C’est là, sur le versant le plus calme du quartier branché de Notting Hill, à Londres. C’est là, au 22 Lansdowne street, à l’angle de Ladbroke grove. La maison coquette comme toutes ses paires de la rue est close sous le soleil matinal. On devine un entretien régulier sans être méthodique, des angles un peu rouillés, des finitions décaties.

C’est là que, il y a 44 ans, Jimi Hendrix s’est endormi pour la dernière fois. Et ne s’est plus jamais réveillé. L’endroit s’appelait alors l’hôtel Samarkand et c’était là que vivait Monika Danemann, une patineuse artistique de Düsseldorf, avec qui Jimi entretenait une relation à éclipses depuis plusieurs mois.

Le 17 septembre 1970, Monika et Jimi avaient dîné en tête-à-tête au Samarkand. Hendrix avait composé ce soir là en un éclair les paroles de « The Story of Life » : « L’histoire de la vie est plus rapide qu’un clin d’œil/ L’histoire de l’amour c’est salut et au revoir jusqu’à la prochaine fois ».

Le 18 septembre, vers onze heures, Monika ne parvint pas à réveiller Jimi. Elle découvrit en évidence une boîte de Vesparax, dont l’artiste avait imprudemment mélangé une dose élevée avec l’alcool généreusement consommé lors de leur dîner. Monika paniquée appela une ambulance. Les secours arrivèrent au Samarkand à 11h30 et Hendrix fut évacué un quart d’heure plus tard sans avoir repris conscience.

Jimi était déjà mort à son arrivée à l’hôpital Saint Mary Abbots, où son décès fut officiellement constaté à 12h45. L’autopsie révéla une dose non létale de barbituriques, des traces d’amphétamines et un gramme d’alcool par litre de sang. Elle concluait qu’Hendrix, plongé dans un profond sommeil, s’était étouffé dans son vomi. Jimi avait 27 ans.

Le regretté Jean-Pierre Leloir (1931-2010), auteur de certaines des plus belles photographies d’Hendrix, décrivait ce décès comme une « mort subite du nourrisson ». L’innocence de Jimi l’avait emporté prématurément, tandis que des polémiques impitoyables et des théories du complot allaient se nourrir de ce drame. Monika, déterminée à prouver à toutes les autres conquêtes d’Hendrix qu’elle était la femme de sa vie, se précipita dans la mort en 1996 après un énième procès.

Le quartier de l’ex-Samarkand est aujourd’hui surveillé par les associations de voisinage. L’église Saint John de Notting Hill a fermé son enclos du fait de « conduites asociales ». A dix minutes à pied de là, c’est le marché bobo de Portobello, avec ses magasins d’antiquité, ses salons de tatouage et ses vide-grenier vintage.

Au « Backstage originals », une vendeuse au fort accent méridional me propose des T-shirts de Jimi pour une trentaine d’euros. Elle insiste sur le fait que c’est du « merchandising officiel » (sic), et non une contrefaçon. Juste au coin, une fresque de Joe Strummer (1952-2002), le génial chanteur des Clash, proclame sur fond jaune que « nous ne sommes rien sans le peuple » (Without the people, we are nothing).

Le doux soleil d’été ne chasse pas ma mélancolie. Gaza est toujours assiégée, la Syrie s’effondre sous les coups des monstres de la dictature et du jihad, l’Irak paie au prix fort les délires des aventuriers. Jimi en aurait sans doute tiré un hymne aussi déchirant que sa bannière détournée en plein carnage du Vietnam.

J’aimerais tant l’entendre s’exprimer par son art sur ces tragédies modernes. Hendrix avait des convictions tranchées qu’il exprimait plus volontiers par la musique que par des engagements médiatiques. On le méprenait pour un pacifiste, alors qu’il était fier de son année de formation parachutiste. Les combattants qui s’entretuaient dans les rizières d’Indochine étaient ses frères et il leur dédiait, aux uns comme aux autres, son « Machine Gun ».

C’est dans le sous-sol d’une synagogue de Seattle, la De Hirsch Sinai, que l’adolescent Jimi avait fait ses débuts à la toute fin des fifties. Son jeu débridé lui avait déjà valu une expulsion précoce, qui aurait été aussi sévère à la paroisse communale (c’est finalement dans une armurerie désaffectée qu’il donna en 1959, à peine âgé de 17 ans, son premier concert, au sein des Rocking Kings).

En juillet 1969, Hendrix passa une semaine en Chrysler entre Casablanca et Marrakech. C’était sa façon de surmonter le double choc de la dissolution de l’Experience et de la mort de Brian Jones. Il était accompagné de Colette Mimram, une créatrice de mode de New York, qui l’entraîna jusqu’à une cérémonie gnawa à Essaouira. « Colette » fut souvent saluée en public par Jimi lors des concerts des mois suivants, y compris à Berkeley.

Un début en synagogue et une ballade au Maroc ne livrent naturellement rien de ce qu’aurait ressenti et exprimé Hendrix aujourd’hui. Et pourtant il me manque face à tant de désolation, face à cette barbarie qui se déploie chaque jour en insolente impunité. « L’histoire de la vie est plus rapide qu’un clin d’œil ». Jimi à jamais.