Il m’arrivait de sombrer dans un pessimisme des plus noirs. En voyant cette machine allemande organisée et tournant à plein régime, je me disais que jamais aucune armée ne parviendra à la battre…, et que nous, qui n’étions rien, nous finirons tout simplement de dépérir, ou de mourir d’un coup récolté au hasard des  » distributions « .

Dans ce camp inachevé, il n’y avait pas encore de douche (waschraum), ni de toilettes convenables. On se lavait dans des bassines, au milieu de la cour, en allant chercher l’eau à un puits ou dans un énorme tonneau qui récupérait l’eau de pluie. Quand il faisait froid, cette eau était gelée, et on brisait la glace pour la récupérer.

Plus d’une fois, j’imitais des camarades, qui « trichaient » le matin, et qui ne se lavaient pas, parce-qu’il faisait trop froid…. Après avoir passé une nuit au froid, dans un lit sous une petite couverture de méchant coton, avec les fenêtres ouvertes (réglementaire), on n’avait plus tellement envie de se dévêtir.

Pour alimenter la cuisine en eau, on avait recours à nous. On passait des seaux à la chaîne, du puits à la cuisine, tous les jours.

Suite à notre hygiène déficiente, changement de linge irrégulier, arriva ce qui devait arriver : les poux firent leur apparition !!!

Mon premier constat de la présence, sur moi, de cette vermine, me bouleversa et me donna un coup terrible. Jusqu’à ce jour, je n’avais jamais vu des poux, de ma vie, et un soir, en enlèvent ma chemise, ou plutôt ma camisole, je restais stupéfié, tellement ça grouillai ; ce fut un choc moral, je me sentais dégradé à mes propres yeux.

Ainsi, j’étais comme ces clochards qu’on voyait sur les bancs publics, en ville, qui se laissaient dévorer par ces bestioles. J’en ai pleuré toute la nuit de honte…

Rien de ce que je fis, pour m’en débarrasser n’eut un résultat positif, et pour cause. A part me laver, tous les jours, malgré le froid, et contrôler ma chemise tous les soirs, je n’avais pas d’autre moyen pour lutter contre ce fléau. Un bon bain chaud, avec du savon, et du linge propre m’aurait tiré d’affaire, mais ce rêve était inabordable. Et, je fis comme tout le monde : la chasse aux poux et leur destruction…

Au bout de deux mois, que j’étais à Auschwitz, ma santé avait fort décliné, et je me sentais très faible. La moyenne journalière de décès était de 4 à 5 hommes. C’était des amis ou des camarades que je voyais tomber au travail, et qu’on ramenait le soir, au camp. Ils mouraient, soit d’inanition, soit d’un coup reçu, ou tout simplement d’épuisement. Parfois on les enviait. Leurs problèmes étaient résolus.

J’eus, moi-même, un accident qui aurait pu avoir des conséquences néfastes pour ma survie. En travaillant aux rails de chemin de fer (pour le compte de le Deutsche Reichsbaan), en transportant ces longues barres d’acier, avec les grandes tenailles. Au moment ou le civil allemand donna son ordre du dépôt du rail, mon pied gauche n’était pas à la bonne place, je reçu cette masse de métal sur la pointe de ma chaussure !

J’eus l’impression qu’on m’avait sectionné les orteils et je tirai de toutes mes forces ma jambe pour me dégager de cet écrasement.

Ma chaussure en toile, à semelles de bois, était coupée à la hauteur de la pointe et baillait comme la bouche d’une carpe. On entrevoyait une loque ensanglantée qui dépassait, et moi je hurlais de douleur. Le temps d’ouvrir ma « chaussette » pour constater que le rail avait chirurgicalement fait pression sur l’ongle de mon orteil, et que celui-ci était sorti de son orbite et pendait sanguinolent. En tirant légèrement, je pu l’enlever sans trop de mal.

Ce n’est que beaucoup plus tard, que cet ongle a repoussé, mais la racine est malade, et la pousse n’est pas aussi régulière qu’à l’autre pied.

Je l’avais échappé belle. Quelques millimètres plus loin mon os était atteint, et c’était la claudication assurée. En Allemagne, on ne s’embarrassait pas de prisonnier qui boîte…