C’est l’automne, donc le temps des pluies, des orages, des éclairs. Il y a un bon sens paysan : on croit reconnaître les saisons.

Aimez-vous les plantes ? La soucca est hospitalière, frugale mais plantureuse : le bouquet festif du lulav/לולב [Lévitique Vayiqra 23, 40] rassemble, reflète l’existence humaine.

L’ânesse de Bilaam est plus inspirée que le « prophète » payé pour maudire… Elle le remet dans le droit chemin avec un bon sens inspiré. Le grand poisson dit « la Baleine » abrite un Jonas plus disposé à aller au Club Med post-babylonien de Tarshish qu’à courir les rues de Ninive. Autant garder tout cela au présent, parce que ces récits restent valables pour les contemporains de nous-mêmes.

Comment allez-vous, vieilles branches et jeunes tiges ? A Souccot, le « Bouquet festif » est « arbaa minim/ארבעה מינים = quatre espèces ». Il représente tout le genre et la nature humaine.

La branche de palmier est droite, presque fermée : elle est une colonne vertébrale, qui diffuse, dans le corps, l’influx central venant de notre cerveau. Les trois brindilles de myrte (Hadassim/הדסים) ont des feuilles semblables à l’oeil : celui-ci peut tant s’adonner à la luxure que servir à regarder la beauté, aimer l’Eternel et les êtres, le monde vivant.

Les feuilles des deux branches de saule (aravot/ערבות) rappellent une bouche qui parle. Elle peut encourager ou exprimer le désespoir.

Le plus beau est le « citron, cédrat » ou « étrog/אתרוג ». Le mot vient d’une racine qui désigne la pousse des oranges ou citrons et la « clarification d’un langage énigmatique » (Erubin 53b).

L’étrog peut hésiter entre le vert et le jaune. Son parfum est délicat, comme les justes qui possèdent la Loi et font de bonnes oeuvres. La palme n’a pas d’odeur mais son fruit est délicieux, comparable à ceux qui sont versés dans l’Ecriture sans pratiquer les Mitzvot (bonnes actions et Commandements).

La myrte sent bon mais n’a pas de saveur, un peu comme les « petites gens » qui font de bonnes choses sans connaître la Tradition. Quant au saule, il n’a ni goût ni odeur… il y a ceux qui n’étudient pas et ne font pas de bonnes choses.

Une description basique et pourtant ! En prenant ce bouquet, le Juif tient en main ce qu’il est, et aussi l’ensemble de l’humanité dans sa diversité. D’autant qu’il faut agiter les plantes en main dans les directions cardinales du globe terrestre, puis vers le haut et vers le bas. Bref, un vrai shake-hand communautaire, spatial qui affirme le règne divin sur tout l’univers.

Est-ce uniquement symbolique ?

Il y a ces sept circuits [hakafot/הקפות) comme autour de Jéricho, puis du mont des Oliviers et du Temple qui ouvrent sur une époque nouvelle, tekufa/תקופה.

Ce même mouvement circulaire est saisissant à La Mecque, autour de la Kaaba comme au mois du Hadj (pèlerinage). En bulgare, le mot « hadji » désigne le pèlerin chrétien qui a rendu visite au Saint Sépulcre…

Soyons concrets : cela fera 21 jours que les Juifs se souhaitent une bonne année 5775, un bon jugement… mais là, en secouant ces « quatre espèces », il est temps de se poser les bonnes questions : « Qui, que, quoi, où ? » Car « Min/מין » couvre beaucoup de choses : c’est « qui » en araméen et « hors de, en » en hébreu. C’est aussi l' »activité sexuelle » d’où nous provenons tous et toutes, donnant sens à l’identité de notre « espèce ». Elle existe et interroge à la fois.

En soi, le mot « sexe » n’existe pas en hébreu et si le terme greco-latin internationalisé est utilisé, il veut initialement dire « sectaire, sectionné », ce qui est curieux, puisqu’a priori, il invite à la vie.

Alors, rendez-vous le 21 Tichri 5775 (14-15/10/2014 – כא דתשרי תשע’ה) ou jour de Hoshana Rabba (הושנא רבא, c’est de l’araméen), c’est-à-dire la Grande Supplication, intense, profonde. C’est du sérieux ! Suppliques de salut, Hoshanot\הושענות, commencées avec le nouvel an, mais maintenant les choses vont être définitives. Finalement, il faut bien recevoir le bon ticket pour une année productive, donc bien se secouer, crier avec joie et espoir.

Hosanna est de l’araméen qui est devenu hébreu, puis est passé en latin, grec, slavon et dans toutes les langues. Solennel et dynamique. « Sauve ! », bon, mais qui faut-il sauver ? Et puis, Hosanna tinte comme une acclamation joyeuse.

Hoshana, c’est surtout « Hoshiya-na/הושיעה נא! = ana, hoshiya na = Toi, donc, Eternel, sauve ». « Sauve maintenant! » selon le Targoum Onkelos. C’est un cri qui monte des entrailles. Il est dans les séquences dites pendant les Hoshanot tirées du Psaume 118, 25 : « que l’Eternel donne, joies, prospérité car Il vient ».

Sauver ? Cela veut dire quoi pour nous ? Sauver sa peau, ne pas être tué-es? assassiné-es, violenté-es, violé-es, volé-es, trahi-es ? De même, ne pas agir avec les mêmes pulsions de destruction envers autrui. C’est cela le quotidien de jours dont le matin ignorerait l’après-midi ou le soir, entre l’aube et le coucher du soleil. « Ne touche pas à qui m’est consacré\אל תגיעו בתשיחי » (Psaume 105, 15), oui, qu’est-ce-que cela devient dans la vie courante ?

D’autant que la séquence de la Hoshana Rabba semble marteler d’autres sons « Ani VaHu hoshiyana/אני והו-א הושיעה נא = Moi et Lui, qu’Il sauve donc maintenant ! » – « Que l’Eternel sauve Sa propre gloire, ici et maintenant, là, partout ». C’est le règne de l’Eternel qui est en jeu, c’est Lui qui doit être sauvé. Est-ce paradoxal ? Mais voyons ! « Où est ton Dieu ? » cela fait des siècles, des lunes et des lustres que la question revient, lancinante, vindicative parfois. Aujourd’hui, combien de fois cette interpellation est lancée chaque heure, chaque jour – donc à l’année !

La tradition affirme qu’il s’agit de deux versets bibliques : « Ani-J‘étais au milieu des exilés » (Ezékiel 1, 1) et « VeHu-Et Il se trouvait enchaîné au milieu de tous les prisonniers de Jérusalem et de Juda qui étaient déportés à Babylone » (Jérémie 40, 1). Dans les deux cas, l’Eternel est toujours présent et confirme l’union indissociable entre le Roi de l’univers et Son peuple. Il s’agit de la Maison d’Israël et cela reste, comme revigoré à la génération à laquelle nous appartenons et participons.

Comment donc voir qu’Il est vivant, magnifié dans le monde qu’Il a crée et qu’Il exalte l’être vivant par Sa force créatrice ? C’est ainsi que la tradition rapproche ce « Moi et Lui » de la parole « Le Dieu de mon père, je L’exalterai = anvehu/אנוהו » (Exode/Chmot 15, 2).

C’est alors que ces plantes, fruits du règne végétal, naturel et d’une terre singulière insufflent un élan à ceux qui font corps pour interpeller le Créateur. Curieux ? Qui est le « pauvre » dans la tefila le’ani/תפילה לעני – la prière au pauvre – dans le psaume 102, 1, sinon l’Eternel qui attend la parole humaine et poursuit le dialogue avec Sa création.

Sauver le règne du Maître du temps et de l’univers ? Ou dire : « Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur » (Psaume 118, 25). En Israël, il est normal d’accueillir une personne par ces mots : « Barukh haba/ברוך הבא = Béni qui vient » et la réponse est « venimtza/ונמצא = et s’est trouvé ».

Il y a ces jours où la communauté d’Israël est happée par l’interrogation de la Présence divine et confirme sa fidélité. Les turbulences de l’histoire, les tragédies restent, au fond, incompréhensibles. Etre sauvé par le Créateur et « sauver » Son règne, c’est prolonger le partenariat entre Lui et nous.

Les fêtes d’automne sont des jours de vacances où les Israéliens partent volontiers en tioulim/טיולים = promenades, visites, escapades, ballades dans le pays ou voyages à l’étranger.

Les assassinats se multiplient à la frontière. Resterait-on plutôt entre soi, frileusement. Qui dira qu’Israël vient en aide aux Chrétiens persécutés, aux nombreuses minorités du Moyen-Orient ?

C’est là qu’il est difficile d’être conscient de ce que coûte le salut. Ces jours-ci, Hoshana Rabba est scandée au Lieu même de la Maison, le mont du Temple.

Dans la Vieille Ville de Jérusalem, depuis 2014 ans, la même interrogation s’exprime comme en écho évident. Quand les passants apostrophèrent Jésus crucifié : « Hé ! Toi qui détruis le Sanctuaire et le rebâtis en trois jours, sauve-toi toi-même en descendant de la croix » (Marc 15, 30). Il y a le mauvais larron qui dit : « Sauve-toi toi-même et nous aussi ! » (Luc 23, 39).

Justement, et si la Providence divine ne faisait que cela : sauver les vivants entre l’arche de Noé et le signe de Cain ?

Le dimanche qui précède la Pâque ou résurrection de Jésus de Nazareth est appelé « l’Entrée de Jésus à Jérusalem ».

Les fidèles ont des rameaux, souvent tressés de manière très belle. Nous sommes dans le pays des palmes ; elles sont amples. Elles affirment le règne de Dieu et sa venue dans la Ville. Et les « Hosanna au plus haut des cieux » résonnent entre Beth Phagé, le mont des Oliviers, le Golgotha, le Tombeau Vide et le Lieu de la résurrection pour les Chrétiens.

L’analogie avec la fête de Souccot reste discutable ou fortuite. Néanmoins, elle est frappante.

Paradoxalement, « aravot/ערבות » se réfère aussi à la gloire divine. Dans la tradition talmudique, aravot correspond peu ou prou à l’expression chrétienne « au plus haut des cieux », comme dans le psaume : « … frayez la route à Celui qui chevauche les plus hautes nuées (b’aravot/בערבות) (Psaume 68, 5).

Ainsi, le mot qui désigne la plante de l’humilité, du dénuement, qui a besoin de tellement d’eau pour survivre sert aussi à nommer ce qui est au plus près de la Gloire du Créateur.

Courage, vivons !