Il était une fois, en terre promise, pendant une sombre période que beaucoup voulaient appeler la troisième Intifada…

C’était une période obscure durant laquelle la colère et la peur s’étaient associées et accouplées. Leurs enfants avaient un goût de sang et les enfants des hommes s’entretuaient car leurs parents et grand parents n’avaient pas su faire la paix.

Tout le monde avait peur, personne n’était à l’abri de cette vague de terreur et de son effet domino que personne ne semblait vouloir ou pouvoir arrêter. Dans la ville trois fois sainte, les rares passants rasaient les murs et déjà, la situation touchait les autres villes et villages des deux nations ennemies. Il ne fallait pas avoir l’air trop juif, surtout avant une attaque. Il ne fallait pas avoir l’air trop arabe après. Et des deux côtés, l’on disait que ça ne faisait que commencer…

C’est alors qu’on me raconta une légende, un joli conte de fée. On disait que quelque part en plein désert, à l’une des frontières mal définies des deux pays, se trouvait un petit havre de paix. Pour qui était assez fou pour braver la route pavée de milles dangers, cet endroit ou la haine et la peur ne faisaient pas loi existait.

C’est ainsi que, allant à l’encontre de toutes les recommandations, je suis partie à la recherche de ce lieu magique. Je traversais et retraversais les frontières, non sans peur et en regardant souvent dans le rétroviseur. Et après quelques heures, enfin je trouvais cet endroit secret…

Il était une fois, en plein milieu d’un désert pour lequel on se bat depuis des milliers d’années, en cette période terrible que la presse s’empresse d’appeler la troisième intifada, une centaine d’israéliens et de palestiniens assis en cercle avec une seule arme passant de main en main : un ours en peluche ! La consigne était : « Que celui qui veut parler aille chercher l’ourson ». Alors je me suis assise et pendant plus d’une heure, j’ai écouté parler ceux que l’on qualifie d’assassins sanguinaires en les regardant câliner un ours en peluche, tel des enfants perdus.

Ziad a été le premier à parler. L’ourson dans les bras, il a raconté son emprisonnement durant la première intifada, puis de l’enseignement de son ami, feu le Rabbi Menachem Froman et du difficile travail qu’ils ont accompli ensemble pour que puissent vivre côte à côte juifs et arabes. Il a reproché aux journalistes d’attiser la haine en parlant jamais de ce qui est positif, en ne montrant jamais tout ce qu’il est possible d’accomplir ni de ce qui a déjà été accompli.

Il a parlé d’un lopin de terre pour lequel il s’était jadis battu avec le gouvernement israélien, sur lequel maintenant, en partenariat avec un rabbin des implantations, il venait de fonder une ferme biologique ou travaillent aujourd’hui ensemble palestiniens, israéliens et volontaires du monde entier, et dont les profits sont reversés à des familles en difficulté. Vous le saviez, vous, que ça existait ici un truc pareil ?

Ruth a ensuite pris l’ourson. Elle nous a dit qu’elle était infirmière dans un hôpital de Jérusalem, ou sont traités des patients israéliens et palestiniens. Elle nous a dit que ces dernières semaines, dans le théâtre sanglant qu’est notre capitale, elle avait soigné des soldats et des civils israéliens poignardés ou blessés par balles, des palestiniens blessés par balles qui étaient souvent ceux qui avaient poignardé les israéliens, parfois des jeteurs de pierres, et d’autres qui s’étaient fait agresser dans un acte de revanche.

Elle nous a dit que c’est pour ça qu’elle était venue ici, qu’elle avait ce besoin de voir autre chose, de voir que c’était encore possible. Elle n’arrivait plus à parler. Ses larmes ont commencé à couler et ses mots ne sortaient plus. Vous le saviez, vous, que les israéliens avaient des larmes ?

Maha est venue lui prendre l’ours en peluche. Elle a posé sa main sur l’épaule de Ruth et l’a regardé avec compassion, puis elle a  raconté qu’elle venait dans ce havre de paix depuis des années. Elle y emmène ses enfants le plus souvent possible pour qu’ils apprennent l’autre et l’espoir à travers l’autre, ou quelque chose comme ça. Ces dernières semaines, elle n’attendait qu’une chose, que cet endroit ouvre à nouveau ses portes car elle se sentait étouffer.

Elle a dit qu’en venant ce soir, elle pensait qu’il n’y aurait presque personne, que tout le monde avait bien trop peur en ce moment et qu’elle-même était folle de faire tout ce chemin en une période pareille. Ensuite, elle a dit que quand elle était arrivée, elle était restée bloquée de stupeur à l’entrée, qu’elle n’avait jamais vu autant de monde ici. Elle s’est tue pendant une minute. Elle a serré l’ours en peluche et elle a dit merci, merci à vous tous d’avoir fait ce chemin vers l’autre aujourd’hui, en bravant vos craintes. Et elle pleurait en parlant, en serrant fort l’ourson. Vous le saviez, vous, que les palestiniens pouvaient pleurer ?

Ahd quant à elle a juste parlé de Tinder, l’application de rencontre ou elle a commencé à discuter avec deux israéliens. L’un, de Tel Aviv lui a donné rendez-vous à Jérusalem pour lui éviter un long déplacement, et elle a dû lui expliquer que les palestiniens qui vivent à Ramallah ont besoin d’un permit pour se rendre dans la ville sainte, pourtant toute proche. Elle a râlé contre ce conflit ne lui permettait pas de trouver l’homme de sa vie. Vous le saviez, vous, qu’il y avait des palestiniens et des israéliens qui se draguaient sur internet ?

Lior et Ismaeel nous ont tous deux raconté qu’avec tout ça, ils n’avaient pas fait de yoga depuis des semaines. Vous le saviez, vous… ?

La soirée fut longue et animée. Vers 4 heures du matin, nous sommes allés dormir, répartis dans deux dortoirs séparés ! Un pour les femmes, l’autre pour les hommes. Ainsi, alors que tous les jours depuis plus d’un mois nous comptons nos morts et nos blessés, que nous surfons sur les paroles de haine et de vengeance, palestiniens et israéliens se sont assoupis naïvement, côte à côte et, croyez-le ou non, mais au matin, nous avions tous survécu ! Et nous avons préparé le petit déjeuner…

Ainsi, dans cette perception doublement fantasmée que le monde se
fait des israéliens et des palestiniens, sachez que la réalité dépasse bien souvent la fiction. Durant ce weekend, dans cette oasis au milieu du chaos, j’ai vu des ennemis être les meilleurs amis. Je les ai vus manger, parler, rire, pleurer et chanter. Ronfler ! Et si cet échantillon peut paraitre trop modeste pour tirer une quelconque généralité positive sur les habitants de ces deux pays et sur le sort qui nous attend, ce type d’aventure exceptionnelle n’est pas unique. Et plus nombreux seront ceux qui écriront et liront les prochaines, plus nous aurons de Happy end !

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