Toute ma vie est consacrée à empêcher que la violence détruise nos liens et nos vies. Un peu partout, j’apporte des moyens de comprendre, d’agir, de prévenir.

A force d’écouter des milliers de personnes, ici et là, j’ai fini par entrevoir que la violence était le fruit de la peur, que la violence prenait différents visages : de la maltraitance à l’indifférence, de la culpabilisation au déni et au mépris.

J’ai été alerté par l’histoire de cet homme juif, confié à une maison de retraite au nom prestigieux pour les juifs de Rothschild et qui est mort, perdu, seul dans un fossé de la propriété, parce qu’on avait négligé les mesures de sécurité nécessaires : caméras, personnel de surveillance, clôtures…

Tombé dans un fossé, seul, sans personne pour le secourir pendant trop d’instants, une solitude qui lui fut fatale.

Les institutions sont parfois, trop souvent, violentes, je le sais, et elles sont dures pour ceux qui touchent à leur image. Elles ne supportent pas qu’on fasse savoir qu’elles ont failli. Leur peur les rend violentes.

La fille de cet homme proteste, demande réparation, excuse, aveu de la faute. Un fossé laissé sans protection. Un homme naguère joyeux et bon vivant, qui devient un vieil homme, gardé dans un endroit qui devait être pour lui un home de paix et de sécurité pour les dernières années de sa vie.

Un fossé laissé sans protection et qu’on sécurise juste après la mort de cet homme, pour que le scandale de la négligence n’éclate pas.

L’institution prend peur et elle attaque même, par la bouche de ses alliés, au lieu de reconnaître sa responsabilité : pas de caméras, pas de barrières près de ces fossés qui ressemblent à des tombes et qui sont devenus une tombe pour un homme perdu.

Mon propre père est mort dans l’hôpital qui appartient à cette même fondation, au moment même où ma sœur accouchait d’un garçon. Etrangement, de la même façon au moment de la mort de cet homme, sa petite-fille accouchait.

Cette similitude m’a touché au cœur. C’est dans cet hôpital que j’ai été accueilli juste quelques minutes après son décès en réanimation par des médecins compatissants et respectueux. Ce souvenir est encore présent en moi et me fait du bien.

Et là, dans l’histoire de cet homme, de ce frère humain, qui agonise dans un fossé, je sens tout le poids de l’institution qui dépasse l’humain, qui dépasse la bonne volonté des personnes, l’institution aveugle qui, alors qu’on lui a confié cet homme qui refuse de voir et de reconnaître qu’elle a failli, tout simplement parce qu’elle a peur pour son image.

Parce qu’elle a peur de perdre la face auprès d’une communauté qui la respecte et la pense bénéfique.

De tout mon cœur, je soutiens le combat de cette fille, de cette fille qui a tenu à laver elle-même le corps de son père pour lui rendre dignité et honneur, de cette fille qui veut encore honorer la mémoire de son père, en lui rendant ce qu’on lui a enlevé dans cette mort injuste.

L ‘institution qui a failli doit s’excuser et reconnaître qu’elle a failli. Cette reconnaissance protègera dans l’avenir ces personnes âgées qui ont besoin de cette protection et pour toutes ces familles qui doivent sentir que leurs parents sont heureux, malgré la maladie, malgré la déchéance psychologique, malgré la vieillesse, et qu’ils surtout, avant tout, en sécurité.

La violence dont je parlais au début de ce texte en forme de témoignage personnel, c’est la violence de la négligence et pire encore du déni. Comme dans l’affaire Halimi, de cette juive massacrée et défenestrée par un islamiste haineux, on veut taire la vérité pour ne pas gêner des intérêts, des réputations, des images.

Un gouvernement, des ministres, des notables exercent trop souvent cette forme de violence qui consiste à nier le réel pour se protéger alors que leur rôle est justement de protéger ceux et celles dont ils ont la charge, dont ils ont le devoir de les garder en sécurité.

Derrière cette triste histoire qui fait souffrir aujourd’hui toute une famille, il y a toute la violence d’une société représentée par des êtres humains, pourtant bien assurés dans leur carrière et leur position sociale, qui refusent de voir le mal dont ils sont en partie responsables et se contentent de recevoir les bénéfices de l’argent et de la réputation.