En quelques heures, le soldat David est devenu cette semaine la coqueluche du Web israélien, passant en un clic du statut de coupable à celui de victime innocente qu’il fallait sauver à tout prix d’une décision injuste de sa hiérarchie militaire.

A moins qu’à travers le soldat David, Israël ne cherche à se sauver lui-même ?

L’image et la rumeur

L’affaire date du dimanche 27 avril. Un jeune soldat israélien de la brigade Nahal, David Adamov, a mis en joue un jeune palestinien qui le provoquait lors d’une altercation dans la ville de Hébron.

L’adolescent de 15 ans, Saddam Abu Sanina, a été interrogé pendant deux heures au poste sans être inquiété.

L’affaire en serait restée là si elle n’avait été filmée par plusieurs témoins, dont un autre jeune palestinien à qui l’association « Youth Against Settlements », une ONG basée à Hébron, avait remis une caméra. La vidéo a été postée directement sur YouTube sous le titre « Tentative de tir sur mineur ».

Jusqu’à présent, rien de plus banal. La violence, la jeunesse des intervenants, tout cela est le lot quotidien en Cisjordanie. Cela est encore plus vrai à Hébron, une ville où 850 juifs sont venus s’installer au milieu de 185 000 habitants arabes, nécessitant une surveillance militaire et policière de chaque instant.

Les tensions entre jeunes Palestiniens et jeunes recrues de Tsahal sont quotidiennes. La violence y est normalisée ; une violence lourde, pesante, verbalisée ou non. Et quand elle éclate, il n’est pas rare qu’une caméra soit en train de filmer.

D’aucuns disent même que la présence de ces caméras offertes aux Palestiniens par des ONG afin qu’ils témoignent de leurs brimades favorisent ces affrontements, voire leur permet de les mettre en scène de façon artificielle.

Ce qui a fait réagir les soldats israéliens n’est pas tant cette vidéo, diffusée ensuite à la télévision, mais – ironie de l’histoire – le média le moins moderne du monde et pourtant apparemment toujours aussi efficace : la rumeur.

Rumeur qui a accompagné la vidéo selon laquelle le soldat David aurait été mis à pied pour sa conduite et envoyé en prison. La rumeur s’est avérée être fausse.

David Adamov se trouve bien actuellement aux arrêts pour conduite violente, mais il l’est pour des faits antérieurs à la vidéo qui concernent, en outre, non pas des Palestiniens mais son attitude envers l’un de ses supérieurs de Tsahal. Il est également connu pour des faits de violence sur ses camarades.

Et pourtant, malgré une réputation plus que douteuse qui lui ferait perdre à coup sûr le prix de la camaraderie, David Adamov a reçu des milliers de soutiens.

Son cas a ému, choqué et indigné au point de susciter une levée de boucliers pour annuler les sanctions qui pesaient sur lui et réclamer sa libération de cachot.

Des centaines de soldats ont alors commencé à se prendre en photo, le visage dissimulé pour préserver leur anonymat, munis d’un simple message : « moi aussi je suis avec David le soldat de Nahal ».

Une manifestation 2.0

Une mutinerie ? Le mot a été employé à tort par certains commentateurs. En réalité, s’il s’est agi au départ d’un mouvement de protestation contre la hiérarchie du soldat David et sa décision, jugée inique, de le mettre en prison, c’est devenu très vite un mouvement d’adhésion à David, auquel les soldats s’identifient, et une protestation contre sa hiérarchie qui aurait dû le soutenir au lieu de le blâmer.

Mais il n’y a pas eu rébellion. Personne n’a refusé de servir Tsahal, David lui-même ne l’a pas demandé, son unité non plus, qui est d’ailleurs toujours sur le terrain. Plus encore, personne n’a réclamé la démission de son commandant ni du chef de la brigade Nahal.

Il n’en reste pas moins que jamais Tsahal n’avait connu pareil soulèvement : une manifestation massive, générale, dépassant le cadre d’une seule brigade, qui se propage à toutes les unités, toutes les armes, déborde le cadre fermé de l’armée, s’étale au grand jour et explose sur les réseaux sociaux. Effet viral garanti.

En quelques heures, la page Facebook « Moi aussi je suis avec David le soldat de Nahal », créée le jeudi 29 avril, avec pour logo deux poings enchaînés comme ceux de David Adamov, a recueilli plus de 100 000 « Like ».

Depuis les photos se multiplient, où l’on voit les soldats, seuls ou en groupe, brandir leur désormais célèbre message de soutien. Les poses se font plus recherchées, le message présenté de façon plus sophistiquée.

Et plus la photo est élaborée, plus le besoin de reconnaissance remplace parfois celui de l’anonymat.ce sont des recrues, visages découvert ; ici un jeune soldat et ses amis que l’on pourrait croire tout droit sortis d’un boys band.

Les civils leur emboîtent justement le pas.

Preuve de l’engouement, des centaines de photos répondant aux codes spécifiques des réseaux sociaux ont été postées sur la page Facebook : l’humour décalé (avec le message « Moi aussi je suis avec David le soldat de Nahal » écrit au ketchup), la provoc pseudo rebelle (le message dessiné sur l’arrière du crâne à la tondeuse chez le coiffeur), l’incontournable selfie (celui pris dans un cockpit d’avion est remarquable), le détournement d’image (Barack Obama est toujours plébiscité), sans oublier les basiques avec la photo du chaton mignon (ici avec son message). Un clip de rap a été enregistré en soutien de David pour couronner le tout.

L’affaire de Hébron semble a priori bien loin. On est là dans un autre monde, celui d’internet et des réseaux sociaux que la société israélienne connaît sur le bout des doigts.

De l’usage d’Internet

70 % des Israéliens utilisent Internet d’après les dernières statistiques. Les informations sont « consommées » directement sur les nouveaux médias, ce qui entraîne la disparition de titres papiers.

De sorte que la politique s’est adaptée : la dernière campagne électorale en 2013 s’est faite en grande partie sur Facebook, à qui des candidats comme Yair Lapid, devenu entre temps ministre des Finances, ont réservé la primeur de leur déclarations.

Même Tsahal s’y est mis. Depuis l’échec de la Seconde Guerre du Liban, en 2006, l’armée a redoublé d’efforts pour la Hasbara, le nom donné à sa diplomatie publique.

Résultat : pendant l’Opération « Pilier de Défense » dans la bande de Gaza fin 2012, YouTube, Facebook et Tweeter ont été utilisés comme de véritables machines de guerres (le Hamas a fait de même de son côté). Quant aux soldats, ils n’ont pas attendu cette affaire à Hébron pour intervenir sur les réseaux sociaux.

Comme tous les jeunes à travers le monde, ils ont sacrifié par exemple à la mode du selfie ; mais eux le font en uniforme et en armes puisque c’est leur quotidien pendant 2-3 années de leur vie.

Certains se sont aussi déjà fait remarquer à Hébron en ayant posté une chorégraphie sur YouTube, au mépris des règles de Tsahal.

Dans ce cas, le plus étonnant dans l’affaire du soldat David est de constater à quel point Tsahal a été dépassé par ses propres troupes.

La déclaration du chef d’état-major Benny Gantz, rappelant le jeudi que « Facebook n’est pas un outil de commandement. Il ne saurait remplacer le nécessaire dialogue entre les commandants et leurs soldats » a résonné comme un aveu d’échec.

Non seulement le succès de la page Facebook a été fulgurant, mais la rapidité avec laquelle l’affaire est passée des nouveaux médias aux médias traditionnels pour atterrir dans le débat public a eu un effet dévastateur.

De quoi devenir un phénomène de société. C’est là toute la différence avec un cas comme, en France par exemple, la page Facebook de « Soutien au bijoutier de Nice », qui malgré ses 1,6 million de « Like » en était resté au stade du simple fait divers.

Or, en Israël, des personnalités publiques ont cautionné le geste du soldat David. Et pas des moindres. C’est d’abord Naftali Bennet, l’actuel ministre de l’Economie et chef du parti sioniste religieux « Le Foyer juif » qui a déclaré à la radio militaire : « J’aurais agi comme David ; le soldat de Nahal ».

Puis c’est l’ancien chef d’état-major de la Marine ; Eliezer « Chini » Marom qui a déclaré à la chaîne de télévision 10 que le soldat David aurait dû être soutenu par son commandant à la minute où l’affaire a éclaté.

Révélateur d’un malaise profond

Les commentaires les plus variés alimentent le débat désormais ouvert à tous. Pour la droite ultranationaliste, il faut sauver le soldat David car c’est un héros : un héros incompris de Tsahal qui protège les implantations juives à Hébron malgré le harcèlement incessant des Palestiniens et les condamnations de la communauté internationale.

Pour d’autres, il faut sauver le soldat David car c’est une victime : un soldat comme il y en a tant d’autres dans les Territoires occupés, obligé de faire le sale boulot face aux Palestiniens, parfois contre les colons, avec un maximum de retenue, et en se débrouillant avec le peu d’instructions que lui donne son commandement.

Finalement, seule une faible minorité trouve David Adamov irrécupérable : ce sont les pacifistes de gauche qui ont refusé le service militaire dans les Territoires.

Car tous les autres, hommes et femmes, jeunes et vieux, anciens soldats ou parents de conscrits, reconnaissent quelque chose, même infime, dans cette affaire, qui fait qu’en dépit de la personnalité même de l’intéressé, voire du lieu où s’est passée l’altercation, ils pensent qu’il faut sauver le soldat David.

Le sauver de la situation impossible dans laquelle l’Etat d’Israël l’a placé, entre les Palestiniens d’une part, les colons de l’autre, et au centre une armée qui s’est avérée incapable de le guider, de le protéger ni de le soutenir.

Au moment où la société israélienne enterre le processus de paix, combien sont-ils parmi les soutiens au soldat David, à avoir réagi ainsi parce qu’ils estiment qu’il n’y a pas d’autre choix ?

Parce qu’ils sentent bien que la continuation du statu quo ne leur apportera ni l’absence de guerre ni l’absence de paix, mais d’autres situations de ce genre, avec d’autres jeunes soldats comme David ?

Parce qu’ils craignent que le soldat David n’ait révélé le vrai visage de l’Israël d’aujourd’hui et de celui de demain.