Au 5 mars 1943, j’étais toujours à Ludwigsdorf, et j’ai « fêté » mon anniversaire ! Le chef du camp, le judenaeltester Horonscyk avait décidé que les jeunes du camp atteignant leur anniversaire de 20 ans avaient droit à un cadeau ! Il fallait, pour cela, se pointer à la « schreibe stube  » et après contrôle de la liste des prisonniers, on recevait une carte supplémentaire pour … une soupe !

J’ai donc reçu ce cadeau magnifique pour mon vingtième anniversaire, ce qui représentait un apport de 100 pour cent sur mon menu du jour. Je n’oublierai jamais ce qui s’est passé le jour de mes vingt ans, en 1943.

Fin 1943, des rumeurs circulaient, selon lesquelles les petits camps de notre genre (2000 à 3000 prisonniers) seront dissous et fusionnés avec d’autres « palaces ».

On voulait ainsi, mettre les détenus dans un grand camp pour faciliter la surveillance, réduire le nombre des gardiens et avoir, en cas d’évacuation, tout le monde « sous la main ».

J’ai revu le fameux Auschil (le marchand de bestiaux) à la dernière « visite » médicale, qui nous était imposée. Il était venu voir si on était resté un « A »(arbeitfeiung) ou si on était devenu un « U »(umfeiung).

Etant donné que nous étions venus des camps de rétablissement, il était capital de contrôler notre état physique. On nous faisait passer tout nu devant ce soi-disant expert (il est vrai qu’il portait une blouse blanche) et ce monsieur nous taxait d’un « A » ou d’un « U ».

Les hommes étaient anxieux et nerveux, on avait peur du lendemain. Notre sort se jouait sur ces deux lettres.

Les grands camps n’avaient pas bonnes presses et de toute façon on redoutait les transferts ! Mais, nous n’avions pas voix au chapitre et surtout pas à la décision finale. Ce sont les dirigeants juifs du camp qui établissaient les listes et décidaient selon leurs critères.

Quelques semaines plus tard, après la visite du « docteur », une partie des prisonniers de Ludwigsdorf fut transférée à « FAULBRUCK » qui était encore un Z.A Lager et non un K.Z (Konzentrationlager). Nous en fûmes tous réjouis.

Falbrück se trouvait près de Reichenbach et contrairement aux autres camps, était construit en dur. Une énorme bâtisse à plusieurs étages. Probablement, une caserne désaffectée, précédemment.

Tout était très sale et dégueulasse. Punaises et poux, en paquets, se disputaient la priorité pour nous bouffer et surtout ne pas nous laisser dormir. Des milliers, des dizaines de milliers de ces bestioles pendaient aux murs, au plafond, entre les lits…

Le plus souvent, quand j’allais dormir, je prenais ma couverture et je descendais dans la cour m’étendre, tout nu sur les dalles humides pour éviter les démangeaisons Et, même ainsi, j’étais mordu…

Dans les étages, la lumière restait allumée toute la nuit. Les camarades « se promenaient » avec leur couverture sur le dos, comme des fantômes et cherchaient un endroit propice pour se coucher. Ils changeaient très souvent de place. Nous étions en été, les nuits étaient très chaudes et cette vermine s’en donnait à cœur joie. On était presque soulagé, quand on voyait poindre le jour.

Dans ce camp, je travaillais dans la fabrique de lampes, chez TELEFUNKEN à Langbilau. Mon travail se faisait à l’extérieur de l’usine, sur un chantier, où l’on construisait d’autres halls pour l’installation de nouvelles machines.

Je déchargeais des wagons de briques ou de ciment, j’aidais au mélangeur pour faire le mortier; j’entreposais des planches pour les échafaudages, bref, tout ce qu’une manœuvre peut faire sur un chantier.

Avec la nuance que, décharger des briques à mains nues et les attraper de loin creuse des sillons dans les mains qui laissent des blessures longues à guérir. Et que, vider un wagon de sacs de ciment de 50 kg et être obligé de courir pour les entreposer, peut tuer les plus forts…

Certains jours on me mettait au terrassement, où l’on travaille au fond d’une fosse, où l’eau était glacée. Pour ce faire, on recevait des bottes de caoutchouc, pas toujours étanches, mais le froid était permanent. Avec mes pieds déjà gelés, je faisais tout pour éviter ce genre de boulot.

Est-ce un hasard ou non, mais sur ce chantier, tous ceux qui nous commandaient étaient méchants. Ailleurs, on ne nous faisait pas de cadeaux, mais ici, les ouvriers, les contre-maîtres et le dirigeant du chantier étaient agressifs vis-à-vis de nous.

Sur les autres lieux de constructions, où les civils allemands menaient la commande et dirigeaient les manœuvres que nous étions, ils se souciaient peu de nous du moment que nous faisions notre boulot. Les coups pleuvaient sans cesse, en provenance de ces civils.

Est-ce la rage due au fait que sur les fronts militaires, les allemands essuyaient des revers, qui les poussaient à se défouler sur nous, toujours est-il, qu’il fallait faire gaffe doublement. Les gardes ne nous quittaient pas d’une semelle et redoublaient de vigilance.

Un jour que je travaillais dans une de ces fosses remplie d’eau, je vis revenir des gars avec des besaces remplies de fromage ! Un de mes compagnons de travail eut tout de suite la réponse à notre regard interrogatif : ce trésor provenait d’en face de nous, de l’autre côté de la route, où nos gardes étaient de faction. Il y avait là une ferme.

En un clin d’œil mon ami me décida de l’accompagner, et encore aujourd’hui, je suis étonné d’avoir pris une telle décision. D’habitude, je réfléchissais longuement avant de m’engager dans pareil risque…

Il faut croire que la faim est mauvaise conseillère et je m’engageai à fond dans cette expédition, les yeux fermés.

C’était, de loin, beaucoup plus risqué que de voler quelques patates du camion, à Ludwigsdorf, ou de faire mon petit manège, à la cuisine, avec mes assiettes. Ici, il fallait carrément traverser la route gardée par nos gardiens et SORTIR de la chaîne de garde. Ceux-ci avaient l’ordre et le droit de tirer à vue sur tout ce qui faisait mine de s’évader.

Et, malgré tout, ce jour-là, ma prudence habituelle me fit défaut, j’étais partant. Nous avions nos sacs en bandoulière et mon camarade et moi on se mit « en planque » dans le fossé qui sépare la route de la ferme d’en face.

Les gardes étaient postés, normalement, tous les 100 ou 200 mètres et, de temps en temps, l’un rejoignait l’autre pour bavarder. Ce fût pour nous le moment idéal choisi et mis à profit pour traverser la route en courant. En quelques secondes, on s’est retrouvés dans la cour de la ferme!

Je repense souvent à cet épisode et ne comprends toujours pas comment je m’étais embarqué dans cette expédition. Nos gardes auraient pu tirer sur nous sans avertissement. C’est vraiment miraculeux qu’ils ne nous ont pas aperçus.

Dès que nous sommes arrivés dans la cour, nous avons immédiatement repéré l’énorme tonneau rempli de fromage, se trouvant le long du mur, près de l’entrée de la maison. Bien sûr, on s’en est mis plein la g… et chose curieuse, on avait du mal à l’avaler. C’était du fromage de chèvre, très, mais vraiment, très sec.

Nos sacs, bien remplis avec ces plaques de fromage, heureux d’avoir réussit notre coup, on se préparait à retourner sur le chantier Téléfunken.

Brusquement, la porte de la maison s’est ouverte et une femme d’une cinquantaine d’année apparut. Elle était comme pétrifiée en nous voyant et aucun son ne sortait de sa bouche. Nous, on avait encore plus peur qu’elle!

Nous la rassurâmes, en lui disant en allemand que nous ne voulions qu’un peu de fromage et qu’il ne fallait pas avoir peur de nous. Elle ne broncha pas et continua à nous regarder. L’aspect que nous avions n’était pas suffisant pour lui donner confiance.

Et, on se remit en route. En réalité, à l’endroit où nous étions, c’était la liberté ! De là, on pouvait partir dans toutes les directions. Il aurait suffit d’un coup de pouce extérieur (une voiture ou un guide) et on aurait pu s’évader…

Mais notre seul souci du moment était de rejoindre nos camarades. En sortant de la ferme, on constata, de suite, que le garde avait reprit sa place et impossible de traverser la route sans se faire voir. On s’est jetés dans le bas-fossé bordant la route, en attendant que la voie devienne libre.

Les secondes, les minutes qui passaient paraissaient comme des heures et ce que l’on redoutait le plus c’était la sonnerie finale mettant fin au travail, pour le comptage des hommes, avant le retour au camp.

C’est un supplice que je ne voudrais plus revivre. .. C’est là que j’ai bien compris la relativité d’Einstein.

Après une éternité de temps, le garde bougea et on put rejoindre le chantier d’en face !

On était tellement contents d’avoir réussi, qu’on a distribué une partie de notre fromage aux autres prisonniers. Ce jour-la, je me suis juré que plus jamais je ne reprendrai des risques de ce genre, en mettant ma vie en danger, pour de la bouffe. Les gardes auraient pu nous descendre, sans avertissement. J’ajouterai, que cette expédition ne valait pas les risques encourus. Ce fromage était tellement sec, qu’il me restait en travers de la gorge !