Montée du culte synagogal

Les différents Exils furent l’occasion pour les Juifs de repenser leur religion :

  • Comment garder la foi des Pères loin du culte sacrificiel du
    Temple ?
  • Comment rester Juif loin de la terre des Patriarches, des Juges, Des Rois ?

Cette quête identitaire fut le début de ce qui sera le judaïsme.

À ces questions identitaires, les premières réponses furent la fidélité à la Torah, au texte, car le texte est indépendant d’une terre, d’un régime, d’un bâtiment.

Fidélité qui se manifeste par l’accomplissement des devoirs liés à la Torah : justice, protection des plus faibles, fraternité, constitution de confréries d’entraide, accueil des étrangers, etc…

Mais pour cela il fallait établir des lieux de transmission de la Torah, un peu partout s’élevèrent des synagogues.

Celles-ci avaient plusieurs fonctions :

  1. Lieu d’enseignement afin de transmettre les traditions juives.
  2. Lieu de liturgie commune autour de la Torah
  3. Lieu de soin, de secours pour les Juifs malades, pauvres, les veuves.
  4. Lieu d’hospitalité pour les Juifs de passage mais aussi pour les orphelins

Ne pouvant plus trouver leur identité par les grands rassemblements sacrificiels autour du Temple, les Juifs développèrent le sacrifice du cœur notamment en menant une vie d’observance des obligations éthiques, familiales, sociales, professionnelles, vestimentaires, alimentaires issues de la Torah.

Le judaïsme plus qu’une foi devient une manière de vivre, un style du vivre ensemble, de vivre avec les autres, parmi les autres tout en gardant son identité.

Cette redéfinition de l’identité juive hors de la terre de Judée, est une rupture vis-à-vis du Yahvisme des royaumes d’Israël et de Juda, mais cette rupture se fait par un retour sur les éléments fondateurs de ce même Yahvisme. Ce retour rappelle que l’identité juive n’est pas liée à une Terre, Moïse n’est-il pas mort avant d’entrer en Eretz Israël ? La Torah au sens strict (pentateuque) ne s’achève-t-elle pas à la frontière de la Terre Promise ? Et par un temps de deuil de trente jours dans le pays de Moab ? Trente symbolisé par la lettre Lamed, symbole de l’étude…

Si la torah est le lien fondamental qui lie chaque juif à Dieu, en revanche, la Terre d’Israël ne se redéfinit-elle pas comme Terre appartenant à Dieu, Terre que Dieu à promis à Abraham, certes, mais Terre qui avant tout est à Dieu et non pas au peuple juif. C’est la Terre Promise.

Terre promise qui fait pendant à la Terre de Servitude. Entre les deux Terres il y a la Révélation du Sinaï.

Révélation qui devient première, Révélation à toujours revivifier par la lecture et à la découverte des sens multiples qui s’y cachent, le Scribe qui lit, scrute, commente l’écriture, supplante peu à peu le prêtre. Le Judaïsme ne se définit plus comme religion nationale attachée à une Terre mais religion d’un peuple en marche entre deux Terres, celle de la Servitude et celle de la Libération.

Le judaïsme naissant va se définir, entre autres, à la lumière de l’Exode, moment privilégié de la Rencontre entre Dieu et son Peuple.

À partir de la Révélation de la Torah, l’identité juive, par delà les diverses écoles, courants se constituera à partir d’un premier principe fondamental :

  • Affirmation de l’unicité divine, Dieu créateur de toutes choses et Dieu de tous les hommes… et donc du monothéisme.

À partir du moment où l’on passe de la monolâtrie au monothéisme, les conséquences vont poser plus de questions que de réponses. Si Dieu est le créateur de tous les hommes, qu’ils sont tous descendants d’Adam et Ève, alors quel est le statut des non-Juifs ?

Les non-juifs, les goyim sont des frères, mais comment définir cette unité du genre humain ?
Pourquoi Israël ?

Quelle est la fonction de la Torah ?

Second principe fondamental :

  • Affirmation de l’élection divine : un peuple a été choisi comme dépositaire et témoin de la Torah parmi les Nations.

Puis s’établissent les règles de conduites communes : circoncision, restrictions alimentaires, observance du repos sabbatique, célébration de Pessah et d’autres grandes fêtes liturgiques.

Le Peuple juif élargit le cadre ethnique et national en se redéfinissant comme Peuple médiateur de la Torah, Lumière des Nations, peuple porteur d’une mission auprès de l’ensemble de l’humanité, mission de transmission de l’Alliance brisée par Adam, Caïn, Babel.

Cette mission va générer ce que l’on va appeler le « particularisme juif ».

L’humanité d’Adam à Babel n’est que dispersion engendrant rivalités, meurtres, guerres, nationalismes sanguinaires et conquérants. Pour témoigner de l’Espérance de l’Alliance à venir il est nécessaire de se séparer des peuples des nations pour suivre de façon rigoureuse les règles éthiques découlant de l’Alliance.

Le paradoxe de l’élection est à la fois d’être porteur d’un message universel, et d’être particulariste afin de préserver ce message.

Judaïsant et convertis

Le judaïsme fut probablement avec le bouddhisme (qui lui est contemporain) la première religion à dimension universelle et toutes les deux se caractérisent avant tout par l’observance de rites, de manières de s’habiller et de manger et surtout manière de vivre avec les autres.

Ce primat de l’orthopraxie (juste pratique) sur l’orthodoxie (juste sentence) permet à tout un chacun de pouvoir pratiquer sans devoir entrer dans des considérations théologiques complexes.

Le judaïsme donnait dans un monde qui se crépissait par l’extension des empires occidentaux et moyen-orientaux une éthique commune, une vision du monde commune parallèlement à la philosophie grecque ou les sagesses d’orient qui elles ne s’adressaient qu’à des élites.

À partir du moment où les Grecs s’installèrent sur le pourtour méditerranéen et en Asie, les religions des cités devenaient obsolètes.

D’où l’engouement pour des religions / sagesses plus universelles. Cet attrait du judaïsme en plus de conversions généra également de nouvelles traductions : la Septante grecque et le Targum araméen.

Les deux couvrant les deux champs linguistiques les plus répandus : l’araméen était la langue commune de l’empire Parthes (Iran, Iraq, Afghanistan actuels) et du Moyen Orient, le grec étant la langue commune de l’empire romain.

Ces traductions ont bien sûr concouru à la diffusion du judaïsme aussi bien dans l’empire romain que celui des Parthes.

Alors nous pouvons nous demander pourquoi cette nostalgie de la terre Promise devenue une terre perdue.
L’effondrement de la Judée

Certes les deux guerres romaines signent la fin du royaume de Judée et non pas du judaïsme, ce qui fut dispersée ce n’est point le peuple juif mais le peuple judéen.

Pour cela il nous prendre en compte les deux guerres judéo-romaines :

Rappelons quelques dates :

En 4 aec : mort d’Hérode le Grand, son royaume est partagé entre ses trois fils et sa sœur Salomé sous l’arbitrage d’Auguste :

  1. Archélaos hérite de la Judée, de la Samarie et de l’Idumée avec le titre d’ethnarque.
  2. Hérode Antipas de la Galilée et de la Pérée avec le titre de tétrarque
  3. Philippe de la Gaulanitide, de la Batanée, de la Trachonitide et de l’Auranitide avec le titre de tétrarque.
  4. Salomé, sœur d’Hérode, quant à elle n’héritera que de grands domaines agricoles et d’un Palais résidentiel à Ascalon, son titre de tétrarque est purement honorifique.

En 6 ec , suite à l’incompétence d’Archélaos, la Judée perd son statut d’état client, pour être annexée à la province impériale de Syrie. Elle est gérée par des Préfets.
En 41 / 44 l’Empereur Caligula restaure le royaume de Judée, il nomme Agrippa I° roi de Judée, cette nomination est confirmée par l’empereur Claude.

En 46 par manque de candidat fiable, le royaume de Judée devient une province procuratorienne de l’Empire romain.

En 70 prise de Jérusalem : Cette première guerre est une catastrophe pour les Juifs, le Temple est rasé, il n’y a plus de Grands Prêtres, le Sanhédrin est aboli, des bourgades entières ont été rasées, la population a été décimée, c’est la fin de l’entreprise engagée depuis Zorobabel.

En 134 : Le bilan est désastreux des centaines de villages rasés, le tiers des Judéens massacré, les Juifs sont bannis de Jérusalem.

Certes Antonin le Pieux (138 / 161) abrogera les décrets de son prédécesseur en autorisant à nouveau la religion juive, en autorisant le retour en Palestine mais restera ferme sur deux points : interdiction de tout prosélytisme et bannissement d’Aelia Capitolina/ Jérusalem sauf pour le jour du 9 Av commémorant la destruction des deux Temples (586 aec, et 70ec.).

Le nom de Jérusalem est rayé de la carte pour être remplacé par celui de Colonia Aelia Capitolina, la porte de Damas est remplacée par un arc de Triomphe en hommage à Hadrien, la X° légion « Fretensis » y installe ses quartiers, les sanctuaires païens s’érigent un peu partout, la population chute de 50 000 habitants à 15 000 habitants, population constituée essentiellement de vétérans de l’armée romaine et de marchands grecs.

La ville reprendra ce nom de Jérusalem que sous la pression des Chrétiens sous le règne de Constantin le Grand au IV° siécle.

Le nom de Judée disparaît pour faire place à l’ancien nom de Paelistina, subdivision de la Province impériale de Syrie, cette appellation survivra à travers les diverses administrations : byzantine, musulmanes pour disparaître sous l’administration ottomane en 1291.

S’il n’y avait pas eu la négation de la Judée, on peut penser que les diverses communautés juives se seraient intégrées (et non pas assimilées) aux pays dans lesquels elles s’étaient développées, tout en gardant leurs observances religieuses.

Mais peut-on mettre de côté la blessure de la destruction du Temple et la désacralisation de la Judée jusqu’à la renommer de son nom géographique Palestine ?

  1. Comment oublier Eretz Israël terre d’origine, terre des tombeaux des Patriarches ?
  2. Comment oublier le Temple avec toute sa symbolique ?

Certes les Juifs issus des nations savent bien que leur généalogie ne fait pas d’eux des Judéens, mais leur généalogie spirituelle en fait des enfants de la terre d’Israël, terre divine.

Oublier l’enracinement spirituel du judaïsme dans la terre d’Israël, oublier le Temple comme symbole de la présence divine au judaïsme, c’est dénier une composante majeure du judaïsme qui sera reprise plus tard par le sionisme même dans ses formes laïques.

Quand nous parlons de retour des exilés ne sommes-nous pas dans un contre-sens monumental ?

Lien de la Diaspora avec Eretz Israël

Cela dit si le retour des exilés ne correspond à aucun voire peu de fondement historique, cela remet-il en cause le sionisme et la création de l’état d’Israël ?

Revenons à la situation de l’antiquité. La majorité de la communauté juive vivait en dehors de la Judée, et la plupart des Juifs n’étaient pas d’origine judéenne.

Mais la Maison Israël n’est pas que le royaume puis la province de Judée.

Il est attesté que les différentes communautés versaient l’impôt du temple, les trois pèlerinages annuels drainent des Juifs du monde entier.

Cette contribution de la communauté fait de Jérusalem une ville prospère, diverses confréries peuvent ainsi prendre en charge non seulement l’entretien des bâtiments mais aussi secourir les pauvres, entretenir des hospices pour les malades, les mutilés de guerre, prendre en charge les orphelins.

Dans l’empire romain, Jérusalem est la seule ville dotée d’hôpitaux pour les malades et d’hospices / asiles pour les malades chroniques, les personnes handicapées, les invalides de guerre… l’opulence de Jérusalem est une des racines du fameux « or des Juifs ».

Pour tout Juif de l’antiquité, quelle que soit sa langue, son ethnie, Jérusalem et la Judée sont centraux cette centralité possède un double fondement :

  • Le culte templier (rôle médiateur du Temple et de Sion/Jérusalem)
  • La terre des Patriarches et des Prophètes

Préserver le caractère juif de la Terre de Judée, n’est-ce pas préserver la racine historique de l’épopée juive ?

Les deux guerres juives ont été plus que la banale disparition d’un état ! La destruction du Temple et la profanation de la Judée ont brisé l’un des fondements de l’identité juive qui n’a pu se maintenir que par une grande rigueur dans l’observance, rigueur qui parfois a pu prendre des aspects rigoristes extrêmes.

C’est en nous appuyant sur l’antiquité sur les faits historiques que nous pouvons redécouvrir un des fondements de la légitimité d’Israël.

Israël en tant qu’état à caractère Juif permet

  1. À tout juif persécuté, brimé en raison de son observance religieuse ou de préjugés racistes de trouver un abri, un refuge lui permettant de vivre normalement.
  2. À redonner à toute femme et tout homme où qu’il vive dans le monde, la fierté d’être Juif en lui restituant son enracinement historique.
  3. À briser définitivement les murs des ghettos en permettant à tout Juif de pouvoir se risquer dans le monde sans se perdre, car il sait que désormais il possède un port d’attache.

Volontairement j’ai restreint les points de légitimité, nous pourrions en trouver d’autres, bien sûr.

Cette légitimité de l’entreprise sioniste permet de la laver de tout soupçon raciste ou ethnocentriste, de toute mythologie d’un peuple Juif qui serait tel de par des propriétés ethniques et autres arguments pseudos-historiques.

Ainsi c’est de façon légitime que des Juifs après l’émancipation pour trouver leur identité pleine de citoyen d’un pays et de Juif dont l’identité est liée à une HISTOIRE particulière ont souhaité rebâtir Israël.

Rebâtir Israël (et non pas la Judée) c’était redonner à des hommes et des femmes la fierté de pouvoir être enfin ce qu’ils décidaient de devenir et non pas ce que les autres leur demandaient d’être.

Rebâtir Israël c’était / c’est / ce sera donné aux Juifs la possibilité de se construire non pas en réaction aux autres, mais en s’affirmant en tant qu’être humain, en tant qu’acteur d’un destin.

Rebâtir Israël c’est restituer à chaque Juif le centre dont il a été privé, l’inauguration de son histoire, de sa génération, la ville du Temple.

©Bernard Botturi