Certaines questions hantent les religions, il en va de leur existence, de leur survie, de leur crédibilité. Le judaïsme n’échappe pas à cette règle.

Au III ème siècle av. JC, la grande assemblée du Sanhédrin se déchire autour d’une question obsédante : faut-il suivre les textes sacrés à la lettre ou s’accorder une liberté, une respiration ? Deux groupes distincts voient le jour : les Saducéens qui ont une vision rigoriste des textes et les Pharisiens (signifie séparé) qui ont une vision progressiste.

Au final, c’est la vision progressiste qui l’emporte, les pharisiens prennent l’ascendant sur leurs congénères. Plus appréciés, moins austères, les pharisiens vont porter la tradition littéraire talmudique jusqu’à nos jours.

Grâce aux pharisiens, la vie quotidienne du croyant se retrouve transfigurée. Pour se rapprocher du peuple, une maison de Dieu (synagogue) est construite dans tous les villages. C’est le début du rabbinisme.

Les pharisiens vont faire bouger les lignes de la foi en intégrant dans la tradition un grand nombre de croyances transmises jusque-là par voie orale.

Parmi ces traditions deux vont être particulièrement déterminantes pour le judaïsme : la croyance en une vie après la mort et l’influence du diable et autres démons. Ces deux notions s’opposent radicalement à la Loi des anciens qui jusque-là canonise le shéol (lieu où tous les morts se retrouvent) et le monothéisme stricte (premier des fondements du judaïsme).

Ainsi si le judaïsme a été capable de se moderniser, d’évoluer avec son temps, c’est en grande partie grâce aux Pharisiens.

Le christianisme a également largement bénéficié des bienfaits du pharisaïsme. Sans la promesse d’une vie éternelle après la mort, sans la peur d’un diable pour ramener le troupeau dans le droit chemin, le christianisme n’aurait probablement pas supplanté les Zeus et Poséidon en leurs tanières. Le discours de Jésus est lui-même animé d’une volonté de progrès propre au pharisaïsme. Il prêche dans les synagogues construites par les pharisiens.

Malgré cela les évangiles font preuve de peu de reconnaissance à l’égard de ce groupe religieux. Au contraire, elles lui attribuent une image très négative. Les pharisiens sont traités de menteurs, d’hypocrites, d’êtres cruels et sans scrupules. « Malheur à vous, pharisiens » exhorte Jésus. « Vous, pharisiens, vous nettoyez l’extérieur de la coupe et du plat, mais à l’intérieur vous êtes pleins d’avidité et de méchanceté » hèle-t-il dans l’Évangile de Saint Luc. Cette vindicte « Vous les pharisiens » Jésus l’utilise régulièrement. Or Jésus, fils de Dieu, croyant juif érudit ne peut ignorer l’apport des pharisiens dans la foi juive. De surcroit, s’adresser à une communauté religieuse en criant « Vous les … » constitue un amalgame sur tout un groupe religieux. Prononcez les mots « Vous les protestants » ou « Vous les musulmans » dans un discours et vous comprendrez. Il est donc peu probable que Jésus ait réellement tenu ce type de propos.

Mon travail sur les évangiles – consécutif à la rédaction d’un roman « Sonate d’un homme libre » – m’a amené à la conclusion que ces textes avaient pu contribuer à la montée de l’antijudaïsme puis par amalgame à l’antisémitisme occidental.

Il va de soi que ce n’est pas là les valeurs profondes voulues et défendues par le christianisme (religion de paix et d’amour) mais, inexorablement, ces textes de par leur mauvaise interprétation, siècles après siècles, lectures après lectures, ont pu contribuer au fléau que l’on connait aujourd’hui.

Partant de ce constat, j’ai compris que l’antisémitisme n’avait rien d’une fatalité, d’une malédiction ou d’une punition divine comme très souvent on aime à le présenter. Il m’a semblé qu’il était possible de le combattre et peut-être même d’y mettre un terme tout simplement en le rationalisant et en expliquant l’origine du mal.

Arrivant à ce postulat, je me suis naturellement posé les questions suivantes : « Qu’est-ce que l’église catholique avait fait ou faisait pour mettre un terme à ce tragique engrenage ? Avait-elle seulement conscience du phénomène ? Et d’autres personnes avaient-elles posé le problème en ces termes? ». Je suis alors tombé sur ce texte :

« Ayant lu et relu les Évangiles en ces années 1943-44, les plus dures de ma vie, je suis arrivé à cette conviction que la tradition reçue, en ce qui concerne la position de Jésus par rapport à Israël et d’Israël par rapport à Jésus, que cette tradition — qui d’ailleurs ne touche pas au dogme et à la foi chrétienne — débordait de toutes parts le texte évangélique, et que cette tradition reçue, enseignée depuis des centaines et des centaines d’années par des milliers et des milliers de voix, était dans le monde chrétien comme source première et permanente de l’antisémitisme, comme la souche puissante, séculaire, sur laquelle toutes les autres variétés de l’antisémitisme étaient en quelque sorte venues se greffer. D’où cette conclusion pratique que l’enseignement chrétien, si important encore de nos jours, est le plus qualifié pour essayer de défaire ce que l’enseignement chrétien a fait — il le peut et, s’il le peut, il le doit ».

Ces mots ont été rédigés en 1943 par Jules Isaac, alors âgé de 63 ans. Ils ont été publiés dans son ouvrage « Genèse de l’antisémitisme » en 1953. Jules Isaac était, avant la guerre, l’un des plus grands historiens français, il est co-auteur en particulier des célèbres manuels « Malet et Isaac », recueils de base de l’enseignement de l’histoire avant et après la guerre. En 1940, il fut révoqué de son poste d’enseignant en vertu du statut discriminatoire des Juifs pris par le gouvernement de Vichy. Abel Bonnard alors ministre de l’éducation nationale et académicien déclara le 13 novembre 1942 dans le journal Gringoire qu’« Il n’était pas admissible que l’histoire de France soit enseignée aux jeunes Français par un Isaac. »

La meurtrissure de cette révocation ne fut rien en comparaison de ce que la guerre allait enlever à Jules Isaac. Il perdit avant tout sa femme et sa fille déportées dans le camp d’extermination d’Auschwitz. On aurait pu comprendre que Jules Isaac nourrisse à l’égard de la chrétienté une forme de rancœur destructrice. Cela aurait été compréhensible au regard de ce qu’il écrivait pendant ces années sombres. Au lieu de cela, il consacra la fin de son existence à tisser des liens d’amitié avec les églises chrétiennes.

Pour Jules Isaac l’antisémitisme ne pouvait disparaitre qu’à la condition que les églises chrétiennes modifient leur enseignement sur le fond.

En 1945 dans son ouvrage « Jésus et Israël » écrit pendant la guerre, Jules Isaac proposa 18 points à l’attention de ces autorités. Ces 18 points me paraissent essentiels car ils s’appuient sur l’histoire du judaïsme et sur les faits qui ont menés à la fin du christ. Ces 18 points suggèrent un enseignement différent, subtil et progressiste. Ils mettent en lumière les racines chrétiennes du mal tout en respectant la sensibilité des croyants.

En 1947, Jules Isaac et Edmond Fleg, animateurs des Amitiés judéo-chrétiennes, furent à l’initiative de la Charte de Seelisberg. Cette charte rédigée par un collège de représentants des églises protestantes, juives et chrétiennes part du travail de Jules Isaac. Il s’agissait d’arriver à un consensus sur les suggestions proposées et de rédiger un communiqué commun qui sera soumis aux autorités religieuses et à leur centre d’enseignement. Les 18 points de Jules Isaac furent ramenés à 10. Ces 10 points furent ratifiés par des autorités religieuses locales mais pas par la papauté.

En 1949, Jules Isaac intervint auprès du pape Pie XII dans l’espoir que ce dernier reconnaisse la charte de Seelisberg et afin que soit révisée la prière du Vendredi saint, « pro perfidis judoeis », mention offensante à l’égard du peuple Juif. Pie XII n’en fit rien, ce n’est qu’en 1959 que le terme fut supprimé de cette prière grâce à l’intervention du pape suivant Jean XXIII. Cette prière, prononcée depuis le VII ème siècle, avait pour but d’enjoindre les juifs à reconnaitre le Christ. Elle signifiait littéralement « pour les juifs infidèles » mais elle fut traduite dans la liturgie par « pour les juifs perfides ». Ce premier geste de réconciliation entre les églises juives et chrétiennes fut le point de départ d’une amitié entre Jules Isaac et Jean XXIII. Mais ce n’est qu’en 1965, toujours sous l’influence de Jean XXIII et après sa mort, que l’église fit la déclaration la plus importante se rapportant aux sources de l’antisémitisme. Cette déclaration appelée Nostra Ætate portait de manière générale sur les religions non-chrétiennes, et fut approuvée par le concile Vatican II.

En troisième et dernière session du concile Vatican II, l’église catholique reconnaissait que la mort du Christ ne pouvait être imputée aux Juifs vivant alors, ni aux Juifs de notre temps. Elle indiquait que les Juifs ne devaient être représentés comme maudits. Et rappelait que le patrimoine spirituel entre juifs et chrétiens était commun, elle encourageait donc la reconnaissance et l’estime mutuelle entre juifs et chrétiens. Intervenant 20 ans après la Shoah, l’Église réprouvait toutes les persécutions contre tous les hommes, déplorait les haines, persécutions et manifestations d’antisémitisme qui avaient été dirigées contre les Juifs. L’Église cita notamment l’Apôtre Paul qui rappelait, au besoin, que le peuple juif était « toujours » très cher à Dieu. (Romains, 9, 4-5). Ce texte était accompagné de recommandations du même ordre à l’intention de diverses confessions entre autres bouddhistes et musulmanes.

Jules Isaac continua son action jusqu’à sa mort, survenue en 1963. Il n’assista donc pas à ce moment historique censé mettre un terme à deux millénaires d’antisémitisme. Qu’aurait-il pensé de cette déclaration ? Je pense pour ma part qu’il aurait été déçu car ce texte est plus une tentative de réconciliation avec le judaïsme qu’une véritable reconnaissance de l’implication de l’Église dans la propagation de l’antisémitisme. S’il ne fait aucun doute que cette déclaration fut inspirée par la Charte de Seelisberg, elle n’en reconnait pas la filiation. Cette déclaration est donc une avancée significative mais le combat que le christianisme doit mener contre lui-même est loin d’être terminé. Pour ma part, je pense que cette déclaration avait pour objectif d’éteindre deux polémiques : celle soulevée par Jules Isaac et celle aussi embarrassante de la non condamnation des camps d’exterminations par Pie XII pendant la guerre.

L’Histoire retiendra que Jean XXIII fut béatifié par Jean-Paul II, alors que Pie XII attend toujours sa sanctification.

Toutes les religions sont soumises au même dilemme : évoluer avec leur temps ou respecter à la lettre les textes sacrés. Dans le cas du christianisme le choix est cornélien et je compatis à la difficulté de la tâche car le problème de fond est bien là, mais le devoir premier de toute église n’est-il pas de protéger la vie humaine ? Une déclaration plus nette aurait certainement permis d’éclairer d’un jour nouveau la conscience et la compréhension des croyants. J’en viens par cet aspect à un autre sujet qui n’est pas abordé par la déclaration, celui de l’éducation. La chrétienté et l’antisémitisme se sont développés à partir d’une même souche : celle des évangiles, tels deux champignons, l’un inoffensif et l’autre destructeur. Pour venir à bout du poison il ne s’agit pas d’éliminer la source mais de la traiter. Pour Jules Isaac ce traitement passe par l’éducation. Étant lui-même enseignant, il avait pleinement conscience que seule l’éducation à chaque niveau de l’instruction religieuse pouvait permettre de changer peu à peu les idées reçues.

Citons là quelques références relevées par Jules Isaac dans « Jésus et Israël » : Karl Adam théologien allemand dont les écrits anticipèrent l’approche œcuménique prôné par le Concile Vatican II selon l’encyclopédie Wikipédia. On peut en douter en lisant ce qui suit : « Comment du monde juif qui l’entourait, déchu extérieurement et intérieurement, à la foi rétrécie et bornée à la lettre de la Loi, à l’esprit de caste étroit, à la piété uniquement préoccupée des intérêts terrestres, … aurait pu sortir un type d’humanité si incomparablement pur, si uni à Dieu ? Comment … une racine souillée aurait-elle pu produire un rameau si pur et si saint ? ».

Ou encore, Jean Jaques Rousseau dans « Profession de foi du vicaire savoyard »: « Ou Jésus aurait-il pris chez siens cette morale élevée et pure dont lui seul a donné les leçons et l’exemple ? Du sein du plus furieux fanatisme, la plus haute sagesse se fit entendre ; et la simplicité des plus héroïques vertus honorera le plus vil des peuples… »

Ou encore L. Marion, auteur d’un manuel d’histoire de l’église : « La religion des Juifs (au début de l’ère chrétienne) était toute extérieure : aller régulièrement à la synagogue, offrir des sacrifices, se tourner vers l’Orient pour prier, demander dans les prières des biens temporels, indépendance politique et choses semblables, c’en était là les actes principaux. Quant à la religion véritable qui vient du cœur … celle-là était peu connue et encore moins pratiquée. »

Ou encore, Edmond Stapfer, historien et théologien protestant estimé : « Chez les Juifs, sauf de rares et touchantes exceptions, il en était de la prière comme de l’aumône, comme du jeûne, comme de tout le reste ; elle n’était qu’un acte mécanique et une récitation méritoire. »

Voici donc ce que deux millénaires d’enseignement religieux ont inculqué à des hommes cultivés, honorables et respectés parmi tant d’autres jusqu’à aujourd’hui. A cette dernière citation d’Edmond Stapfer, Jules Isaac répondait non sans humour : « Voilà pourquoi aujourd’hui encore, « sauf de rares et touchantes exceptions », les chrétiens de toutes obédiences n’hésitent pas à prononcer contre le judaïsme du Ier siècle une condamnation sévère, — et pourquoi, leur jugement doit être ici confronté avec la réalité historique, telle que peut la dégager une enquête impartiale. »

En matière d’enseignement religieux, les questions qui se posent aujourd’hui sont donc : Qui connait la charte de Seelisberg et les 18 points de Jules Isaac ? Ces points sont-ils enseignés au catéchisme ? Sont-ils expliqués aux noviciats ? Et comment sont-ils expliqués ? Ces 18 points ne sont pas une fin en soi, ils sont le point de départ à une réflexion, à une recherche, ce travail est-il réalisé par les personnes chargées de l’enseignement des évangiles ?

Ces 18 points ne peuvent être enseignés sans un éclairage historique approfondi qui doit accompagner la lecture des évangiles. Ces 18 points sont un éclairage fidèle, subtile mais insuffisant s’ils ne sont accompagnés de la lecture de leur texte de référence qui est « Jésus et Israël ».

Je pense que rien de tout cela n’a été fait mais je peux me tromper alors je vous invite à demander à des hommes d’église s’ils connaissent Jules Isaac et d’en témoigner ici même. Je crains que ce grand homme du XX ème siècle ne soit resté un illustre inconnu. Il était temps de lui rendre hommage.

Je terminerai par ces mots : « Il le peut et, s’il le peut, il le doit »