En théorie, en France, le fait d’exprimer son racisme, son antisémitisme, son négationnisme est passible d’une peine de prison. C’est la loi, pétrie par la volonté générale, celle des générations de législateurs édifiés par les épreuves de l’Histoire et la nécessité, vitale, de protéger l’espèce humaine des crimes commis contre elle-même.

En pratique, les racistes, les antisémites, les négationnistes sont rarement renvoyés derrière les barreaux par la justice française. A telle enseigne que même Robert Faurisson, tortionnaire récidiviste de l’Histoire, antisémite et négationniste chimiquement pur, est mort sans avoir jamais connu un seul jour de prison, lui qui l’avait pourtant mérité mille fois à force de provoquer les consciences, les juges et les victimes.

Le 15 avril dernier, une juridiction française, la 13e chambre correctionnelle du tribunal de grande instance (TGI) de Paris, a eu le courage de briser un tabou : condamner le premier antisémite de France, Alain Soral, à une peine d’un an d’emprisonnement ferme pour contestation de crime contre l’Humanité et, fait inédit dans l’histoire judiciaire française, elle a délivré un mandat d’arrêt à l’audience.

L’appel n’étant pas suspensif, il était acquis que Soral serait interpellé et écroué, conformément à la décision prononcée. Chacun pouvait alors espérer qu’une étape était franchie et que la République avait enfin atteint son seuil de tolérance contre les obsédés de la haine des Juifs.

C’était sans compter le parquet de Paris qui vient d’en décider autrement. Tout d’abord en faisant appel du mandat d’arrêt, estimant que la loi de 1881 sur la presse, en vertu de laquelle Soral a été condamné, ne relevait pas du droit commun, mais du « droit politique » et n’autorisait pas l’incarcération du comparant séance tenante. Ensuite, en violation du caractère non suspensif de cet appel, en refusant de faire interpeller Alain Soral, ne craignant ni la voie de fait, ni la honte de servir de supplétif aux avocats de la défense.

En ouvrant un tel débat, le Parquet tombe dans le piège des professionnels de la haine : faire accroire l’idée que le racisme et l’antisémitisme seraient des délits politiques et des délits d’opinion.

Ces deux décisions du Parquet doivent être désignées pour ce qu’elles sont : un Munich judiciaire à la faveur duquel, croyant protéger le droit, on finit par protéger les racistes et les antisémites de toute sanction effective et par organiser leur impunité.

Si la France s’est dotée d’un arsenal judiciaire contre le racisme et l’antisémitisme, ce n’est pas par hasard. Ce n’est pas une lubie ou un caprice exigé par telle ou telle communauté. Ce n’est pas un cadeau consenti à telle ou telle souffrance. C’est une nécessité vitale pour notre régime de libertés en raison du fait que ces fléaux ont défiguré l’Humanité et qu’ils tuent encore selon une mécanique immuable : l’ensauvagement des mots précède, toujours, l’ensauvagement des actes. Un raciste ou un antisémite qui appelle à la haine est une bombe à retardement et à fragmentation pour le corps social.

Toutes les marches blanches et toutes les déplorations du monde après chaque crime raciste ou antisémite demeureront vaines si la République est incapable de remettre la haine dans la cage dont elle n’aurait jamais dû sortir. Toutes les lois du pays demeureront décoratives si, alors que l’antisémitisme assassine de nouveau en plein Paris, le parquet de la République bataille pour faire relâcher les antisémites.

Alain Soral doit bien rire de l’impuissance de la justice à le faire condamner. Lui qui vomit la République et ses principes, qui injurie les magistrats et les parties civiles, est en passe d’atteindre son objectif : déstabiliser la démocratie par ses appels à la haine et un prosélytisme numérique très lucratif, créer le doute parmi la magistrature et faire trembler la main des magistrats devant ses provocations réitérées.

Assurément, grâce à une justice devenue paralytique, Alain Soral doit se sentir heureux comme un antisémite en France.

Les signataires :

Mario Stasi, président de la LICRA ; Dominique Sopo, président de Sos Racisme ; Sacha Ghozlan, président de l’UEJF ; Pierre Mairat, coprésident du MRAP ; Marc Knobel, président de « J’accuse ! » ; Alain Jakubowicz, président d’honneur de la LICRA ; Michael Ghnassia, avocat au Conseil d’Etat et à la Cour de Cassation ; Patrick Klugman, avocat ; Stéphane Lilti, avocat ; Jean-Louis Lagarde, avocat ; Ilana Soskin, avocate ; Stéphane Nivet, délégué général de la LICRA.

Article initialement publié dans le NouvelObs.