Bien plus, il faut faire de la Shoah un paradigme, un fondement, un prisme qui donne à repenser entièrement notre rapport au monde.

Pourquoi?

Tout d’abord, parce que l’histoire est la condition nécessaire de la Shoah comme récit, mais qu’elle n’en est pas la condition suffisante. Ce point de vue est déjà le point de vue des historiens. Comme le revendiquait Claude Lanzmann, « pour montrer la Shoah, il fallait une oeuvre d’art. »

A l’instar de Lanzmann, Raoul Hillberg a indiqué qu’il avait eu besoin d’un modèle artistique pour la construction de son oeuvre La destruction des Juifs d’Europe, et que son livre était construit à la façon d’un andante musical. La scientificité historique réclame donc quelque chose de l’art pour donner à voir ce qu’elle ne peut pas montrer dans la construction historique de l’événement.

La notion oxymorique de littérature des camps de concentration et d’extermination témoigne de l’idée selon laquelle la littérature de la Shoah serait capable de donner à voir de la Shoah ce que l’histoire comme science n’arrive pas à montrer en tant que telle.

L’origine et le fondement de cette déclaration se trouvent chez David Rousset qui, dès 1948, écrit, dans Les jours de notre mort, qu’il utilisera le roman comme grille de lecture des camps par méfiance des mots.

En somme, expérience contre événement parce que la Shoah comme événement renvoie davantage à un irreprésentable, à un événement inassignable, à un passé qui ne passe pas, selon la formule de Nolte.

Mais expérience qui ne se suffit pas à elle-même, qui appelle, pour se rendre intelligible, une recherche de mots, une démarche littéraire comme condition suffisante de la Shoah : « Le camp de concentration est imaginable exclusivement comme texte littéraire, non comme réalité (Pas même – et surtout pas – quand on le vit) », écrit Imre Kertész dans le Journal de Galère. « La vérité essentielle de l’expérience n’est pas transmissible… ou plutôt, elle ne l’est que par l’écriture littéraire », écrivait également Jorge Semprun dans L’écriture ou la vie.

Histoire comme événement, histoire comme récit, mais comme récit littéraire constituaient un panorama complet et complémentaire de la Shoah.

Que vient faire, ici, le discours philosophique ?

Le discours philosophique sur la Shoah s’impose dès l’instant où la Shoah ne devient plus seulement un événement historique, mais un problème pour la raison.

Si la Shoah apparaît comme le lieu du renversement ultime de la raison, de la dissociation du rationnel contre le raisonnable, voire présenté comme raisonnable, si la Shoah dans ses structures est un processus hyper rationalisé, alors il devient à la fois un objet et un fondement pour la pensée.

Or, ce travail, s’il a été commencé, dans l’analyse des processus bureaucratiques inhérent à la Shoah, en histoire, dans la question de la soumission à l’autorité, en psychologie comportementale, dans l’analyse des structures modernes de la société comme condition essentielle de la réalisation matérielle de la Shoah, en sociologie, il n’a pas donné à voir la Shoah comme événement inaugural d’une civilisation planétaire, où la technique n’est plus moyen au service d’une fin, mais devient à elle-même sa propre fin.

A partir de la Shoah, il y a dans la relation de la raison comme raisonnable à la raison comme ratio, comme technique et exploitation d’un fond naturel, quelque chose qui conduit à repenser radicalement notre relation au monde.

Tout se passe comme si la Shoah donnait a voir quelque chose de l’homme, quelque chose de la société, mais plus fondamentalement encore quelque chose de la question de l’Etre. Le seul auteur a en avoir pris complètement la mesure est le prix Nobel de littérature 2002, Imre Kertész.

L’intérêt le plus immédiat et le moins négligeable d’une philosophie de la Shoah est de sortir de la concurrence des souffrances, piège abject dans lequel cherchent à nous enfermer Dieudonné et consorts. Je n’ai pas la faiblesse intellectuelle de négliger la puissance subversive de mes adversaires.

C’est un grand danger que les médias fassent de la question de la Shoah une question morale avant d’en faire une question de connaissance. J’ai bien peur que la leçon donnée par Vidal-Naquet dans Les Assassins de la Mémoire n’a guère été tirée. Le négationnisme est une question scientifique avant d’être une question morale. Je ne crois pas au dédain et aux jugements péremptoires mais à la puissance de la connaissance.

Passer de la Shoah comme événement à la Shoah comme problème philosophique et structure de la modernité consiste à faire de la Shoah un problème universel, planétaire parce que quelque chose de métaphysique se donne à voir dans cet événement, quelque chose de ce que Heidegger appelait l’essence de la technique et qui se trouve omniprésent dans la bureaucratie, le droit, l’économie, le travail, le langage, etc. jusqu’au sens de l’existence.

Quelque chose du logos, c’est-à-dire de la raison se joue dans la Shoah, de même que se joue quelque chose de la Révélation hébraïque : « La révélation du Sinaï a perdu sa validité avec l’accomplissement d’Auschwitz », écrit Kertész dans Sauvegarde.

Or, les grands textes des écrivains de la Shoah avaient perçu, dans leurs écrits, ce fond inaugural de la Shoah comme fond ultime, fond qui conduit à une nouvelle sociologie, à une nouvelle anthropologie, à une nouvelle métaphysique, en somme à une nouvelle perception de la Shoah.

La « philosophie de la Shoah » cherche à rendre hommage à ces écrits… et aux cris des cendres.