Judéen ou Juif ?

Nous avons mis un point d’interrogation, car ce mot recouvre des réalités distinctes. Tout d’abord faisons un peu d’étymologie : Juif vient de l’hébreu « yehudi » que le grec a traduit par « judaios », repris par le latin « judaeus » ; si nous lisons la littérature gréco-latine (entre autres Polybe, Dion Cassius, la Septante (traduction grecque du Tanakh) le Nouveau Testament), et les divers dictionnaires grecs et latins, Judaios/Judaeus désigne :

1. Les descendants de la tribu de Juda
2. Les habitants de la Judée
3. Les Juifs au sens religieux du terme

Nous nous trouvons face à une triple définition :

  1. ethnique (les descendants de la tribu de Juda)
  2. nationale (les habitants de la Judée)
  3. spirituelle (ceux qui pratiquent la religion juive)

Et si nous regardons de plus près, notamment dans la littérature talmudique ou néotestamentaire, notamment l’évangile de Jean, nous voyons que les expressions de «descendance d’Abraham», «Israélites», «Israël», «Enfants d’Israël» viennent se rajouter pour désigner les Juifs en tant que communauté spirituelle.

Ce n’est qu’à partir du II° siècle que le terme de judaïsme apparaît dans le second livre des Maccabées (II, 21) qui rapporte les faits de Juda Macchabée qui à la tête d’une armée reprend la ville de Jérusalem en 165 contre les troupes Séleucides d’Antiochos IV Épiphane.

Précision sur Israël

La première occurrence d’Israël dans le Tanakh (Bible juive, terme que nous préférons à celui d’Ancien Testament) apparaît en Genèse 32/29, le patriarche Jacob reçoit ce nom sur les rives du Jabbok après son combat avec l’ange de Dieu :

«On ne t’appellera plus Jacob, mais Israël, car tu as été fort contre Dieu et contre les hommes et tu l’as emporté»

Puis le nom d’Israël désigne l’association des Douze Tribus faisant l’objet de l’Alliance du Sinaï et de sa confirmation à Sichem (Josué XXIV).

Israël existe par l’Alliance par laquelle Dieu s’est choisi un peuple et que celui-ci l’ont adopté comme Dieu Unique. Israël dans l’Hexateuque (six premiers livres du Tanakh) désigne de façon claire les Douze Tribus :
« Tous ceux-là forment les tribus d’Israël, au nombre de douze » Genèse XLIX / 28

« Moïse écrivit toutes les paroles de l’Éternel. Le lendemain, de bonne heure, il érigea un autel au pied de la montagne ; puis douze monuments, selon le nombre des tribus d’Israël ». Exode XXIV/4

Après la partition en 932 aec du royaume de David et Salomon en deux: royaume du nord et royaume du Sud, Israël désigne celui du Nord et Juda celui du Sud, bien que Isaïe utilise l’expression :
« Il (l’Eternel) est un saint Refuge, mais il sera aussi une pierre d’achoppement, un écueil propre à faire trébucher pour les deux maisons d’Israël, un piège et un filet pour les habitants de Jérusalem ». Isaïe VIII/14.

Après l’annexion par Sargon II du royaume du Nord à l’Assyrie en 722, le nom d’Israël perd son sens politique, national pour désigner la communauté religieuse sous le nom de  « Maison d’Israël » et de « Reste d’Israël » (Cf. Isaïe V/7, Michée II/ 12 & III/1-9).

Ainsi peu à peu Israël perd sa notion ethnique et nationale pour désigner l’ensemble des personnes qui suivent les observances de Dieu.

Cela devient très clair à partir de l’annexion du royaume de Juda en 597 par Nabuchodonosor II…. Israël devient alors synonyme de « Peuple de Dieu », indépendamment d’un lieu géographique ou d’un état.

La dénomination purement religieuse s’affirme de façon définitive dans la tradition post exilique et donnera des expressions telles que «fils d’Israël», «homme d’Israël» pour désigner l’Israelite, autrement celui qui suit l’observance juive, le terme « israélite » n’apparaît que comme adjectif.

Judée et Diaspora

La diaspora est un phénomène qui remonte loin dans le temps, nous la ferons remonter à la disparition du royaume d’Israël en 722 aec.

Annexé par le roi Salmanazar V, roi d’Assyrie de 727 à 722 aec, son successeur Sargon II, roi d’Assyrie de 722 à 705 aec, déporte 27 290 israéliens (d’après les archives assyriennes).

Avec la disparition du royaume d’Israël et son successeur éphémère le royaume de Samarie, disparaissent également dix des Tribus Hébraïques : Ruben, Siméon, Dan, Nephtali, Gad, Acher, Issachar, Zébulon, Éphraïm, Manassé.

De ces Tribus victimes à la fois de la disparition du royaume d’Israël et des conséquences de la déportation nous ne savons pas grand-chose en dehors de légendes. Cela dit il est légitime de supposer qu’ils se sont répartis dans différents endroits de Mésopotamie et d’Égypte. En revanche quels liens gardèrent ils avec leurs frères du royaume de Juda, quelles formes religieuses de type yahviste développèrent-ils nous ne savons rien de certain.

La seconde Dispersion date de l’annexion du royaume de Juda en 597 par le roi Nabuchodonosor II à l’Empire Néo-babylonien.

Ce premier Exil ne concerne qu’une minorité de la population : le roi de Juda, Yoyakhin, sa suite et dix mille personnes.

Un second Exil eut lieu en 587 après la tentative de renversement de l’autorité Babylonienne à l’aide d’une alliance avec l’Égypte. Cet exil frappe l’ensemble des notables de Jérusalem. Lors de ce soulèvement un certain nombre de Judéen partiront se réfugier en Égypte.

Enfin un troisième Exil eut lieu en 582, lors d’une répression consécutive à l’assassinat du Gouverneur babylonien de Judée. Cette répression provoqua également un autre mouvement de réfugiés vers l’Égypte.

Ces divers Exils ajoutés à d’autres migrations d’ordres économiques posèrent les bases d’une expansion de la population juive.

Une population occidentale se développe à partir de l’Égypte. Des garnisons militaires composées exclusivement de mercenaires juifs sont signalées au VII° siècle aec. Notamment à Éléphantine. Pour des raisons diverses, il semblerait que les Pharaons aient constitué des unités de mercenaires d’élites d’origine juive. Cette pratique se continua sous les Lagides. La communauté juive égyptienne grossit par vagues successives afin de fuir les diverses armées qui venaient régulièrement envahir la Judée. La grande ville juive d’Égypte sera Alexandrie, mais il y aura d’autres villes jusqu’en Cyrénaïque : Cyrène, Bérénice, Teuchira, etc.

Une population orientale se constitue à partir de la Mésopotamie. Tout comme les égyptiens, il est attesté que les Séleucides puis les Parthes utilisèrent les Juifs pour constituer des troupes d’élite.

L’implantation juive se fit selon deux modalités : soit dans les villes où ils forment des quartiers soit dans la campagne où ils se regroupent dans des fermes fortifiées. La présence juive est attestée en Hyrcanie et Médie et bien sûr à Babylone, de fortes communautés habitent à Ctésiphon, Nehardéa, Séleucie et Nisibe. L’influence juive ira jusqu’à la création d’un éphémère état juif, celui d’Abadiène.

Enfin il y a des implantations du judaïsme dont on n’en connaît pas exactement les origines : l’Arabie Heureuse (Yémen, Hadramaout actuels), Éthiopie, etc.

Puis il y a une population qui va se déplacer en remontant vers le nord sur les rives de la méditerranée, les fouilles archéologiques, les divers documents indiquent de nombreuses cités où la présence juive est fortement représentée : Antioche, Damas, Pergame, Éphèse, Apamée, Milet, Laodicée, Sardes, ; des îles Rhodes, Chypre, Délos comprennent de fortes minorités juives dont l’origine est autant incertaine qu’ancienne; et si nos prenons Rome, celle-ci compte à l’époque d’Auguste 45 synagogues.

La présence juive dans les deux empires de l’Antiquité : romain et parthes nous est attestée par de nombreux passages du Talmud mais aussi par les Actes des Apôtres qui lors de Chavouot (plus connue sous nom français de Pentecôte) nous pouvons lire :

« Or il y avait, demeurant à Jérusalem, des hommes dévots de toutes les nations qui sont sous le ciel. Au bruit qui se produisit, la multitude se rassembla et fut confondue : chacun les entendait parler en son propre idiome. Ils étaient stupéfaits, et, tout étonnés, ils disaient : « Ces hommes qui parlent, ne sont-ils pas tous Galiléens? Comment se fait-il alors que chacun de nous les entende dans son propre idiome maternel ? » Parthes, Mèdes et Élamites, habitants de Mésopotamie, de Judée et de Cappadoce, du Pont et d’Asie, de Phrygie et de Pamphylie, d’Égypte et de cette partie de la Libye qui est proche de Cyrène, Romains en résidence, tant Juifs que prosélytes, Crétois et Arabes, nous les entendons publier dans notre langue les merveilles de Dieu!» Actes II/5-11

Nous constatons que non seulement il y avait des Juifs dans les différentes provinces de l’Empire romain et des pays voisins notamment dans l’Empire Parthes, et que ces Juifs étaient des natifs des régions citées : « comment se fait-il donc que chacun de nous les entende dans son propre idiome maternel ».

Selon les modèles quantitatifs retenus la population juive avant les deux grandes guerres de 70 et 135 se répartit de la façon suivante :

  • 6 à 7 millions de Juifs dans l’empire romain.
  • 3 à 5 millions de Juifs en orient : Mésopotamie, Iran, Yémen, Éthiopie.

D’où un total de 9 à 12 millions de Juifs dans l’Antiquité.

De ces chiffres nous pouvons dire qu’un romain sur 9 à 10 était d’observance juive.

Ainsi il nous faut aller contre une idée reçue : les Juifs de la Province de Judée, au nombre de 500 000 ne représentaient qu’une partie (un vingtième au plus) d’une vaste communauté se caractérisant avant tout comme communauté spirituelle, communauté d’observances plus que comme une communauté nationale.

Avant de tirer des conséquences il est nécessaire d’étudier les conséquences de l’expansion de la population juive sur la nature du Yahvisme qui deviendra le Judaïsme

Du Yahvisme au Judaïsme

Ce titre, qui peut paraître provocateur, est nécessaire pour bien faire la distinction entre le culte des Hébreux de Josué jusqu’à la disparition des deux royaumes hébreux : Israël et Juda et celui nouveau qui va se développer lors de l’Exil au sein de la tribu de Juda.

Pour cela il nous semble utile de faire dans un premier temps, une analyse comparative entre les religions dites païennes de la Grèce avec la religion pratiquée par les Hébreux.

Les cultes païens étaient essentiellement locaux et liés à une dynastie de monarques, descendant d’un ancêtre prestigieux Dieu ou demi-dieu. Le Dieu grec est avant tout :

  • le Dieu d’une cité et du territoire qu’il gère
  • le Dieu de la dynastie régnante.
  • le Dieu de l’ancêtre commun.

Le culte est avant tout un culte civique, il marque la commémoration des hauts faits fondateurs. Même si certains Dieux deviennent panhelléniques, tels Artémise d’Éphèse, Zeus d’Olympie ou Apollon de Delphes c’est toujours dans le cadre du monde grec et de son particularisme.

À côté des divinités des cités, il existe une religion populaire, trace de religions archaïques : culte de la terre, de l’eau, du printemps, de la fertilité. La notion de survivance d’anciennes croyances a donné le nom de superstition.

Le culte civique se rend essentiellement dans le Temple ou son abord immédiat et lié à des « threskeia » : observances, règles de pratiques religieuses. Cette notion d’observance, nous la retrouvons également dans le mot latin de « religio » : « scrupules », « observance ».

Les différentes manifestations liturgiques célèbrent les hauts faits fondateurs de la Cité, les évènements clés rythmant la cité : semailles, moissons et les honneurs dus aux victoires du monarque. L’observance est essentiellement liturgique.

Jusqu’à l’Exil nous pouvons dire que la religion Yahviste ne différait guère des religions païennes environnantes, nous y retrouvons des caractéristiques semblables :

  • Sacralisation de l’ancêtre commun : Abraham et de sa filiation Isaac et Jacob
  • Célébration du Dieu du territoire : le Dieu d’Israël.
  • Commémoration des hauts faits fondateurs comme l’Exode, la Révélation du Sinaï, etc.
  • Rites templiers organisés par la caste des prêtres les Cohen, caste soumise à des contraintes de pureté.

Ce qui différencie fondamentalement le Yahvisme des autres religions c’est d’une part, la monolâtrie, c’est-à-dire le fait que les Hébreux n’adorent qu’un seul Dieu, les autres Dieux sont présents mais sont considérés comme des sous-divinités ou des divinités des autres peuples et la prohibition de l’idolâtrie, par l’interdiction d’une représentation figurative de Dieu, d’autre part.

Note : Cette monolâtrie évoluera peu à peu vers le monothéisme, par un long processus que l’on connaît mal. Mais à partir du moment où il est reconnu à Yahweh d’être le créateur du monde et de tout ce qui existe, d’être la source de la Justice, qu’il est dans une transcendance absolue car ne pouvant être figuré, et qu’il se suffit dans sa divinité qu’il n’a pas de sexualité générant avec une déesse primordiale d’autres Dieux, les autres divinités vont perdre leur statut de pour être réduites à des idoles faites par la main des hommes.

Ces caractéristiques du Yahvisme en font une religion de type ethnique et nationale comme les autres religions, c’est par l’Exil que le Yahvisme va profondément se modifier pour donner naissance au judaïsme.

©Bernard Botturi