Dans trois semaines, les Juifs du monde entier se regrouperont autour d’une petite bougie, marquant ainsi le début de ‘Hanukka. Huit jours durant, nous ajouterons chaque soir une bougie afin de célébrer la victoire des Maccabim contre l’ennemi grec. Une bougie le premier soir, deux le deuxième, trois le troisième, etc… cela semble parfaitement logique; il s’en est pourtant fallu de peu que nous ne fassions l’inverse ! La Guemara (1) rapporte en effet qu’une des nombreuses discussions opposant l’école de Hillel et celle de Shamaï avait précisément pour objet l’ordre dans lequel les bougies de ‘Hanukka doivent être allumées: ordre croissant pour Hillel, décroissant pour Shamaï.

Pour nombre de commentateurs, loin de se cantonner à une discussion technique sur la manière d’accomplir un rituel religieux, cette controverse illustre les différences fondamentales de conception du monde existant entre ces deux écoles. Hillel et Shamaï sont en effet connus pour leurs nombreuses controverses, dans lesquelles le premier tend généralement à privilégier le ‘hessed (miséricorde) tandis que le deuxième se fait l’avocat du din (jugement strict); une différence d’approche qui les amène à trancher, dans la plupart des cas, de manière radicalement opposée – et à première vue inconciliable. Ce qui n’empêche pas la Guemara (2) d’attribuer à « une voix céleste » la sentence suivante: « les paroles des uns et des autres sont les paroles du Dieu vivant, mais la loi est fixée suivant l’école de Hillel ». Un épisode qui soulève de nombreuses questions sortant du cadre de cet article, mais duquel nous pouvons malgré tout tirer l’enseignement suivant: si l’approche « douce » semble devoir être privilégiée lorsqu’il est question de trancher la loi dans un cas concret (halacha lema’assé), l’approche « dure » n’en est pas moins légitime en théorie, les deux approches n’étant que deux facettes d’une même réalité.

Revenons à présent à ‘Hanukka: que nous apprend la controverse entre les deux Sages ? Nombreux sont les commentateurs qui abordent cette question: pour certains, la discussion met en lumière une différence de vue quant à la nature du miracle célébré à ‘Hanukka; pour d’autres, il s’agit d’une divergence d’opinion quant au rôle du peuple juif en exil; d’autres encore y voient une allusion mystique au corps et à l’âme (3). J’aimerais m’arrêter quelques instants sur le commentaire du rav Shlomo Yossef Zevin qui explique, dans son ouvrage LeTorah ulemo’adim, que la différence entre Hillel et Shamaï tient à la manière dont chacun considère les bougies de ‘Hanukka et à ce qui, de la lumière ou du feu, en est à ses yeux l’élément principal.

Les deux Sages considèrent l’allumage des bougies comme le symbole de la guerre que nous devons mener contre le mal. Là où il y a divergence, c’est sur la manière dont nous devons mener ce combat. Pour Hillel, il importe d’ajouter de la lumière – par l’étude de la Torah, par des bonnes actions, par le renforcement général du camp du bien. Dans cette optique, il suffit de commencer avec une petite bougie puis d’en ajouter une chaque soir afin de repousser le mal (stratégie qui sera plus tard reprise par Rabbi Shneur Zalman de Lyadi, fondateur de la ‘hassidut ‘Habad et auteur de la sentence: « Un peu de lumière repousse beaucoup d’obscurité »). Pour Shamaï, au contraire, c’est le feu qui est l’élément principal, pour sa fonction purificatrice et sa capacité à vaincre l’adversaire; vu sous cet angle, il importe donc de partir au combat avec le maximum de munitions (huit bougies dès le premier soir), puis de baisser l’intensité du feu au fur et à mesure que l’ennemi recule.

La loi ayant été fixée d’après l’avis de Hillel, il semblerait donc que la seule manière dont nous puissions combattre le mal soit de façon indirecte, en ajoutant constamment de la lumière. Nous avons cependant vu que, dans l’absolu, l’avis de Shamaï est tout aussi légitime; or, il existe une opinion selon laquelle, aux temps messianiques, c’est celui-ci, et non plus celui de Hillel, qui sera suivi pour fixer la loi (4). Si cette opinion est correcte, cela impliquera de très nombreux changements dans des domaines extrêmement variés de la halacha. Et cela pourrait également signifier qu’à l’époque messianique, il ne suffira plus d’ajouter de la lumière pour faire reculer le mal, mais qu’il faudra alors l’affronter directement, dans un combat sans merci.

J’avoue ignorer si la période fort troublée dans laquelle nous nous trouvons est celle que les Sages désignent sous le terme de « temps messianiques ». Mais une chose est sûre: le mal se déchaîne et frappe quotidiennement, que ce soit à Jérusalem, Beyrouth ou Paris. Il est certain que, plus que jamais, nous devons ajouter de la lumière; mais peut-être le temps est-il également venu d’affronter le mal directement, de manière à l’éradiquer définitivement. Dans la guerre qui s’ouvre, et qui s’annonce longue et douloureuse, prions pour que nos dirigeants aient le courage et la sagesse de prendre les bonnes décisions, à commencer par celle de reconnaître que nous sommes en guerre et de nommer clairement l’ennemi, sans plus s’abriter derrière le politiquement correct et la crainte des « amalgames ». Et face au culte de l’obscurité et de la mort professé par un ennemi qui a perdu toute trace d’humanité, répondons coup pour coup, chacun à notre niveau, en ajoutant toujours plus de lumière et de vie.

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(1) Traité Shabbat 21b
(2) Traité ‘Eruvin 13b
(3) Pour un aperçu des différentes explications données par de nombreux commentateurs, voir Beit Shammai & Beit Hillel: two fundamentally different approaches to Chanukah, du rav Joshua Flug
(4) Cette idée, attribuée au rav Yits’hak Luria (le Arizal, fondateur du mouvement kabbalistique), se base sur une mishna du traité Avot (V, 17) selon laquelle la controverse entre Hillel et Shamai subsistera ad vitam æternam.