À toi, François, qui répète à l’envi, que « le jambon est la seule partie cachère du porc », et qui ne mets kippa sur la tête et pieds à la shule qu’une fois par an, le jour de Kippour: en souvenir de ta défunte femme Nadine – qui elle-même, fille de rescapés fâchés avec Dieu, n’y allait qu’une fois par an – et c’était pour voir ses copines.

À toi, Maud, qui a grandi et vit au sein de l’église de scientologie, t’es mariée avec un scientologue non-juif, et travaille pour la scientologie; mais qui, chaque année le jour de Kippour, y compris à ton bureau si cela tombe en semaine, t’abstiendras fidèlement de manger et de boire quoi que ce soit.

À toi, Mélanie, petite parisienne branchée et petite-fille de déportés, qui ne voit dans le judaïsme que tu vois autour de toi que contraintes et bêtise humaine, et qui pourtant, le jour de Kippour, ira avec tous les juifs libéraux « fermer les yeux et enserrer mon père, mon frère et ma mère sous le talith quand sonne le shofar. »

À toi Emmanuel, petit-fils de marocains que tu visites encore une fois par an à Casa, qui préfère la littérature à la Torah mais qui, presque sans savoir pourquoi, t’est pourtant retrouvé un jour de Kippour dans une vieille synagogue de Venise, même si plus en extase devant les sculptures en bois sombre et le pourpre des velours de ce lieu d’un autre siècle qu’occupé à te frapper la poitrine.

À toi Alexandre, qui dormira jusqu’à quatorze heures ce jour là pour que le jeûne passe plus vite, rattrapant ainsi « le sommeil de toute l’année », avant d’aller rejoindre toute ta famille à la syna pour la fin.

À toi Gilles, qui n’a pas gardé un shabbat depuis quinze ans mais qui ce jour là ira religieusement dormir sur un canapé chez ton oncle à Levallois, ou dans un lit d’enfant chez ton frère à Jérusalem, pour vivre ces vingt-cinq heures-là avec ta famille comme si rien n’avait changé.

À toi Akiva, qui a grandi sous le joug des mitzvot et ne jure plus que par le zen, et qui un Kippour sur deux, mangera rageusement des saucisses pas cachères durant le jour-dit, et un sur deux, passera la journée assis seul et sans manger, dans une mini-retraite de méditation silencieuse.

Vous avez bien plus de mérite que moi.  Moi, qui mâche consciencieusement mes brakhot (bénédictions) après chaque bouchée, qui vis au rythme du shabbat et me prépare scrupuleusement pour les fêtes.

Pour moi, Kippour n’est peut être « que » le pic d’un cycle qui est déjà au centre de ma vie.

Pour vous, c’est un attentat. Une irruption soudaine, qui chaque année, malgré vous, vient vous rappeler votre judaïsme. Où que vous soyez, il vous rattrape et vous réveille ; et ce jour-là, quel que soit votre langage, vous lui répondez.

Pour vous Kippour est un vrai réveil. Et c’est pour vous que la prière Al Daat ha Makom a été écrite. Celle qui, précédant Kol Nidrei, déclare « qu’il est permis de prier avec les « fauteurs »- celle qui déclare, en somme, que personne n’est un « meilleur juif » qu’un autre. N’en déplaise aux bigots.