Ce texte est l’éloge que le Père Marcel Dubois (o.p), prêtre catholique dominicain vivant à Jerusalem, artisan de la recherche et du partage des sources juives des chrétiens,  homme de paix et de dialogue entre juifs, chrétiens et arabes, écrivait dans la revue du C.œ.u.r, « Yerushalaïm », quelques mois après l’assassinat de Yitzhak Rabin. Il tombe aujourd’hui, je le crois, providentiellement, tant les freins à la violence généralisée sont prêts de lâcher. Il ne faut pas. Courage !

Le Frère Marcel Dubois, mort en 2007 à Jerusalem, rend justice à Yitzhak Rabin et à son peuple. Mais il la rend aussi aux arabes et aux juifs qui ensemble devraient faire l’admiration du monde et non sa jalousie, sa culpabilité ou sa honte, tant Israël est ce  paradoxal miracle de terre en guerre perpétuelle vivant tout de même en paix réelle. Je rends hommage au signataire de ce texte qui nourrit toujours mon esprit et que je tiens dans mes pensées et porte dans mon affectueuse prière…

La Havdalah est la cérémonie qui, à la fin du shabbat, après l’apparition dans le ciel de la première étoile, marque le passage du sacré au profane, de la lumière aux ténèbres, de la joie du repos au labeur qui va reprendre.

Le samedi 4 novembre, Itzhak RABIN a été assassiné peu de temps après que nos amis juifs ont récité ces prières de la « différence ». Il se trouve, par surcroît que, le matin même, à la synagogue, la parasha de la semaine était le texte de la Genèse qui raconte la « ligature » d’Isaac.

Mystérieuses coïncidences qui donnent à réfléchir et qui invitent à prier. Itzhak RABIN a été assassiné alors qu’il venait de chanter, avec l’immense foule qui l’entourait, sa volonté de paix et son espérance. En Israël et dans le monde entier, tous les hommes de bonne volonté ont été frappés de stupeur par la brutalité de l’événement.

D’une telle tragédie et d’un tel non-sens, il est impossible de rendre compte. On préférerait se taire. Seuls conviennent le silence et la prière.

Pour répondre aux amis qui nous ont demandé de rapporter les réactions provoquées dans le pays par ce meurtre insensé, je ne puis faire autre chose que de noter, sans suite et sans ordre, les impressions et les sentiments qui se bousculent dans les coeurs.

Dans une introduction au « Chemin de Croix » qu’Henri Matisse a peint pour la chapelle de Vence, le père Couturier écrivait qu’il fallait lire ce panneau aux images fébriles et hachées, comme un graphisme d’une lettre écrite sous le coup du chagrin et de l’accablement. C’est à une telle lecture que je fais appel en juxtaposant ces impressions en des paragraphes apparemment décousus, sans chercher à y mettre quelque cohérence rationnelle.

Le premier choc, celui qui a frappé le plus et dont l’empreinte risque d’être durable dans la conscience du pays, est celui du scandale qu’on éprouve devant le stupide aveuglement de tout nationalisme qui se justifie par des arguments religieux. Nous en connaissons, hélas, d’autres manifestations.

Il est déjà redoutable que des groupes religieux monopolisent de manière exclusive et intolérante, la foi, la relation avec Dieu, les valeurs de la tradition, comme s’ils en étaient les seuls témoins authentiques, comme s’ils en étaient les possesseurs.

Les nouvelles quotidiennes nous apprennent, hélas, que cette tendance se développe actuellement dans les sectes et les courants religieux les plus divers, en bien des endroits du monde où nous vivons.

Mais ce mal devient plus dangereux quand ce genre de mystique se dégrade en politique et quand l’intégrisme religieux dégénère en violence.

Les conflits qui déchirent notre monde relèvent tous, plus ou moins ouvertement, de cette maladie. Le meurtre d’Itzhak RABIN en est un exemple particulièrement tragique. D’autant plus qu’il s’agit du pays où le lien entre le peuple et sa terre, au nom de son livre, est le plus authentiquement fondé, mais le plus diversement interprété.

Loin d’être une source d’unité, la manière de concevoir l’équilibre entre la religion et la nation est devenue, entre israéliens, la pierre d’achoppement la plus sévère. Nul n’aurait pu penser que cette déchirure de la conscience juive en Israël aboutirait au meurtre du chef du gouvernement.

Paradoxalement, le scandale causé par l’assassinat de RABIN a provoqué un sursaut inattendu de la conscience juive en Israël. C’est sans doute ce sentiment, latent mais souvent confus, du lien entre le peuple et sa terre au nom de sa mémoire, qui a été réveillé par l’événement et qui a réuni les Israéliens dans le recueillement et le silence, silence de la stupeur et de la désolation.

Il faut avoir vécu en Israël la semaine qui a suivi la mort d’Itzhak RABIN pour percevoir, sans pour autant la mesurer, la grandeur inouïe de cette douleur commune.

Citoyens de toute origine, des plus anciens pionniers aux enfants des écoles, religieux et séculiers, ouvriers et intellectuels, kibboutzinikim et gens des villes, ont veillé, jour et nuit sur le lieu du meurtre, devant la maison de Rabin, devant son ministère, autour de sa tombe, assis silencieusement, allumant des cierges, écrivant des poèmes, figés dans la conscience d’une soudaine et injuste absence.

Seul, un peuple marqué par un destin particulier, je dirais plutôt investi d’une telle vocation, pouvait donner, sans rien dire, un tel témoignage. Comme si la mémoire d’un long passé de souffrance et de larmes, dans la dispersion, l’exil, la solitude, la persécution, les camps de la mort, affleurait sourdement à la conscience de tous et chacun des citoyens de ce pays.

On souhaiterait entendre une voix qui redirait à la jeunesse de ce peuple les valeurs proprement théologales de l’identité juive, qui rappellerait la signification spirituelle de la Bible comme Parole divine et comme pédagogie de Dieu à l’égard d’Israël.

Un des aspects les plus surprenants et les plus inattendus de la réaction du peuple d’Israël à l’assassinat de RABIN a été l’attitude de la jeunesse du pays. Contrairement à ce que, par aveuglement sans doute, on aurait attendu, des milliers de jeunes ont manifesté, le plus souvent dans le silence et dans les larmes, à quelle profondeur ils étaient affectés. Ils étaient l’élément le plus vivant et le plus vibrant des foules qui se sont rassemblées pour communier dans la peine.

On les  croyait sans mémoire, voire sans conscience nationale, sans réel intérêt pour l’histoire de leur pays et de leur peuple.Ils paraissaient indifférents au souvenir de la diaspora, agacés par l’inlassable rappel de la Shoah, écoeurés par la politique. On les imaginait engloutis dans le tumulte ou les illusions de la modernité, oublieux ou ignorants des valeurs traditionnelles, et voici que la mort de Rabin les a fait surgir d’une apparente inertie.

Les éducateurs et les psychologues s’interrogent sur le sens de cette réaction. Qu’est-ce que cela veut dire quant à l’identité juive et quant au destin de ce pays ? par rapport à la paix ? Se sentent-ils concernés par la politique de Rabin, les accords d’Oslo ? Sont-ils tout simplement désemparés ?

Certains ont interprété cette massive et silencieuse réponse à l’événement comme le sentiment qu’éprouve tout enfant devant la soudaine disparition d’un père. Il est certain que les rassemblements spontanés de ces jeunes gens et de ces jeunes filles d’Israël, assis silencieusement dans la nuit, exprimaient de façon confuse mais pressante, le désarroi devant la mort, devant le non-sens d’un geste tragique. Mais il y avait dans ce silence un creux, un vide, un appel. On pouvait percevoir une question qui montait du plus profond de l’âme juive.

Ce qui donne à ce silence une gravité particulière, c’est le fait qu’à la question qu’il exprime et dont on pressent la profondeur, il n’y a pas de réponse satisfaisante. Ni un libéralisme sécularisé et sans référence spirituelle, ni une tradition religieuse trop légaliste ou trop étroitement nationaliste, ne correspondent à la requête.

On souhaiterait entendre une voix qui redirait à la jeunesse de ce peuple les valeurs proprement théologales de l’identité juive, qui rappellerait la signification spirituelle de la Bible comme Parole divine et comme pédagogie de Dieu à l’égard d’Israël.

S’agissant d’Israël, les événements ont, pour le meilleur et pour le pire, une valeur tout ensemble unique et exemplaire. Comme les faits et gestes de la Bible, la mort tragique d’Itzhak RABIN et la réaction d’Israël à ce drame, ont reçu une signification à la fois particulière et universelle. Les nations du monde l’ont spontanément compris et tous les hommes de bonne volonté se sont sentis personnellement concernés.

Beaucoup ont tout de suite compris que l’assassinat politique d’Izhak RABIN s’inscrivait dans la liste sanglante des hommes d’État et des personnalités politiques tombés dans le combat pour la paix et pour l’unité entre les hommes. John KENNEDY, Martin LUTHER KING, Anouar el SADATE. Le nom de RABIN s’ajoute à cette litanie comme pour en confirmer la signification spirituelle.

A cet égard, les funérailles de Rabin présentent, elles aussi, un caractère à la fois singulier et universel. Pour évaluer les dimensions de l’événement, on a comparé les funérailles de RABIN à celles des KENNEDY, de GAULLE, ou BAUDOUIN. A chacun de ces deuils, le monde entier a tressailli. Il y avait quelque chose de chacune de ces célébrations lors de la cérémonie, grandiose et sobre à la fois, de la cérémonie de la Knesset et du Mont Herzl.

Les gouvernants venus du monde entier entouraient un témoin exemplaire du combat pour la paix entre les peuples et s’associaient en même temps à la tristesse d’un peuple dont ils reconnaissaient, à travers le témoignage d’Itzhak RABIN, la rude et difficile épreuve.

Dans ce rassemblement de souverains et de chefs d’État du monde entier autour de la dépouille d’Itzhak Rabin, la présence la plus significative était certainement celle des leaders des pays arabes voisins, Egypte, Jordanie, Palestine. Ceux qui avaient autrefois été, sur le champ de bataille, les ennemis du prestigieux chef d’état-major de la guerre des six jours, étaient venus rendre hommage à l’homme d’État devenu un combattant de la paix.

Il était mieux placé que personne pour mesurer le risque de l’entreprise. Il n’a pas cru possible pour autant de laisser passer cette chance. Le risque ou la chance.

Itzhak RABIN a ainsi accompli, à travers et au-delà de la mort, le propos auquel il avait décidé de consacrer toute son énergie, à partir du jour où il a découvert que pour assurer l’avenir d’Israël et de ses voisins, il n’y avait pas d’autre voie que la paix.

Il est frappant que, pour garder vivante dans la mémoire d’Israël et du monde l’actualité de ce témoignage, la tombe d’Izhak RABIN est devenue, à Jérusalem, un lieu permanent de pèlerinage. Des foules d’hommes et de femmes, des jeunes en particulier, continuent à défiler, déposant des fleurs et des messages.

On n’a pas assez souligné le courage, voire l’héroïsme, de cette conversion de la part d’un soldat. Le général victorieux, le chef de l’armée d’occupation, est devenu l’artisan des accords de paix. Rabin a payé de sa vie ce courage. Il est mort victime de ceux qui n’ont compris ni la justesse et la lucidité de sa perception, ni la loyauté et la rigueur de la décision qui l’a suivie.

Il était mieux placé que personne pour mesurer le risque de l’entreprise. Il n’a pas cru possible pour autant de laisser passer cette chance. Le risque ou la chance.

Le choix et la mort d’Itzhak RABIN manifestent que l’option pour la paix se présente à Israël comme un signe de contradiction.

Entre la crainte de la paix considérée comme un risque ou l’espérance en la paix considérée comme une chance, Itzhak RABIN avait choisi.

Que sa mémoire soit en bénédiction et que son exemple demeure pour Israël un message !

Fr.Marcel DUBOIS Jérusalem Décembre 1995

Publié in « Yerushalaïm » Revue du Comité œcuménique d’unité chrétienne pour la repentance envers le peuple juif  – COMITE D’UNITE CHRETIENNE- N°8-Avril 1995