y ajoute des condiments, sel, poivre, huile, etc… Et pour finir, elle remue le tout avec une spatule, ce qui fait que des petits pois très éloignés les uns des autres se rapprochent ou sont contraints de subir la démarche inverse… Remplacez à présent les petits pois et les morceaux de viandes par des … êtres humains.

Kant aurait parlé d’une aporie ; cela nous échappe. Qui manie la spatule, qui remue le contenu de la casserole ou de la marmite ?

Qui, en cette nuit fatidique du 29 février 1960 (un vingt-neuf, cela ne se produit que tous les quatre ans), a décidé que les uns mourraient ou perdraient la raison, tandis que d’autres allaient survivre et poursuivre leur existence ? Pensez un instant : si en cette année 1960, il n’y avait pas eu de 29 février mais qu’on était déjà le 1er mars, y aurait-il eu ce tremblement de terre qui a chamboulé la vie de tant de gens et l’a prise à tant d’autres, surpris par la mort dans leur sommeil ?

Les sismologues me répondront avec leur échelle de Richter que la région d’Agadir était exposée à de telles secousses telluriques et que les Allemands avaient même construit certains édifices de la ville en respectant des normes antisismiques. C’est juste, mais ce serait s’en tenir à la superficialité du phénomène. On n’effleure pas du tout le problème métaphysique ni éthique. Alors, restons-en là.

Que celles et ceux surpris par cette terrible mort dans leur sommeil reposent en paix.