Dans son article du 10 février 2015, les djihadistes, le 11 janvier et l’Europe du vide (Le Figaro), Fabrice Hadjadj montrait que l’Europe avait abandonné ses valeurs au profit d’une société technolibérale , dominée par la loi des choses, qui fonctionnait sur un idéal déchu, l’idéal humaniste:

« Il est en tout cas une vanité que nous devons cesser d’avoir -c’est de croire que les mouvements islamistes sont des mouvements pré-Lumières, barbares comme je le disais plus haut, et qui se modéreront sitôt qu’ils découvriront les splendeurs du consumérisme. En vérité, ce sont des mouvements post-Lumières. Ils savent que les utopies humanistes, qui s’étaient substituées à la foi religieuse, se sont effondrées. En sorte qu’on peut se demander avec raison si l’islam ne serait pas le terme dialectique d’une Europe techno-libérale qui a rejeté ses racines gréco-latines et ses ailes juive et chrétienne. »

J’aimerais mettre en relief une partie de cette déclaration et proposer, positivement, un nouveau paradigme, un nouveau chemin, osons le mot, un nouvel idéal ou, plus précisément, rappeler cet idéal.

Le 7 janvier 2015, en France, sonnait, en effet, le glas d’un 11 septembre, si tant est qu’on comprenne l’attentat de Charlie Hebdo comme l’attaque d’un centre civilisationnel (comme le World Trade Center pouvait le constituer).

Si nous regardons le phénomène de plus près, si nous lisons la somme importante des articles sur la question, force est de constater que d’aucuns considèrent l’humanisme du XXème siècle comme le barrage face à la barbarie des terroristes et de l’islam politique.

Barrage, c’est-à-dire élément susceptible de canaliser, bloquer, d’annihiler une force, une puissance sauvage, barbare, sachant que le barbare est toujours celui qui croit à la barbarie, comme l’indiquait la formule de Lévi-Strauss. Se faisait donc entendre, à l’envi et à brûle-pourpoint, l’humanisme occidental, barrière à maintenir devant la barbarie.

Or, c’est oublier un peu vite que l’humanisme européen comporte en lui-même le principe de sa destruction, une faiblesse qu’on a longtemps considéré cachée, mais qui traverse le colonialisme européen, faisant la bagatelle de plusieurs dizaines de millions de mort, jusqu’à la Shoah, où l’humanisme dit encore quelque chose de lui-même.

L’humanisme, comme modèle de culture contre la civilisation barbare, semble achopper sur la définition de la culture donnée par Romain Gary : «La culture, c’est lorsque les mères qui tiennent leurs enfants dans leurs bras sont dispensées de creuser leurs tombes avant d’être fusillés (…) La différence entre les Allemands héritiers d’une immense culture et les Simbas incultes, c’est que les Simbas mangeaient leurs victimes, tandis que les Allemands les transformaient en savon. Ce besoin de propreté , c’est la culture.»

Bien plus, toute la démarche ethnologique de Claude Lévi-Strauss apparaît comme une démystification de l’humanisme européen, voire comme son discrédit.

Selon Lévi-Strauss, l’humanisme issu de la tradition judéo-chrétienne de la Renaissance et du cartésianisme est impliqué dans toutes les dernières grandes tragédies «d’abord, le colonialisme, puis avec le fascisme, enfin avec les camps d’extermination.»

Le fait de se poser comme être autonome, disposant de raison, et aspirant à un savoir illimité, fonde à la fois un anthropocentrisme, où tous les êtres vivants sont à disposition, et où je peux prononcer le projet civilisationnel de devenir comme maîtres et possesseurs de la nature (Descartes), de tout ce qui est.

Il justifie par là même un ethnocentrisme puisque, en tant que mouvement de la raison vers la connaissance et de la connaissance vers la raison, rien ne peut légitimement s’opposer à ce projet qui est le projet de la civilisation contre la sauvagerie, le projet de l’Encyclopédie face aux peuples restés à l’état de nature. Totalité d’une vision humaniste contre infini de l’humanité.

Cette indépendance de l’homme comme couronnement de la création, différence de nature et dignité, devient encore plus perverse quand elle tombe dans le piège perçu comme la faute originelle de l’homme occidental: la séparation de l’homme avec l’animal, celle qui rend possible la séparation du genre humain en sous-ensemble et la possibilité de la destruction de ses éléments.

En s’arrogeant le droit de séparer radicalement l’humanité de l’animal, l’homme occidental ouvrait un cycle qui allait reculer indéfiniment la frontière de l’humanité, donc à «écarter des hommes d’autres hommes, revendiquer au profit de minorités toujours plus restreintes» (Anthropologie Structurale) la prétendue universalité d’un humanisme mort-né.

Dans Un éternel Treblinka qui identifie, d’une façon contestable, la valeur de la souffrance animale et celle de la souffrance humaine, Charles Patterson montre que dès l’instant où l’on veut dévaloriser l’homme, les humanistes utilisent un langage qui relève, non pas de l’humanité, mais de l’animal, voire de la maladie et que, ce faisant, l’humanisme n’est pas la doctrine qui résout les problèmes mais bien plutôt le problème à résoudre parce que la transformation de l’homme en sauvage, sous-hommes, barbares, voire en singes, rats, pourriture, cafards, etc., rend possible la destruction de l’homme par l’homme et l’oubli de son nom, de son être:

«Tout au long de l’histoire de notre accès à la domination en tant que maître des espèces, la persécution des animaux a servi de modèle et de fondation à la persécution de l’homme par l’homme. L’étude de l’histoire humaine révèle ce schéma: d’abord, les êtres humains exploitent et massacrent des animaux, puis ils traitent les autres humains comme des animaux et leur font subir le même sort.»

J.M. Coetzee, prix Nobel de littérature 2003, dans son roman traduit en 2006, Elizabeth Costello, pense également une continuité entre l’industrialisation du massacre des animaux, dont le premier abattoir fut Chicago, et le massacre industriel de la Shoah: «Chicago nous a montré la voie; c’est dans les abattoirs de Chicago que les nazis ont appris comment gérer les corps.»

Face à ces désastres, nous plaidons pour la construction juridique de l’idée d’humanité comme structure nécessaire. Nous plaidons également, en amont, pour la construction philosophique de l’idée d’humanité comme fondement à ce droit, idée philosophique qui sortirait des impasses de la définition de l’humanité en genre prochain et différence spécifique qui rend possible la destruction d’une partie de l’humanité, destruction parfois légale d’une de ses composantes.

Philosophie de la Shoah avait déjà montré l’intérêt de penser l’humanité comme coquille vide.

Cette construction moderne a commencé à balbutier son être juridique au procès de Nuremberg des années 1945 et 1946, mais dans la confusion juridique entre « Crime de guerre » et « Crime contre l’Humanité ». De même, le procès Barbie en France avait malheureusement identifié le crime contre l’humanité au crime inhumain, de sorte que Finkielkraut parlait de mémoire vaine.

Cette disjonction entre le droit qui tend à l’universel – droit appelé naturel par l’Antiquité, rationnel par les positivistes juridiques, international depuis la détermination juridique du concept de génocide et de crime contre l’humanité par Lemkin- et le droit souverain, effectif, positif est une des difficultés à surmonter, afin que le droit international ne marche pas à l’envers, dans la mesure où son effectivité résiderait essentiellement dans le droit des nations.

Plus problématique encore, le fait que le droit international avoue son incompétence pour fonder en raison l’humanité comme concept et demande à la pensée philosophique de se déterminer comme fondement: « Le crime contre l’humanité en tant qu’expression juridique ne débouche pas sur la compréhension de l’humanité dans son unité (…) L’humanité ne peut faire partie d’aucun programme politique ou juridique d’un corps constitué, car elle constitue bien l’Un et, en tant qu’Un, elle est irreprésentable, indivisible, elle est de l’ordre du sans limite, de l’infini. Or, le droit ne statue que sur le fini.

Il fait en sorte que les individus aient leurs représentants, les Etats et les organisations aussi. Il ne peut rendre représentable que ce qui est multiple, discontinu, discret, et qui accepte son dédoublement, son remplacement dans un espace et un temps déterminés pour des actions bien définies. »

Seule solution, ici, fonder le droit international, non sur les nations, mais sur les individus: « Au moment où un Etat à travers sa politique, son gouvernement, ses associations et ses différents agents et fonctionnaires, exerce criminellement sa souveraineté, le droit réalise ce tour de force de faire porter la faute sur les individus et de faire de l’individu victime un sujet de droit international pouvant accuser la politique génocidaire de cet Etat. Il s’agit donc d’un progrès du droit, car le crime trouve sa formule, et le rapport invividu/Etat est modifié.

Si le droit international avait décidé de faire de l’humanité-une le sujet du droit, le crime contre l’humanité signifierait que c’est l’humanité qui se porte atteinte à elle-même en chaque individu! C’est cela qui ne peut se dire. Car, si le droit réussit à ce que l’Etat soit juge et partie de sa propre cause, en déparant l’Etat responsable des citoyens coupables, il ne peut faire de l’humanité à la fois le bourreau et la victime.»

Cette tentative de fonder le droit international sur le droit des individus, comme dépassement du conflit droit naturel/droit positif, est développée par G. Scelle, en 1984, dans son Précis du Droit des gens.

En outre, cette idée de droit international n’a rien à voir avec l’idée de mondialisation, elle en est même son antithèse: « La mondialisation contemporaine de l’existence présente une affinité avec le modèle impérial. (…) A partir du moment où l’économie planétaire ressemblera à l’économie familiale, c’est-à-dire où les ressources seront calculées et donc les dépenses mesurées, on peut supposer que la question de l’expérience humaine comme expérience de liberté se posera de façon lancinante (…) La logique internationale est donc bien antinomique de l’idée d’un Etat mondial.»

Concrètement, le chantier est intense et immense. L’idée d’un droit d’ingérence n’a guère avancé, depuis Kant et Bernardin de Saint Pierre, parce que la force onusienne internationale ne s’envisage pas comme une force de combat, mais d’empêchement, et que le droit international n’est pas considéré comme une force supérieure au droit positif, s’il n’est pas reconnu comme tel par les Etats-Nations. Ainsi, cette idée d’humanité, dont Jean-Luc Nancy affirme la modernité, est cet infini qui est en nous. Si la modernité passe à côté de cette idée, il ne lui restera pas d’idéal.

Que la modernité fasse de la dernière lettre d’Adolf Joffé un credo qui remplace la fraternité creuse de l’humanisme qui suppose qu’il n’y a pas d’ennemi à l’intérieur de l’humanité: « Pendant plus de trente ans j’ai admis l’idée que la vie humaine n’a de signification qu’aussi longtemps et dans la mesure où elle est au service de quelque chose d’infini. Pour nous, l’humanité est cet infini.