Le Haut-Karabakh, territoire azerbaïdjanais occupé par l’Arménie, est le centre d’un conflit qui dure depuis plus de 20 ans. Méconnu de l’opinion publique occidentale, il est aujourd’hui au centre de l’attention en raison d’un traffic de matières fissiles dans la région du Caucase. L’inquiétude est réelle – Daesh n’ayant pas caché sa volonté de construire une bombe sale à destination de l’Occident et du Moyen Orient.

A 400km à l’ouest de Bakou, capitale bouillonnante de l’Azerbaïdjan sur les rives de la mer Caspienne, se trouve la ville de Tatar. Accrochée aux premiers massifs montagneux du Caucase, ses habitants sont encore traumatisés par la « guerre de Quatre-Jours ». Le conflit du Nagorno-Karabakh – région azerbaïdjanaise de 4 400 km2 contrôlée de facto par l’Arménie – s’est envenimé le 2 avril dernier et a fait une douzaine de morts de part et d’autre. Bien qu’un cessez-le-feu soit actuellement en vigueur, il s’agit du dernier épisode d’un conflit, fort peu médiatisé, qui dure depuis plus de 20 ans et a précipité plus d’un millions de réfugiés sur les routes de l’exil, principalement azerbaïdjanais.

Gulera Aliyeva, 80 ans, est l’une d’entre eux. Elle habite à Yeni Yasamal, un des faubourgs de Bakou. Elle et ses fils ont combattu durant la guerre qui a opposé entre 1988 et 1994 l’Azerbaïdjan et l’Arménie, deux anciennes Républiques soviétiques. « J’ai porté de nombreux morts sur mes épaules, » témoigne t-elle. « J’ai la preuve fournie par le Ministère de la Défense que j’ai combattu sur la ligne de front. Aujourd’hui nos conditions de vie sont difficiles. Mais si on me le demandait, je retournerai maintenant me battre ». De nombreuses familles de réfugiés partagent le quotidien de Gulera et s’entassent dans de petites pièces rudimentaires, sans toilettes ni cuisine.

Rana Aliyeva, 42 ans, est l’une de ses voisines. Au coté de ses deux enfants, elle témoigne de son désir de retourner au Nagorno-Karabakh. « Je suis reconnaissante pour tout ce qu’on a fait pour nous. Mais il n’y a pas d’endroit comme notre terre natale ». Elle a quitté le district de Iangilan, actuellement sous occupation arménienne, en 1993.

Retour à Tatar. Mustaqim Hammadov est maire de la ville depuis 3 ans. Il est extrêmement préoccupé par les effets du conflit. 3 écoles ont été ciblées par les forces arméniennes depuis les hauts plateaux du Nagorno-Karabakh – la ligne de front se situe à seulement 4 km de la ville. Deux réservoirs d’eau ont été confisqués, ce qui laisse craindre de graves conséquences pour la production agricole, principale activité de la région. « En comparaison avec la fin des années 80, la production agricole a fortement diminué. Près de 115 000 personnes sont directement impactées par la situation sur le terrain, » explique le maire, qui ne cache pas son inquiétude.

La guerre est devenue partie intégrante de la vie des habitants de la région. Nofal Aliyev a été blessé par un tir de sniper en 2000. Malgré les combats sporadiques, le gouvernement a construit un mur autour de sa maison, située à moins de 200 m de la ligne de contact avec les forces arméniennes. Cela n’a pas empêché son fils d’être blessé en 2014 ainsi que sa femme et Zehra, sa petite fille âgée de 5 ans.

Le conflit entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan ne semble pas être la priorité de la communauté internationale. Malgré quatre résolutions internationales – la dernière en date, la résolution 884, date de novembre 1993 et demande le retrait des troupes arméniennes-, l’occupation se poursuit.

Un accord de paix n’a jamais été conclu entre les deux parties, uniquement des cessez-le-feu, violés continuellement. La guerre d’avril en est la preuve la plus flagrante.

Sur le terrain, le statu quo est intenable sur le long terme. Le groupe de Minsk, sous l’égide de l’OSCE, qui réunit la Russie, la France et les Etats-Unis, échoue depuis de nombreuses années à faire accepter ses tentatives de médiation : l’Azerbaïdjan accuse l’Arménie de violer le droit international- l’ONU et l’Union Européenne ont condamné l’occupation arménienne.

Et la situation pourrait s’envenimer selon de nombreux observateurs, si la diplomatie ne parvient pas à produire de résultats tangibles. La région du Caucase risquerait de basculer dans une catastrophe atomique et environnementale.

La centrale nucléaire de Metsamor, à une trentaine de km de Yerevan, la capitale arménienne, est vétuste et mal entretenue. L’AIEA a recommandé de la fermer mais les autorités refusent – la centrale alimente 40 % de la population arménienne. Cette décision pourrait être lourde de conséquences si le conflit dégénérait.

Par ailleurs, la montée du terrorisme dans la région laisse planer une menace encore plus grande. Certains rapports rendent compte d’un trafic de matériaux fissiles (plutonium) via la Géorgie. Dix trafiquants ont été récemment arrêtés. Or, les services de renseignement de nombreux pays savent que les djihadistes de Daesh cherchent à se procurer ce type de matériel pour fabriquer une bombe sale pour commettre des attaques au Moyen-Orient ou en Europe.

Ces menaces pour la stabilité et la sécurité de la région ont entraîné une accélération des négociations. Moscou, Washington et Berlin ont accru la pression sur les protagonistes pour qu’ils parviennent à un accord. Le récent rapprochement entre la Russie et la Turquie pourrait peser positivement sur un règlement durable, Bakou et Ankara entretenant d’excellentes relations.

De tous les négociateurs internationaux, la Russie semble être la plus importante et la plus influente – 5 000 soldats russes se trouvent en Arménie, tandis qu’elle approvisionne aussi en armes l’Azerbaïdjan. Vladimir Poutine a réunit les présidents arméniens et azerbaïdjanais lors du Forum économique de Saint-Pétersbourg le 20 juin dernier. Dans la foulée, le président russe envoyait son ministre des Affaires étrangères Sergeï Lavrov à Bakou le 12 juillet dernier pour rencontrer son homologue azerbaidjanais. A l’issue de la réunion, Lavrov déclarait que les négociations n’étaient pas loin d’aboutir.

La France, qui préside cette année le groupe de Minsk a un rôle majeur à jouer dans le cadre de ces efforts diplomatiques renouvelés. Sa position équilibrée font d’elle un acteur écouté par les deux protagonistes. Il est d’ailleurs dans son intérêt de prendre une part active dans la résolution de ce contentieux. Car, bien qu’étant éloigné de sa zone d’influence, ce conflit, s’il dégénérait et entraînait la prise de possession de matériaux fissiles par les djihadistes, pourrait avoir des conséquences dramatiques pour Paris.