Les Palestiniens ne sont pas à leur première tentative de réunification ni à leur première brouille.

La mésentente entre les clans est tellement profonde et leurs positions totalement irréconciliables qu’ils peuvent difficilement trouver un terrain de convergence. Pour illustrer la crise avec Israël, ils disposent de trois expressions qu’ils conjuguent crescendo selon la période à laquelle elles sont rattachées : Nakba, Naksa et Wakseh.

Nakba se rapporte à la création de l’État d’Israël en 1948 dont les pays arabes ne se sont jamais remis tant ils étaient sûrs de gagner sur le terrain face à un ennemi peu armé, minoritaire et en pleine réorganisation. Il s’agit pour eux de la première catastrophe qui devait en amener beaucoup d’autres, en raison de leur intransigeance et de leur obstination à vouloir détruire l’État juif.

Naksa illustre la défaite de 1967, suite à la Guerre de Six-Jours, qui leur a fait perdre la Cisjordanie et le contrôle des Lieux Saints.

Enfin Wakseh est associé à la séparation politique des deux entités palestiniennes de Gaza et de Cisjordanie.

Cette expression est forte et sévère car elle est assimilée à humiliation, ruine ou effondrement après la chute du mouvement palestinien. Elle entérine sa division en deux camps antagonistes : le camp national et le camp islamique.

Selon les Palestiniens, il s’agit de la pire blessure infligée, non pas par un ennemi extérieur, mais de manière interne par les militants eux-mêmes dans une sorte de suicide qui s’est inséré dans la conscience palestinienne. Ils se sont rendu compte que Wakseh avait fait régresser le mouvement national palestinien de 50 ans en arrière, le ramenant au temps historique de la guerre d’indépendance d’Israël.

Les deux clans n’ont jamais cessé de se combattre sur le plan idéologique. Le Hamas veut unifier les Palestiniens sous la bannière de l’islam en faisant de la Charia la loi unique qui régit les populations. En revanche les Palestiniens de Cisjordanie, qui bénéficient de l’influence et de la proximité des Israéliens, veulent instituer une démocratie à l’occidentale.

En conséquence, on ne voit pas sous quels critères communs pourrait intervenir une unification de bric et de broc sachant par ailleurs le Palestinien moyen, échaudé par les échecs de ses dirigeants, devient de plus en plus individualiste, sinon égoïste.

Culpabilité d’Arafat

L’analyse des faits démontre que le responsable de l’échec palestinien est assurément Yasser Arafat qui a désintégré le mouvement palestinien en créant une dichotomie entre les anciens du Liban exilés à Tunis, dont relève Mahmoud Abbas, et la jeune garde locale moins soumise à la corruption, dont Marwan Barghouti reste le leader incontesté de la génération de transition.

Mahmoud Abbas, dont la légitimité est sans cesse remise en question, est devenu l’homme des mots creux et des formules stériles, répétées de nombreuses fois sur le même rythme : objectif d’un État palestinien avec Jérusalem comme capitale, droit au retour des réfugiés et retrait des implantations. Parce qu’il ne dévie pas de cette dialectique dépassée, il ne fait pas avancer sa cause figée dans un rêve irréalisable.

Certes le Hamas doit sa survie à Gaza grâce à l’argent transféré par Israël à l’Autorité. Aujourd’hui ses autres sources, Iran et Qatar, se sont taries.

Il faut reconnaître cependant à son actif que l’ordre règne à Gaza et que les milices armées non gouvernementales ne s’aventurent plus dans les rues bien qu’elles soient très actives en dehors des villes.

Il a su par ailleurs moduler l’introduction de la charia en l’appliquant avec parcimonie, mais avec constance, pour ne pas brusquer une population réticente.

2006 : le commencement

Le conflit entre le Fatah et le Hamas a commencé en 2006 après les victoires législatives du Hamas et a continué jusqu’à l’annonce du premier accord de réconciliation.

Après la mort de Yasser Arafat en 2005, la «vieille garde» du Fatah était en proie au népotisme, à la corruption, et sa politique a conduit à une forte hausse de la criminalité ainsi qu’au déclin des prestations des services publics.

Cette situation fut propice à la victoire du Hamas aux élections législatives palestiniennes de janvier 2006 qui entérineront une rupture de fait.

Le 9 février 2007, les responsables palestiniens rivaux s’étaient rencontrés sous l’égide de l’Arabie saoudite et avaient signé l’Accord de La Mecque qui finalisait un cessez-le-feu puis la constitution d’un gouvernement d’union nationale avec Ismaël Haniyeh à sa tête.

Le Hamas avait maintenu alors la non-reconnaissance de l’Etat d’Israël.

Mais l’entente a peu duré, à peine quelques mois au bout desquels les combats fratricides entre les deux mouvements ont culminé avec, à la clé, la prise de contrôle de Gaza par le Hamas, par les armes et au prix de nombreuses victimes.

Les combats ont fait plus de 600 morts et un millier de blessés avec en point mire les exécutions sommaires des fonctionnaires du Fatah.

C’est là que l’expression Wakseh a pris toute sa signification et son ampleur puisque la prise du pouvoir du Hamas dans la bande de Gaza a séparé de facto les territoires palestiniens en deux blocs antagonistes, sous le contrôle du Fatah et du Hamas.

Mahmoud Abbas a donc été contraint de dissoudre le gouvernement Haniyeh et de constituer en urgence une nouvelle équipe responsable uniquement de la gestion de la Cisjordanie, entérinant ainsi la coupure des palestiniens en deux entités.

Le Hamas n’a jamais abandonné sa volonté d’hégémonie et a profité de l’opération Plomb durci du début de 2009 pour reprendre ses attaques contre le Fatah. Des dizaines de membre du Fatah ainsi que des Palestiniens accusés de «collaboration» ont été assassinés ; des dizaines d’autres mutilés par balles, torturés, ou ont eu les membres cassés; d’autres encore ont été arrêtés arbitrairement.

Le 15 août 2009, au cours d’une opération sanglante de répression contre une organisation islamiste rivale, le groupe salafiste Jund Ansar, le mouvement islamiste Hamas a pris d’assaut à l’arme lourde la mosquée dans laquelle se trouvaient les membres de ce groupe, tuant 24 personnes, dont le chef du groupe, Abdelatif Moussa, et faisant 130 blessés.

Nouvelle tentative

Bien que la rupture fût totale et malgré les cadavres palestiniens, la réunification restait dans les esprits comme un leitmotiv pour calmer les appréhensions d’un peuple dérouté. Un nouvel accord était intervenu le 27 avril 2011 au Caire sous l’égide de l’Égypte. Les deux groupes palestiniens rivaux avaient décidé de former un gouvernement intérimaire chargé de préparer des élections présidentielles et législatives en 2012.

Mais cette perspective n’enchanta pas les Occidentaux qui ont toujours voulu écarter le Hamas en raison de son refus de reconnaître le droit d’Israël à l’existence. Cela avait fait réagir au Caire le porte-parole du Hamas, Taher al Noono, qui avait alors estimé qu’Israël n’était «pas concerné par la réconciliation palestinienne et y avait fait obstacle dans le passé».

Cet accord surprise avait été annoncé en plein chamboulement au Proche-Orient alors que la révolution de printemps avait fait tomber le président Hosni Moubarak. Mahmoud al Zahar, l’un des dirigeants du Hamas présents aux discussions, avait précisé que l’accord comportait cinq points, parmi lesquels une fusion des forces de sécurité et la mise en place d’un gouvernement composé de « personnalités nationalistes ». Prévu pour être signé en mai 2011, l’accord n’avait pas vu de début d’application.

Mais l’entourage arabe des Palestiniens, conscient des dégâts occasionnés par ces querelles intestines, militait pour une réunification du mouvement palestinien pour s’opposer à l’hégémonie israélienne. En février 2012, un nouvel accord intervient à Doha, cette fois grâce aux efforts du Qatar, sans plus de résultats d’ailleurs.

L’annonce du 23 avril 2012 fondait ses espoirs sur les possibilités de surmonter les méfiances réciproques. Le 24 novembre 2012 au Caire en pleine convulsion, Mahmoud Abbas et le chef du bureau politique du Hamas, Khaled Mechaal, avaient voulu montrer qu’ils avaient remisé leurs armes au vestiaire.

L’accord prévoyait la formation d’un gouvernement d’unité nationale, la poursuite de la trêve, la fusion des deux services de sécurité, l’intégration des islamistes dans l’OLP et des élections présidentielle et législatives planifiées pour le mois de mai 2012. Un projet irréalisable mais le paradoxe était tel que, malgré une convergence de vue ouvertement affichée, les factions palestiniennes ne cessaient d’être divisées.

Il n’y avait donc aucune chance que l’accord soit appliqué car on voyait très mal la fusion des milices antagonistes dans un seul appareil de sécurité. Par ailleurs le calendrier fixé par Mahmoud Abbas était intenable. Le fiasco de l’accord était donc programmé.

Aucun élément tangible n’est intervenu depuis cette date pour assurer la réussite du nouveau projet de réconciliation signé le 23 avril 2014. Cet accord de circonstance, conçu rapidement pour faire pendant à l’échec des négociations de paix et pour faire pression sur Israël, n’était qu’illusion car les données sont les mêmes et les hommes aussi. Dans une sorte de rengaine, les frères ennemis du mouvement national palestinien annoncent, une fois de plus et sans grande conviction, la formation imminente d’un gouvernement de consensus.

Sur la base de l’expérience passée et des plannings toujours repoussés, il est encore à prévoir que le Fatah et le Hamas ne respecteront pas leurs engagements parce que la réconciliation n’a pas de substance sur le terrain et que les dirigeants palestiniens n’ont pas fait place à la relève.

Il y aura d’autres projets de réunification, sur le papier, mais le statu quo au Proche-Orient a encore de beaux jours devant lui.