J’ai envie ce soir de rendre hommage à une merveilleuse personne, héroïne tragique d’un fait divers une semaine avant le printemps, et je ne sais pas par où commencer.

Déjà, je veux ici la sortir du fait divers où elle n’a que faire pour la replacer dans la grande et sombre histoire du destin humain à laquelle sa mort sacrificielle nous renvoie.

Tova… Cette personne était la mieux nommée du monde.

Son nom était synonyme de bonté, de bienfait et elle le portait infiniment bien.

Elle était menue et blonde, toute douce avec sa petite blouse.

J’ai appris cette semaine que Tova avait été brûlée vive la semaine dernière dans son bureau de la Clalit par un vieux fou déséquilibré qui entendait exprimer ainsi son mécontentement d’avoir contracté la grippe malgré son vaccin.

De l’écrire déjà, mon étanchéité flanche.

Tout a commencé quand Lisa a toussé. Elle a bu une gorgée de ma décoction de gingembre au miel et elle m’a dit « je crains d’avoir une bronchite ».

Je lui ai demandé : « si tu penses avoir quelque chose de sérieux, pourquoi tu ne vas pas voir un docteur ?  » et elle a secoué la tête.

 » Oh non, je ne peux plus approcher le dispensaire. « 

J’ai ri, « alors là je te comprends, c’est vrai que c’est une épreuve d’y aller, mais quand il faut il faut ».

Lisa a ouvert de grands yeux.

– Tu n’écoutes vraiment jamais les informations ?

– Euh… de quoi tu parles ?

– Mais enfin, mercredi dernier, tous les centres étaient en grève dans tout le pays et toute la semaine on n’a parlé que de cette horreur, à la télé, dans les journaux, sur internet…

Les faits divers ont ceci de particulier qu’ils sont tout à la fois anecdotiques et lointains. On les écoute, on frémit et on passe à autre chose.

La grève de la semaine dernière m’a laissée froide et il a fallu un temps pour que je réalise que le dispensaire de Lisa était le mien, mais je n’y connais pas grand monde. C’est bien simple, je n’y connais que Tova. Que j’aime. Comme si mon affection pouvait la protéger de la furie…

Mais Lisa m’a regardé avec consternation.  » Oui, Tova, c’est elle qui est morte. « 

Tova est morte ? Mais de quoi tu parles ?

J’ai senti une main glacée me serrer le cœur, je me suis mise à pleurer et Lisa s’est retrouvée à me consoler entre deux quintes de toux.

Il faut dire qu’on nous a largement survendu le système de santé israélien, comme on nous a survendu l’éducation ou la téléphonie.

Les meilleurs médecins du monde qui réalisent d’extraordinaires prouesses, je ne sais pas où ils sont et je suis d’autant plus heureuse de n’avoir jamais eu besoin d’eux que je ne les ai jamais croisés ailleurs que sur les dépliants de la Sohnout.

Non, moi, j’ai surtout rencontré des infirmières surmenées qui ululaient d’un ton acariâtre et revêche « mi harishon » devant 90 bras cassés éperdus de résignation, des médecins sous-payés avachis sous leur blouse qui ne savaient dire que « virousse » en tapant frénétiquement sur leur clavier d’ordinateur et un dermatologue géorgien qui m’a dévisagée d’un oeil torve avant de m’expliquer que si j’arrêtais de considérer ce grain de beauté (que son homologue généraliste m’avait recommandé d’azoter d’urgence), il pourrait aussi bien ne pas exister. Des équipes à vous couper l’envie d’être malade.

Autant dire que pour que je franchisse les portes du dispensaire, il faut vraiment qu’il me tombe un oeil.

Mais comme j’y suis allée de mes petits malaises au début et que des témoins m’ont surprise à défaillir, j’ai été bien obligée de consulter et j’ai dû faire divers examens et autre prise de sang.

Et pour la première fois de ma vie, je suis tombée sur une charmante qui a trouvé ma veine sans faire de cinéma et surtout sans me laisser le bras bleu pour une semaine. Je suis retournée la remercier et je lui ai demandé son nom. C’est comme ça que j’ai connu Tova.

On l’aura compris, je ne suis pas une fidèle cliente, donc je ne l’ai pas revue pendant longtemps.

Si longtemps que j’ai été convoquée par la caisse le mois dernier pour un petit check up de contrôle. J’y suis allée la mort dans l’âme. Mais quand je me suis retrouvée face à Tova, je me suis sentie rassurée. « Tu dois faire un peu attention à toi », m’a-t-elle dit en fermant la porte de son bureau, « pour tes enfants ».

Et elle m’a raconté ses petits-enfants avec les yeux qui frisent. C’était doux, c’était tendre, je ne me suis même pas aperçue qu’elle avait déjà fini de remplir ses fioles, elle m’a pris la tension, « puisque je te tiens », m’a fait boire, m’a coincée pour deux trois autres analyses, « écoute, c’est idiot de ne pas les faire, tu y as droit et ne t’inquiète pas, je t’aiderai à tout remplir ».

Bref, j’ai fini par lui dire, « tu sais, juste pour le plaisir de croiser des gens comme toi, ça vaut le coup de venir se faire charcuter les bras » et elle a ri. Elle était si gracieuse et charmante… Des gens lumineux comme ça dans ce système sordide, c’est juste miraculeux.

Je suis rentrée à la maison toute guillerette et les enfants se sont moqué de moi quand je leur ai raconté que j’avais retrouvé Tova la tova qui me plaisait tant.

Et c’est cet ange qui a été assassinée.

« Tu veux dire que c’était Tova ? Ta Tova ? » Les enfants étaient consternés.

Alors voilà. Je ne connais pas la famille de cette personne si pleine de bienveillance et de bonté dont j’ai eu le privilège de croiser la route. Mais je veux qu’ils sachent combien à elle toute seule, Tova représentait l’humanité dans ce qu’elle a de meilleur.

Je m’associe à leur chagrin.