Quelques mots d’introduction pour situer la prise de connaissance de la nouvelle qui a surclassé toutes les autres : à l’exception de quelques très rares fidèles, le président de la République n’avait mis personne dans la confidence…

Mais dès que nous sommes descendus d’avion hier soir tard et que le chauffeur nous avait accueillis dans le véhicule, la nouvelle nous fut annoncée. Arrivés à la maison, la première chose à faire fut d’allumer la télévision…

Et là, ce n’était plus le même homme, un être vêtu de noir, créant un contraste avec la blancheur immaculée de sa chemise, les traits tirés, la voix blanche, le regard d’un homme qui se libère, ne veut plus souffrir, se débarrasse d’un poids qui l’oppresse…

Moins de dix minutes pour sceller une carrière de près de quatre décennies !

En écoutant les commentateurs qui disent tout et son contraire, je pense aussitôt à Hegel, mort en 1832 à Berlin et auquel je me suis de nouveau intéressé en travaillant sur Fr. Rosenzweig, lequel avait justement soutenu sa thèse sur Hegel et l’Etat, c’est-à-dire sur sa philosophie politique. Beaucoup de gens pensent que Hegel n’a écrit que La phénoménologie de l’esprit, Les principes de la philosophie du droit, ou une biographie succincte de Jésus… Il a aussi écrit La philosophie de l’Histoire où il s’intéresse de très près à la politique et aux Etats.

Hegel, pour esprit génial qu’il fût, n’était pas un pacifiste bêlant ni un naïf ; il dit partout que l’Histoire est tragique, que les nations partent en guerre pour peu de choses et que face à des forces colossales s’agitant au sein de l’Histoire, les hommes, même les hommes d’Etat, sont emportés par le vent de l’Histoire comme de simples fétus de paille. C’est l’impression que j’ai ressentie en regardant cet homme, notre président, articuler difficilement le discours probablement le plus imprononçable de toute sa carrière.

Mais Hegel va encore plus loin ; il a écrit certaines phrases qui ont gravement choqué les jeunes étudiants que nous étions à vingt ans. Seule la pierre est innocente, ou encore toute conscience poursuit le meurtre d’une autre conscience (et surtout en politique où l’on fait flèche de tout bois)…

Dans cet effacement volontaire, d’autres diront contraint et forcé, je distingue, sans donner de noms, trois phases :
a) le suicide politique (le fameux livre)
b) l’assassinat politique (impossible de les nommer tous, tant ils sont nombreux
c) le guet-apens politique (orchestré par deux hauts personnages de l’Etat… Mais que l’on se rassure, nul n’est vraiment coupable car la presse a donné ici un sérieux coup de main !)

Que l’on nous comprenne bien ; nul n’est aveugle, tout le monde est au fait des erreurs, des atermoiements, des calculs, des revirements, des tergiversations etc… de François Hollande, mais cela ne justifie nullement cette pression qui a fini par l’empêcher de se représenter. Après tout, la défait annoncée n’eut pas été plus humiliante que celle de son ancien rival Nicolas Sarkozy.

Mais dans le cas précis de François Hollande, ceux qui se sont juré sa perte et qui ont réussi à le dissuader de se représenter, venaient tous de son camp, portent une part de responsabilité dans une politique rejetée par une impressionnante majorité de Français. Ah, j’oubliais les sondages : comment cet homme a-t-il fait pour ne pas avoir des aigreurs d’estomac ou même un ulcère en lisant chaque matin que Dieu fait, les résultats des sondages dont aucun, absolument aucun ne lui accordait la moindre chance.

Que l’on ne prenne pas ces réflexions pour un plaidoyer en faveur d’un président dont le mandat ne durera pas plus de six mois ! Je voudrais que l’on n’instille pas seulement un dose de proportionnelle mais d’éthique, de morale, dans le comportement des élites qui gouvernent. Les couronnes (mortuaires) que certains s’empressent de tresser à cet homme en l’assurant de leurs meilleurs sentiments ont quelque chose de choquant.

A-t-on simplement idée des nuits blanches, des moments douloureux traversés par cet homme qui n’en reste pas moins un être humain comme nous tous ? Je l’imagine rédigeant tout seul ou sous les conseils de quelques rares fidèles ces quelques lignes, véritable testament politique…

Hegel a raison, l’Histoire est tragique. Ce philosophe avait de la politique une conception bien à lui. Vivant à l’époque où il n’ y avait pas une mais des Allemagnes, il a littéralement divinisé l’Etat car il fallait lutter contre l’émiettement en petites baronnies et autres principautés (die Kleinstaaterei). Bismarck a retenu la leçon, lui qui placardait dans toutes les salles de classes du Reich l’inscription suivante : l’homme n’est pas sur terre pour être heureux mais pour accomplir son devoir. Absolument exaltant pour des enfants ou des adolescents !

Encore un petit fleuron de Hegel : les années de bonheur de l’humanité sont les pages blanches de l’Histoire…
François Hollande que l’on disait émule de François Mitterrand n’a pas lu ni relu Hegel. Mais s’il avait été le monstre froid et insensible, tel que certains le décrivent, il n’aurait pas cédé et se serait représenté contre vents et marées. Depuis quelques semaines, cet homme ne souriait plus, certains disent même qu’il avait perdu l’appétit…

Que faire, comment d’y prendre pour moraliser la politique, gouverner les hommes sans sacrifier tant de vertus humaines dans le seul but d’accéder au pouvoir ? Peut-être aurais-je dû m’en référer non pas à Hegel mais au livre de l’Ecclésiaste qui ouvre son immortel discours par une triple mention du même vocable : vanité.